Il ne sut pas trop comment l’interpréter.
Quand il amena Jeade’en à la hauteur de Rhuarc, de Heirn et d’Amys, un peu en avant des Jindos qui criaient toujours, il fut surpris de voir Couladin courant à côté d’une foulée aisée, ses cheveux couleur de flamme nus. Aviendha rabaissa la shoufa de Rand jusqu’à ses épaules. « On doit entrer dans une place forte avec le visage bien visible. Je vous l’avais dit. Et faire du bruit. Nous avons été aperçus depuis longtemps et on sait qui nous sommes, mais c’est la coutume de montrer que nous n’essayons pas d’investir la place par surprise. »
Il acquiesça d’un signe de tête, mais tint sa langue. Ni Rhuarc ni aucun des trois qui l’accompagnaient n’émettait un son, et Aviendha non plus. D’ailleurs les Jindos vociféraient assez pour être entendus à des lieues à la ronde.
La tête de Couladin se tourna soudain vers lui. Du mépris se peignit brièvement sur cette face brunie par le soleil, et quelque chose d’autre. De la haine et du dédain, Rand en était venu à s’y attendre, mais de l’amusement ? Qu’est-ce que Couladin trouvait d’amusant ?
« Cet imbécile de Shaido », marmotta Aviendha dans son dos. Peut-être avait-elle raison ; peut-être que l’amusement était provoqué parce qu’elle était à cheval. Pourtant Rand ne le crut pas.
Mat accourut au galop, soulevant à sa suite un nuage de poussière brun jaunâtre, le chapeau enfoncé sur sa tête et sa lance appuyée à la verticale sur son étrier comme une pique. « C’est quoi, cet endroit, Rand ? questionna-t-il à pleins poumons pour être entendu malgré les clameurs. Tout ce que ces femmes savent dire, c’est “Plus vite. Plus vite”. » Rand le renseigna et Mat examina en fronçant les sourcils l’énorme face rocheuse de la butte. « On pourrait résister là-dedans pendant des années, je suppose, avec du ravitaillement, mais c’est loin de valoir la forteresse de la Pierre ou le Tora Harad.
— Le Tora quoi ? » dit Rand.
Mat haussa les épaules avant de répondre. « Quelque chose dont j’ai entendu parler, une fois. » Il se dressa sur ses étriers pour regarder en arrière par-dessus la tête des Jindos la caravane des colporteurs. « Du moins sont-ils toujours avec nous. Je me demande dans combien de temps ils auront fini de vendre leurs marchandises et s’en iront.
— Pas avant qu’on soit à l’Alcair Dal. Rhuarc dit que c’est une sorte de foire où se rencontrent les chefs de clan, ne serait-ce qu’à deux ou trois. Avec tous les douze qui viennent, je ne pense pas que Kadere et Keille voudront manquer ça. »
La nouvelle n’eut pas l’air de réjouir Mat.
Rhuarc se dirigea droit vers la plus vaste fissure dans la paroi verticale, de cinq ou six toises de large au maximum, et plongée dans l’ombre par la hauteur de ses versants à pic tandis qu’elle s’enfonçait de plus en plus profondément en décrivant des méandres, noire et même froide sous un ruban de ciel. Se trouver dans tant d’ombre donnait une sensation bizarre. Les clameurs inarticulées des Aiels s’enflèrent, amplifiées entre les parois gris-brun ; quand elles s’interrompirent subitement, le silence, rompu seulement par le clic-clac des sabots des mulets et loin derrière le grincement des roues des chariots, parut impressionnant.
Ils dépassèrent un autre tournant et la fissure s’ouvrit brusquement en un large canyon, long et presque droit. De chaque côté, des youyous aigus jaillirent de la bouche de centaines de femmes. Une foule imposante était alignée le long du chemin, des femmes en jupes volumineuses, un châle drapé autour de la tête, et des hommes portant cotte et chausses gris-brun, le cadin’sor ; et des Vierges de la Lance aussi, agitant les bras en signe de bienvenue, tapant sur des marmites ou tout ce qui pouvait produire du bruit.
Rand était abasourdi – et pas seulement par ce pandémonium. Les parois de cette vallée étaient vertes, formant d’étroites terrasses qui s’étageaient jusqu’à mi-hauteur de chaque côté. Ce n’étaient pas toutes réellement des terrasses, il s’en rendit compte. De petites maisons en pierre grise ou en argile jaune, au toit plat, semblaient pratiquement entassées les unes au-dessus des autres, en grappes, avec des allées serpentant autour, chaque toit étant un potager de haricots et de courgettes, de poivrons, de melons et de plantes qu’il ne connaissait pas. Des poules couraient en liberté, plus rouges que celles dont il avait l’habitude et une étrange sorte de volaille plus grosse et tachetée de gris. Des enfants, la plupart habillés comme leurs aînés, et des gai’shains en robe blanche se déplaçaient entre les rangées de plantes avec de grosses cruches d’argile, apparemment arrosant les plantes une par une. Les Aiels n’avaient pas de villes, lui avait-on toujours dit, mais ceci était au moins un bourg de belle taille, même s’il n’en avait jamais vu d’aussi curieux. Le vacarme était trop fort pour qu’il pose les questions qui lui traversaient l’esprit – par exemple, qu’étaient ces fruits ronds, trop rouges et trop brillants pour être des pommes, sur des arbustes bas aux feuilles claires, ou ces tiges droites à larges feuilles avec de longues et épaisses pousses terminées par des aigrettes jaunes ? Il avait été trop longtemps paysan pour ne pas s’y intéresser.
Rhuarc et Heirn ralentirent l’allure, ainsi que Couladin, mais seulement jusqu’à une marche rapide, glissant leurs lances à travers le harnais soutenant l’étui de leur arc sur le dos. Amys continua à courir en avant, riant comme une gamine, tandis que les hommes poursuivaient leur avance régulière dans le fond de la gorge que bordait la foule, les youyous des femmes de la place forte vibrant dans l’air et noyant presque le fracas sonore des marmites. Rand suivit, comme Aviendha le lui avait dit. Mat paraissait avoir envie de tourner bride et de ressortir aussitôt à cheval du canyon.
À l’autre extrémité de ce canyon, la paroi s’inclinait vers l’intérieur, formant une profonde poche noire. Le soleil n’en atteignait jamais le fond, avait expliqué Aviendha, et c’est de ces rocs toujours frais que la place forte tenait son nom. Devant la zone d’ombre, Amys était debout avec une autre femme sur un large rocher gris, au sommet lissé en plate-forme.
L’autre femme, svelte dans ses jupes volumineuses, ses cheveux blonds parsemés de blanc aux tempes, liés par une écharpe et tombant jusqu’au-dessous de sa taille, semblait plus âgée qu’Amys, encore que certainement plus que belle femme, avec quelques fines rides au coin de ses yeux gris. Elle était vêtue comme Amys, un simple châle brun sur les épaules, ses colliers et bracelets en or et ivoire sculpté ni plus beaux ni plus riches, mais c’était Lian, la Maîtresse-du-toit de la Place Forte des Rocs Froids.
Les cris aigus au rythme fluctuant diminuèrent jusqu’à s’éteindre complètement quand Rhuarc s’arrêta devant le rocher, un pas plus près que Heirn et Couladin. « Je demande l’autorisation d’entrer dans votre place forte, Maîtresse-du-toit, annonça-t-il d’une voix haute qui portait loin.
— Vous avez mon autorisation, chef de clan », répliqua cérémonieusement et tout aussi nettement la femme blonde. Avec un sourire, elle ajouta d’un ton beaucoup plus chaleureux : « Ombre de mon cœur, tu auras toujours ma permission.
— Je présente mes remerciements, Maîtresse-du-toit de mon cœur. » Ce qui n’avait rien non plus de particulièrement cérémonieux.
Heirn s’avança. « Maîtresse-du-toit, je demande l’autorisation de venir sous votre toit.
— Vous avez mon autorisation, Heirn, répondit Lian au chef trapu. Sous mon toit, il y a de l’eau et de l’ombre pour vous. L’enclos des Jindos est toujours le bienvenu ici.
— Je présente mes remerciements, Maîtresse-du-toit. » Heirn tapa sur l’épaule de Rhuarc et partit rejoindre son clan ; le cérémonial aiel était bref et allait droit au but.