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Il tourna le dos précipitamment, bien qu’à demi à contrecœur. Et se retrouva face à Egwene dont les grands yeux noirs lui renvoyèrent un regard triste. Elle pivota sur ses talons sans dire un mot et disparut au milieu des arbres.

« Attends ! lui cria-t-il. Je vais t’expliquer. »

Il se mit à courir ; il lui fallait la rejoindre. Toutefois, quand il atteignit la lisière des arbres, la voix de Min l’incita à s’arrêter.

« Ne partez pas, Rand. »

Élayne et elle étaient déjà dans l’eau, seules leurs têtes émergeant tandis qu’elles nageaient paresseusement au centre de l’étang.

« Revenez, appela Élayne en levant un bras mince pour lui faire signe. Ne méritez-vous pas ce que vous désirez, pour changer ? »

Il passa d’un pied sur l’autre, ayant envie de s’élancer mais incapable de choisir dans quel sens. Ce qu’il désirait. Ces mots paraissaient bizarres. Que désirait-il ? Il porta une main à sa figure, pour essuyer ce qui donnait l’impression d’être de la sueur. La chair gonflée et suppurante oblitérait presque le héron marqué au feu sur sa paume ; de l’os blanc se voyait par des trous aux bords rouges.

Il se réveilla en sursaut, frissonnant dans l’obscurité étouffante. Son caleçon était trempé par la transpiration, ainsi que le drap de toile sous son dos. Son côté le brûlait, à l’endroit où une ancienne blessure ne s’était jamais complètement refermée. Il passa le doigt sur la marque rugueuse, un cercle de près d’un pouce de diamètre, encore sensible après tout ce temps. Même le Pouvoir Guérisseur d’Aes Sedai de Moiraine n’avait pas réussi à la cicatriser complètement. Mais je ne suis pas encore en train de pourrir. Et je ne suis pas fou non plus. Pas encore. Pas encore. Cela disait tout. Il eut envie de rire, et se demanda si cela signifiait qu’il était déjà un peu fou.

Rêver de Min et d’Élayne, rêver d’elles de cette façon… Ma foi, ce n’était pas de la folie, mais sûrement de la bêtise. Ni l’une ni l’autre ne l’avait jamais considéré sur ce plan-là quand il était éveillé. Egwene, il avait été pratiquement fiancé à elle depuis leur enfance. Les paroles consacrées n’avaient jamais été prononcées devant le Cercle des Femmes, mais tout un chacun dans le Champ d’Emond et ses alentours savait qu’ils se marieraient un jour.

Ce jour-là ne viendrait jamais, bien sûr ; pas maintenant, pas avec le destin qui était le lot d’un homme qui canalisait. Egwene devait s’en être rendu compte aussi. Elle devait. Elle ne pensait plus qu’à devenir Aes Sedai. N’empêche, les femmes sont bizarres ; elle s’imaginait peut-être qu’elle pouvait être une Aes Sedai et l’épouser quand même, qu’il canalise ou non. Comment lui dire qu’il ne voulait plus se marier avec elle, qu’il l’aimait comme une sœur ? Mais le lui dire ne serait pas nécessaire, il en était sûr. Il pouvait se dissimuler derrière ce qu’il était. Elle aurait à comprendre ça. Quel homme pouvait demander à une femme de l’épouser quand il savait n’avoir, s’il était chanceux, que quelques années seulement à vivre avant de devenir fou, avant de commencer à pourrir tout vif ? Il frissonna en dépit de la chaleur.

J’ai besoin de sommeil. Les Puissants Seigneurs seraient de retour au matin, intriguant pour gagner ses bonnes grâces. Pour les bonnes grâces du Dragon Réincarné. Peut-être ne rêverai-je pas cette fois-ci. Il commença à se retourner, en quête d’une place sèche sur le drap – et se figea, écoutant de faibles bruissements dans le noir. Il n’était pas seul.

L’Épée qui n’est pas une Épée se trouvait de l’autre côté de la chambre, hors de sa portée, sur un présentoir pareil à un trône que lui avaient offert les Puissants Seigneurs, sans doute dans l’espoir qu’il garderait Callandor loin de leurs yeux. Quelqu’un qui veut voler Callandor. Une deuxième pensée s’imposa. Ou tuer le Dragon Réincarné. Les mises en garde que lui chuchotait Thom n’étaient pas nécessaires pour qu’il sache que les déclarations de loyauté indéfectible des Puissants Seigneurs étaient seulement des discours de circonstance.

Il fit abstraction de toute pensée et sentiment, épousant le Vide ; cela, il le réalisa sans effort. Planant dans son froid vide intérieur, pensée et émotion à l’extérieur, il chercha à atteindre la Vraie Source. Cette fois, il entra en contact aisément, ce qui n’était pas toujours le cas.

Le Saidin l’envahit comme un torrent de chaleur et de clarté blanche, l’enflammant de vie, l’écœurant par la fétidité de la souillure du Ténébreux, comme de l’écume d’eaux-vannes flottant à la surface d’eau douce et pure. Ce torrent menaça de l’emporter, de le réduire en cendres, de l’engloutir.

Luttant contre ce raz de marée, il le maîtrisa par un simple effort de volonté et roula à bas du lit, canalisant le Pouvoir Unique en même temps qu’il posait les pieds à terre dans la posture pour mettre en œuvre la parade appelée Pétales-de-fleur-de-pommier-éparpillés-par-le-vent. Ses ennemis ne devaient pas être nombreux, sinon ils auraient fait plus de bruit ; cette figure d’escrime était prévue pour se défendre contre plus d’un assaillant.

Quand ses pieds se plaquèrent sur le tapis, il y avait dans ses mains une épée, avec une longue poignée et une lame légèrement incurvée coupante seulement d’un côté. Elle donnait l’impression d’avoir été forgée dans une flamme, cependant elle n’était même pas tiède. La forme d’un héron apparaissait noire sur le rouge orangé de la lame. Au même instant, toutes les chandelles et lampes dorées s’allumèrent, de petits miroirs derrière elles augmentant l’illumination. De plus grands miroirs sur les murs et deux miroirs sur pied augmentaient la clarté de leurs reflets, si bien qu’il aurait pu lire aisément n’importe où dans la vaste salle.

Callandor reposait tranquillement, épée apparemment en verre, garde et lame, sur un présentoir haut comme un homme et aussi large, en bois ornementé de sculptures, d’or et de pierres précieuses qui y étaient serties. Les meubles aussi étaient tout dorés et surchargés de gemmes – lit, sièges et bancs, armoires, coffres et table de toilette. Le broc et la cuvette étaient en porcelaine dorée du Peuple de la Mer, mince comme des feuilles. Le grand tapis du Tarabon, aux volutes pourpre, or et bleu, aurait nourri un village entier pendant des mois. Presque toutes les surfaces horizontales supportaient d’autres objets en délicate porcelaine du Peuple de la Mer, ou encore des hanaps, des coupes et ornements en or avec des applications d’argent ou en argent rehaussé d’or. Sur le large manteau en marbre de la cheminée, deux loups d’argent aux yeux de rubis tentaient d’abattre un cerf en or d’au moins trois pieds de haut. Des rideaux de soie écarlate où des broderies au fil d’or représentaient des aigles étaient pendus devant les étroites fenêtres, remuant légèrement sous le souffle d’une brise en train de tomber. Partout où il y avait de la place se voyaient des livres, reliés en cuir, reliés en bois, certains très abîmés et encore couverts de la poussière des rayonnages situés au plus profond de la bibliothèque de la Pierre.

Pour lors, là où Rand pensait découvrir des assassins, ou des voleurs, une belle jeune femme se tenait au centre du tapis, hésitante et surprise, sa chevelure noire tombant en vagues brillantes sur ses épaules. Sa mince robe de soie blanche soulignait plus qu’elle ne masquait. Berelain, souveraine de l’état-cité de Mayene, était la dernière personne à laquelle il s’attendait.

Après un sursaut d’étonnement, elle plongea dans une gracieuse et profonde révérence qui tendit l’étoffe de ses vêtements. « Je n’ai pas d’arme, mon Seigneur Dragon. Je me soumets à votre fouille, si vous doutez de ma parole. » Le sourire de Berelain lui rappela soudain avec gêne qu’il ne portait que son caleçon.