Une nuit, des lions tuèrent deux des bêtes de somme des Shaidos, rugissant dans l’obscurité quand ils furent chassés loin de leur proie et disparurent dans les ravins. Un conducteur de chariot dérangea un petit serpent marron pendant qu’ils montaient leur camp le quatrième soir. Un deux-pas, l’appela plus tard Aviendha, et il justifia son nom. Le bonhomme hurla et s’efforça de courir vers les chariots bien que voyant Moiraine se précipiter vers lui ; à la seconde foulée il tomba face contre terre, mort avant que l’Aes Sedai ait eu le temps de descendre de sa jument blanche. Aviendha énuméra les serpents, les araignées et les lézards venimeux. Des lézards venimeux ! Une fois, elle en dénicha un pour lui, épais et long de deux pieds, avec des bandes jaunes le long de ses écailles couleur de bronze. Le plaquant négligemment au sol avec sa botte souple, elle plongea son poignard dans la large tête de la bête, puis le souleva pour qu’il voie le fluide huileux et transparent suintant de crêtes osseuses dans sa bouche. Un gara, expliqua-t-elle, pouvait mordre à travers une botte ; il pouvait aussi tuer un taureau. D’autres étaient pires, naturellement. Le gara était lent et pas réellement dangereux à moins que l’on ne soit assez stupide pour marcher dessus. Quand elle dégagea sa lame de l’énorme lézard qu’elle jeta de côté, le jaune et le bronze se fondirent aussitôt dans l’argile craquelée. Oh, oui. Ne soyez pas simplement assez bête pour marcher dessus.
Moiraine partageait son temps entre les Sagettes et Rand, tentant comme de coutume, selon cette méthode des Aes Sedai, de le forcer à révéler ses projets. « La Roue tourne comme la Roue le veut », lui avait-elle dit justement ce matin-là, la voix calme et posée, le visage sans âge serein, mais ses yeux noirs ardents quand elle le regarda par-dessus la tête d’Aviendha, « mais un fou peut s’étrangler lui-même dans le Dessin. Prends garde de ne pas tisser de nœud pour ton cou. » Elle s’était procuré une cape claire, presque du blanc de celles des gai’shains, qui luisait au soleil, et sous le large capuchon elle portait une écharpe neigeuse humide nouée autour du front.
« Je ne fabrique pas de nœuds coulants pour mon cou. » Il rit, et elle fit tourner Aldieb si vite que la jument faillit renverser Aviendha, repartant au galop vers le groupe des Sagettes, sa cape flottant derrière elle.
« C’est être stupide que de mettre une Aes Sedai en colère, murmura Aviendha en se massant l’épaule. Je ne vous croyais pas stupide.
— Nous aurons simplement à constater si je le suis ou non », dit-il, son envie de rire dissipée. Stupide ? Il y a des risques que l’on doit prendre. « Nous verrons bien. »
Egwene quittait rarement les Sagettes, marchant avec elles aussi souvent qu’elle montait Brume, prenant quelquefois l’une d’elles en croupe pendant un moment sur la jument grise. Il avait finalement conclu qu’elle passait de nouveau pour une Aes Sedai authentique. Amys et Bair, Seana et Mélaine paraissaient l’avoir admis aussi volontiers que les gens de Tear, quoique pas du tout de la même façon. Par moment, l’une ou l’autre discutait avec elle à voix si haute qu’il distinguait presque ce qu’elle disait à plus de cent pas de distance. Cela ressemblait de fort près à leur attitude à l’égard d’Aviendha, quoique concernant cette dernière on aurait dit qu’elles la houspillaient plutôt qu’elles ne raisonnaient, mais aussi bien parfois elles donnaient l’impression également de soutenir avec Moiraine des débats plutôt vifs. En particulier Mélaine à la chevelure dorée comme le soleil.
Au matin du dixième jour, Egwene avait finalement cessé de se coiffer avec ces deux nattes, mais de la façon la plus curieuse. Les Sagettes s’étaient entretenues avec elle pendant un temps infini, à l’écart, tandis que les gai’shains pliaient leurs tentes et que Rand sellait Jeade’en. Ne l’aurait-il pas mieux connue, il aurait pensé que la posture d’Egwene tête basse était qu’elle s’essayait à l’humilité, mais ce terme ne pouvait s’appliquer à elle qu’en comparaison avec Nynaeve. Et peut-être avec Moiraine. Soudain Egwene tapa les mains l’une contre l’autre, rit et serra dans ses bras tour à tour chacune des Sagettes avant de défaire précipitamment les tresses.
Quand il demanda à Aviendha ce qui se passait – elle était assise devant sa tente quand il s’était réveillé – elle marmonna d’un ton amer : « Elles ont décidé qu’elle avait assez longtemps… » S’interrompant brusquement, elle le regarda droit dans les yeux, se croisa les bras et déclara d’un ton froid : « C’est une affaire qui concerne les Sagettes, Rand al’Thor. Posez-leur la question si vous le désirez, mais attendez-vous à entendre que cela ne vous regarde pas. »
Egwene avait assez longtemps quoi ? Laissé pousser ses cheveux ? Cela n’avait pas de sens. Aviendha ne voulut rien ajouter d’autre sur le sujet ; à la place, elle racla un fragment de lichen grisâtre sur un rocher et commença à décrire comment l’appliquer en cataplasme sur une blessure. Cette jeune femme adoptait les façons d’être d’une Sagette trop vite au gré de Rand. Les Sagettes elles-mêmes ne se préoccupaient apparemment guère de lui ; évidemment, elles n’en avaient pas besoin, avec Aviendha perchée sur son épaule pour ainsi dire.
Le reste des Aiels, les Jindos en tout cas, devenaient de jour en jour un peu moins réservés, peut-être un peu moins inquiétés par ce que signifiait pour eux Celui qui Vient avec l’Aube, mais Aviendha était la seule à lui parler longuement. Chaque soir, Lan venait pour qu’ils s’exercent à l’épée et Rhuarc pour lui enseigner le maniement de la lance et la curieuse façon qu’avaient les Aiels de se battre à la fois avec les mains et avec les pieds. Le Lige connaissait un peu ce mode de combat et se joignait aux séances de pratique. La plupart des autres évitaient Rand, en particulier les conducteurs de chariots qui avaient appris qu’il était le Dragon Réincarné, un homme qui savait canaliser ; quand il surprenait à le regarder un de ces individus à la face rude, le gaillard avait pratiquement l’air de contempler le Ténébreux. Toutefois, ce n’était pas le cas de Kadere, ni du ménestrel.
Presque chaque matin au moment du départ, le colporteur venait sur un des mulets qui avaient été attelés aux chariots brûlés par les Trollocs, son teint paraissant encore plus foncé à cause de la longue écharpe blanche attachée sur sa tête et lui pendant sur la nuque. Avec Rand il était toute déférence, mais ses yeux froids à l’expression immuable transformaient son nez aquilin en véritable bec d’aigle.
« Mon Seigneur Dragon », avait-il commencé le matin qui avait suivi l’attaque puis il avait épongé la sueur sur son visage avec le mouchoir toujours à portée de sa main et avait changé d’assiette avec gêne sur la vieille selle en mauvais état qu’il avait dénichée quelque part pour le mulet. « Si je puis me permettre de vous appeler ainsi ? »
Les débris carbonisés des trois chariots rapetissaient dans le lointain au sud, et avec eux les tombes de deux des hommes de Kadere et de beaucoup plus d’Aiels. Les Trollocs avaient été traînés hors des campements et laissés aux charognards, des créatures glapissantes aux grandes oreilles – Rand ne savait pas si c’étaient de grands renards ou de petits chiens ; ils ressemblaient un peu aux deux – et aux vautours au bout des ailes rouge, certains décrivant encore des cercles dans le ciel comme s’ils avaient peur de se poser dans la mêlée au milieu de leurs congénères.
« Appelez-moi comme il vous plaira, lui répondit Rand.