Leane se mit d’un air morose à lacer la robe de paysanne.
Siuan reporta son attention sur Min. « Vous serez peut-être moins désireuse de nous aider si je vous préviens que nous avons été l’une et l’autre… désactivées. » Sa voix ne tremblait pas, mais elle était durcie par l’effort de prononcer le mot et son regard était empreint de peine et comme perdu. Ce fut un choc de se rendre compte que tout son calme n’était que de surface. « N’importe quelle Acceptée pourrait nous ficeler toutes les deux dans une presse à vis, Min. La plupart des novices en seraient capables.
— Je sais », répliqua Min, s’efforçant d’éliminer de sa voix la moindre trace de sympathie. La sympathie maintenant risquait d’ébranler ce qu’il restait de sang-froid à ces deux-là, et elle avait besoin qu’elles conservent leur maîtrise d’elles-mêmes. « La nouvelle a été proclamée sur toutes les places de la ville et affichée partout où l’on pouvait clouer un avis. Par contre, vous êtes toujours en vie. » Leane éclata d’un rire amer qu’elle ne releva pas. « Nous serions sages de partir. Ce gardien peut se réveiller ou quelqu’un vérifier ce qu’il fait.
— Allez devant, Min, dit Siuan. Nous sommes entre vos mains. » Au bout d’un instant, Leane eut un bref hochement de tête et s’enveloppa précipitamment dans sa cape.
Dans la salle des gardes au fond du couloir obscur, l’unique gardien gisait étalé par terre, le visage sur le sol poussiéreux. Le casque qui lui aurait épargné une tête douloureuse était posé sur la table de bois rugueux à côté de la seule lanterne fournissant l’éclairage de la pièce. Il semblait respirer normalement. Min ne lui jeta pas plus d’un coup d’œil, bien qu’espérant qu’il n’était pas gravement blessé ; il n’avait pas tenté de tirer sur-le-champ avantage de son offre.
Elle pressa Siuan et Leane de franchir à l’extrémité opposée la porte toute en planches épaisses bardées de larges ferrures, pour gravir l’escalier de pierre étroit. Elles devaient se dépêcher. Passer pour des solliciteuses ne leur épargnerait pas un interrogatoire si on les voyait sortir des cachots.
Elles n’aperçurent plus de gardes, ni personne d’autre, en sortant du tréfonds de la Tour, mais Min se rendit compte qu’elle retenait encore son souffle tant qu’elles n’eurent pas atteint la petite porte qui conduisait dans la Tour proprement dite. L’entrouvrant juste assez pour introduire sa tête dans l’embrasure, elle examina le couloir des deux côtés.
Des lampadaires dorés se dressaient contre les murs en marbre blanc ornés de frises. À droite, deux femmes disparurent hors de vue sans regarder en arrière. L’assurance de leur démarche les désignait comme Aes Sedai même si elle ne distinguait pas leurs visages ; dans la Tour, même une reine se déplaçait d’un pas hésitant. Dans l’autre direction, une demi-douzaine d’hommes s’éloignaient à grandes enjambées, tout aussi nettement des Liges, avec leur grâce de loup et leurs capes qui se fondaient dans le milieu ambiant.
Elle attendit que les Liges soient partis, eux aussi, avant de se faufiler par la porte. « La voie est libre. Venez. Relevez vos capuchons et baissez la tête. Agissez comme si vous aviez un peu peur. » Pour sa part, ce n’était pas une feinte. D’après la façon silencieuse dont les deux femmes la suivirent, elle ne pensa pas qu’elles avaient besoin de feindre, elles non plus.
Les couloirs de la Tour étaient rarement bondés, pourtant à présent ils semblaient déserts. De temps en temps, quelqu’un apparaissait un instant devant elles ou dans un couloir secondaire, mais que ce fût une Aes Sedai, un Lige ou un serviteur, tous se hâtaient, trop absorbés par leurs propres affaires pour remarquer quiconque d’autre. Dans la Tour ne résonnait pas un bruit, non plus.
Puis elles dépassèrent un couloir transversal où des taches sombres de sang séché parsemaient les dalles vert pâle. Deux flaques plus grandes s’étiraient en longues macules, comme si l’on avait tiré des cadavres pour les enlever.
Siuan s’arrêta, le regard fixe. « Qu’est-ce qui est arrivé ? questionna-t-elle impérieusement. Dites-le-moi, Min ! » Leane agrippa le manche de son poignard de ceinture et inspecta les alentours comme si elle s’attendait à une attaque.
« On s’est battu », répondit Min à regret. Elle avait espéré que les deux femmes seraient hors du domaine de la Tour, hors même de la ville, avant de l’apprendre. Elle leur fit contourner les marques sombres, les poussa en avant quand elles voulurent se retourner pour regarder. « Cela a commencé hier, juste après que vous avez été capturées, et cela n’a cessé qu’il y a deux heures environ. Pas complètement.
— Vous voulez dire les Gaidins ? s’exclama Leane. Des Liges, se battant les uns contre les autres ?
— Des Liges, les gardes, tout le monde. Les combats ont débuté quand des hommes qui étaient venus en prétendant être des maçons – deux ou trois cents – ont tenté de s’emparer de la Tour juste après l’annonce de votre arrestation. »
Siuan fronça les sourcils. « Danelle ! J’aurais dû comprendre que c’était davantage qu’une faute d’inattention. » Son visage se crispa encore plus, au point que Min crut qu’elle allait peut-être se mettre à pleurer. « Artur Aile-de-
Faucon n’y a pas réussi, mais c’est nous-mêmes qui l’avons réalisé. » Au bord des larmes ou pas, sa voix était farouche. « Que la Lumière nous vienne en aide, nous avons ruiné la Tour. » Son long soupir parut la vider de son souffle et aussi de sa colère. « Je suppose, reprit-elle avec tristesse après un court silence, que je devrais me réjouir qu’une partie des gens de la Tour m’ont soutenue, mais je souhaiterais presque qu’ils ne l’aient pas fait. » Min s’efforça de garder un air impassible, mais ces yeux bleus au regard perçant savaient apparemment interpréter le moindre battement de cils. « Ou m’ont-ils soutenue, Min ?
— Certains. » Elle n’avait pas l’intention de lui préciser en quel petit nombre, pas encore. Par ailleurs, elle devait empêcher Siuan de croire qu’elle avait encore des partisans à l’intérieur de la Tour. « Élaida n’a pas attendu de constater si l’Ajah Bleue prendrait ou non votre parti. Il ne reste plus une Sœur Bleue dans la Tour, pas vivante, j’en ai la certitude.
— Sheriam ? questionna anxieusement Leane. Anaiya ?
— Je ne sais pas. Il n’y a plus beaucoup de Vertes non plus. Pas dans la Tour. Les autres Ajahs se sont divisées, d’un côté et de l’autre. La plupart des Rouges sont toujours ici. À ma connaissance, celles qui étaient opposées à Élaida ont fui ou bien sont mortes, Siuan… » L’appeler de cette façon produisait une sensation bizarre – Leane marmonna en sourdine avec colère – mais lui donner le titre de Mère n’aurait été qu’une moquerie à présent. « Siuan, les accusations affichées contre vous soutiennent que vous et Leane avez organisé l’évasion de Mazrim Taim. Logain s’est échappé pendant les combats et elles vous imputent cela aussi. Elles ne vous déclarent pas mais nomment Amies du Ténébreux – je suppose que cela se rapprocherait trop de l’Ajah Noire – mais elles n’en sont pas loin. Cependant je crois que tout le monde est censé le comprendre.
— Elles ne veulent même pas admettre la vérité, dit Siuan à mi-voix. Qu’elles ont l’intention de faire exactement ce pour quoi elles m’ont détrônée.