Les vantaux cloutés de bronze de la haute Porte d’Alindrelle étaient ouverts, mais sous haute surveillance. Certains gardes portaient sur la poitrine la Flamme de Tar Valon ; d’autres avaient des vêtements d’ouvriers, ainsi que des cuirasses et des casques mal assortis. Des soldats de la Garde et des individus qui étaient venus déguisés en maçons. Les deux catégories avaient l’air d’hommes durs et pleins de ressource, habitués à leurs armes, mais ils se tenaient à l’écart les uns des autres, se dévisageant avec méfiance. Un officier grisonnant se détacha du groupe des Gardes de la Tour, les bras croisés, et regarda approcher Gawyn et ses compagnons.
« De quoi écrire ! ordonna sèchement Gawyn. Vite !
— Tiens donc, vous devez être ces Jeunes dont j’ai entendu parler, dit l’homme aux cheveux gris. Une jolie bande de sacrés petits coqs, mais j’ai ordre de ne laisser personne quitter le domaine de la Tour. Signé par l’Amyrlin en personne. Qui vous croyez-vous pour contremander ça ? »
Gawyn releva lentement la tête. « Je suis Gawyn Trakand d’Andor, répliqua-t-il d’un ton mesuré. Et je veux voir ces femmes sortir ou vous mort. » Les autres Jeunes s’avancèrent derrière lui, se déployant face aux gardes, la main sur leur épée, impassibles, ne se souciant peut-être pas d’être en nombre inférieur.
L’officier grisonnant changea de posture avec malaise et un des gardes murmura : « C’est celui-là qui a tué Hammar et Coulin, à ce qu’on dit. »
Après un instant, l’officier indiqua d’un brusque signe de tête le poste de garde et l’un de ses hommes s’y précipita, revenant avec une écritoire où, à un angle, un bâtonnet de cire à cacheter rouge était allumé dans un support de cuivre. Gawyn le laissa tenir l’écritoire pendant qu’il griffonnait à toute vitesse.
« Voilà qui vous permettra de franchir les postes de surveillance des ponts », dit-il en laissant tomber sous sa signature une goutte de cire rouge. Il pressa dedans avec force l’anneau où était gravé son sceau.
« Vous avez tué Coulin ? demanda Siuan d’un ton froid approprié à sa précédente fonction. Et Hammar ? »
Le cœur de Min se serra. Taisez-vous, Siuan ! Rappelez-vous qui vous êtes maintenant et taisez-vous !
Gawyn pivota face aux trois femmes, ses yeux pareils à un brasier bleu. « Oui, répliqua-t-il d’une voix rauque. C’était mes amis et je les respectais, mais ils avaient pris parti pour… pour Siuan Sanche et j’ai dû… » D’un geste rude, il fourra le feuillet sur lequel il avait apposé son sceau dans la main de Min. « Partez ! Partez avant que je change d’avis ! » Il asséna une claque à sa jument, puis s’élança pour faire de même avec les deux autres comme la monture de Min bondissait entre les vantaux écartés. « Partez ! »
Min laissa sa jument traverser à un trot rapide la vaste place entourant le domaine de la Tour, Siuan et Leane juste derrière elle. La place était déserte, de même que les rues au-delà. Le claquement des sabots de leurs chevaux sur les pavés rendait un son caverneux. Ceux qui n’avaient pas déjà fui la cité se cachaient.
Tout en avançant, elle examina le billet de Gawyn. La goutte de cire rouge portait l’empreinte d’un sanglier en train de charger. « Ceci dit simplement que nous sommes autorisées à partir. Nous pourrions l’utiliser aussi bien pour embarquer sur un navire que pour traverser les ponts. » Ce serait astucieux de prendre une direction que personne ne connaissait, pas même Gawyn. Elle ne pensait pas vraiment qu’il changerait d’avis, mais il était fragile, prêt à se briser au moindre coup porté à faux.
« L’idée pourrait bien être bonne, commenta Leane. J’avais toujours estimé que Galad était le plus dangereux de ces deux-là, mais je ne l’affirmerai plus. Hammar, et Coulin… » Elle frissonna. « Un bateau nous transporterait plus loin, plus vite que ces chevaux. »
Siuan secoua la tête. « La plupart des Aes Sedai qui se sont enfuies auront emprunté les ponts, sûrement. C’est le moyen le plus rapide de quitter la ville si l’on vous pourchasse, plus rapide que d’attendre que l’équipage d’un bateau largue les amarres. Il faut que je reste à proximité de Tar Valon si je dois les rassembler.
— Elles ne vous suivront pas, répliqua Leane d’une voix uniforme chargée de signification. Vous n’avez plus droit à l’étole. Plus même au châle ou à l’anneau.
— Même si je ne porte plus l’étole, riposta Siuan d’une façon aussi neutre, je sais encore comment préparer un équipage à affronter une tempête. Et puisque je ne peux plus porter l’étole il faut que je veille à ce qu’on choisisse à ma place la femme qui convient. Je ne laisserai pas Élaida se proclamer Amyrlin et s’en tirer comme ça. Il faut que ce soit quelqu’un de fort dans le Pouvoir, quelqu’un qui voit les choses comme il se doit.
— Alors vous avez l’intention de continuer à aider ce… ce Dragon, s’exclama sèchement Leane.
— Que voudriez-vous que je fasse d’autre ? Me coucher en rond et mourir ? »
Leane frémit comme si elle avait reçu une gifle, et elles chevauchèrent en silence pendant un moment. Tous ces bâtiments fabuleux, pareils à des falaises sculptées par les vents ou à des vagues et à de grands vols d’oiseaux, se dressaient avec un aspect effrayant dans ces rues où ne passait personne à part elles – et un individu solitaire qui surgit devant elles au coin d’une rue, se faufilant d’un porche de maison à un autre comme s’il leur éclairait le chemin. Il ne diminuait pas l’impression de désert, au contraire il l’amplifiait.
« Que pouvons-nous faire d’autre ? » finit par répéter Leane. Elle était maintenant tassée sur sa selle comme un sac de blé. « Je me sens si… vide. Vide.
— Trouvez quelque chose pour combler ce vide, lui conseilla Siuan d’un ton ferme. N’importe quoi. Cuisinez pour ceux qui ont faim, soignez les malades, trouvez un mari et élevez une pleine maisonnée d’enfants. Moi, j’ai l’intention d’empêcher Élaida de jouir de ses lauriers. Je serais presque capable de lui pardonner si elle estimait sincèrement que j’ai mis la Tour en danger. Je le pourrais, presque. Presque. Mais elle a été rongée par l’envie depuis le jour où j’ai été élue Amyrlin à sa place. C’est ce qui la pousse autant qu’autre chose et pour cette raison-là je veux l’abattre. Voilà ce qui me remplit, Leane. Cela et le fait que Rand al’Thor ne doit pas tomber entre ses mains.
— Peut-être sera-ce suffisant. » La femme au teint cuivré ne paraissait pas convaincue, néanmoins elle se redressa. Le contraste entre son expérience manifeste et l’assiette précaire de Siuan sur la jument plus petite lui donnait l’air de devoir être le chef. « Mais comment même commencer ? Nous avons trois chevaux, les vêtements que nous portons sur le dos et ce que Min a dans sa bourse. Guère suffisant pour défier la Tour.
— Je suis heureuse que vous ne vous soyez pas décidée pour un mari et un foyer. Nous trouverons d’autres… » Siuan esquissa une grimace. « Nous trouverons des Aes Sedai qui ont fui, trouverons ce qui nous est nécessaire. Nous possédons peut-être davantage que vous ne pensez, Leane. Min, qu’est-ce que dit ce sauf-conduit que Gawyn nous a donné ? Mentionne-t-il trois femmes ? Quoi ? Vite, petite. »
Min lança à son dos un regard irrité. Siuan examinait l’homme qui courait devant – un homme bien bâti, aux cheveux bruns, vêtu élégamment mais sobrement dans des teintes marron foncé. Cette femme parlait comme si elle était encore Amyrlin. Ma foi, je voulais qu’elle retrouve son énergie, non ?