Sur le siège du conducteur du deuxième chariot, la grasse Keille et le ménestrel, Natael, se disputaient de nouveau. Natael tenait les guides, bien que ne conduisant pas aussi habilement que l’homme chargé habituellement de cette tâche. Parfois, eux aussi regardaient Rand, de brefs coups d’œil avant de replonger dans leur querelle. Mais aussi tout le monde agissait de même. La longue colonne de Jindos de l’autre côté de Rand, les Sagettes derrière eux, avec Moiraine, Egwene et Lan. Parmi la colonne plus épaisse et plus éloignée des Shaidos, il crut voir des têtes aussi tournées vers lui. Cela ne le surprit pas plus qu’avant. Il était Celui qui Vient avec l’Aube. Tous voulaient savoir ce qu’il ferait. Ils le découvriraient bien assez tôt.
« Indolente, maugréa Aviendha. Élayne n’est pas indolente. Vous appartenez à Élayne ; vous ne devriez pas vous caresser des yeux avec cette fille blanche comme du lait. » Elle secoua la tête dans un mouvement farouche, marmottant à moitié pour elle-même. « Nos façons de vivre la choquent. Elle ne pourrait pas les accepter. En quoi cela m’importe-t-il qu’elle le puisse ? Je ne veux pas de ça ! Cela ne peut pas être. Si c’était en mon pouvoir, je vous prendrais comme gai’shain et vous donnerais à Élayne !
— Pourquoi Isendre devrait-elle accepter le mode de vie des Aiels ? »
Le regard des yeux écarquillés qu’Aviendha tourna vers lui exprimait tant de stupeur qu’il faillit éclater de rire. Elle se renfrogna immédiatement comme s’il avait commis quelque chose d’exaspérant. Les Aielles n’étaient vraiment pas plus faciles à comprendre que les autres femmes.
« Vous n’avez rien d’indolent, c’est certain, Aviendha. » Elle devrait voir là un compliment ; cette jeune femme était parfois aussi dure qu’une pierre à aiguiser. « Expliquez-moi encore cette question de Maîtresse-du-toit. Si Rhuarc est chef du clan taardad et chef de la Place Forte des Rocs Froids, comment se fait-il que la place appartient à son épouse et pas à lui ? »
Elle le dévisagea avec fureur encore un moment, ses lèvres remuant tandis qu’elle parlait tout bas, avant de répondre : « Parce qu’elle est Maîtresse-du-toit\ espèce de tête de pierre des Terres Humides. Un homme ne peut pas plus posséder un toit qu’il ne peut posséder de terres ! Parfois, vous les habitants des Terres Humides vous donnez l’impression d’être des barbares.
— Mais si Lian est Maîtresse-du-toit des Rocs Froids parce qu’elle est l’épouse de Rhuarc…
— C’est différent ! Ne comprendrez-vous jamais ? Un enfant le comprend ! » Aspirant profondément, elle ajusta le châle autour de son visage. C’était une jolie jeune femme, à part qu’elle le regardait la plupart du temps comme s’il avait commis un crime envers elle. De quoi il s’agissait, Rand l’ignorait. Bair au visage tanné encadré de cheveux blancs et moins que jamais disposée à parier de Rhuidean, lui avait finalement dit à contrecœur qu’Aviendha n’était pas entrée parmi les colonnes de verre ; elle ne le ferait que lorsqu’elle serait prête à devenir Sagette. Alors pourquoi le haïssait-elle ? C’est un mystère dont il aurait aimé avoir l’explication.
« Je vais aborder la question sous un autre angle, lui dit-elle avec humeur. Quand une femme va se marier, si elle n’a pas déjà un toit, sa famille en construit un pour elle. Le jour de son mariage, son nouvel époux l’emporte sur ses épaules loin de sa famille, tandis que ses frères à lui repoussent ses sœurs à elle mais, à la porte, il la dépose sur le sol et lui demande la permission d’entrer. Le toit est à elle. Elle peut… »
Ces leçons étaient ce qu’il y avait eu de plus plaisant dans les onze jours et nuits depuis l’attaque trolloque. Non pas qu’elle ait été désireuse de parler au début, en dehors d’une tirade supplémentaire sur son prétendu mauvais traitement à l’égard d’Élayne et après cela un autre sermon gênant destiné à le convaincre qu’Élayne était la femme parfaite. Jusqu’à ce qu’il mentionne en passant à Egwene que, si Aviendha ne voulait même pas lui parler, il souhaitait au moins qu’elle cesse de le dévisager. Dans l’heure suivante, un gai’shain en lévite blanche vint chercher Aviendha.
Quoi que les Sagettes aient eu à lui dire, elle réapparut frémissante de fureur pour exiger – exiger ! – qu’il la laisse lui enseigner les mœurs et coutumes des Aiels. Nul doute dans l’espoir qu’il révèle quelque chose de ses projets par les questions qu’il poserait. Après les subtilités vipérines de Tear, la candeur de l’espionnage des Sagettes était rafraîchissante. N’empêche, c’était indubitablement sage d’apprendre ce qu’il pouvait et bavarder avec Aviendha était réellement plaisant, surtout lorsqu’elle semblait oublier qu’elle le méprisait pour il ne savait quelle raison. Certes, chaque fois qu’elle se rendait compte qu’ils avaient commencé à converser comme deux personnes au lieu de vainqueur et de captive, elle avait tendance à se lancer dans une de ses algarades virulentes, comme s’il l’avait attirée dans un piège.
Néanmoins, même avec cela, leurs conversations étaient agréables, certainement en comparaison du reste du trajet. Il avait même commencé à trouver amusantes ses crises de colère, tout en ayant la sagesse de ne pas le lui laisser comprendre. Si elle voyait un homme qu’elle détestait, du moins était-elle trop absorbée par ce sentiment pour voir Celui qui Vient avec l’Aube ou le Dragon Réincarné. Elle voyait juste Rand al’Thor. En tout cas, elle savait ce qu’elle pensait de lui. Pas comme Élayne, avec une lettre qui le faisait rougir jusqu’aux oreilles et une autre écrite le même jour qui lui faisait se demander s’il lui était poussé des crocs et des cornes comme un Trolloc.
Min était bien à peu près la seule femme de sa connaissance qui ne lui embrouillait pas les idées. Seulement elle se trouvait là-bas dans la Tour – en sécurité, au moins – et c’était un endroit qu’il entendait éviter. Parfois, il songeait que la vie serait plus facile s’il pouvait simplement ne plus penser du tout aux femmes. Aviendha avait commencé à s’insinuer dans ses rêves, comme si Min et Élayne ne représentaient pas une calamité suffisante. Les femmes lui mettaient les nerfs en pelote et il avait besoin maintenant de lucidité. De lucidité et de sang-froid.
Il s’avisa qu’il regardait de nouveau Isendre. Derrière l’oreille de Kadere, elle agita ses doigts fuselés à son adresse ; il était sûr que ces lèvres pleines s’arquaient en un sourire. Oh, oui, dangereuses. Je dois être froid et dur comme de l acier. De l’acier tranchant.
Onze jours et nuits se fondant dans le douzième, et rien d’autre n’avait changé. Des jours et des nuits de curieuses formations rocheuses, d’aiguilles de pierre au sommet tabulaire et des buttes saillant d’une terre rompue, boursouflée, hérissée dans tous les sens de montagnes qui semblaient implantées au hasard. Des journées de soleil torride et de vents desséchants, des nuits de froid pénétrant jusqu’à la moelle des os. Tout ce qui poussait avait l’air d’avoir des épines ou des piquants ou encore provoquait des démangeaisons infernales. Certains végétaux, selon Aviendha, étaient vénéneux ; cette liste semblait plus longue que celle des plantes comestibles. La seule eau se trouvait dans des sources et des réservoirs cachés, mais elle désigna les plantes indiquant qu’un trou profond se remplirait par lente infiltration, suffisamment pour maintenir en vie un homme ou deux, et d’autres plantes que l’on pouvait mâcher pour leur pulpe juteuse amère.