Rougissant légèrement, Aviendha secoua la tête avec irritation ; ses cheveux sombres aux reflets roux avaient poussé et couvraient ses oreilles, assez longs pour former une frange qui se balançait sous son châle. « Il y avait à parler de choses plus importantes que des mariages. En tout cas, il n’écoute pas.
— Elle a été un bon professeur, intervint vivement Rand. J’ai beaucoup appris par elle sur vos coutumes et la Terre Triple. » Langage des mains ? « Les erreurs que je commets, c’est moi qui en suis responsable, pas elle. » Comment traire un lézard venimeux de deux pieds de long ? Pourquoi ? « Elle a été un bon maître et j’aimerais la garder comme professeur, si cela ne présente pas d’inconvénient. » Pourquoi, au nom de la Lumière, ai-je dit cela ? Cette jeune femme pouvait être assez agréable parfois, du moins quand elle s’oubliait ; le reste du temps, elle était comme une bardane sous sa tunique. Cependant du moins savait-il qui les Sagettes avaient désigné pour le surveiller tant qu’elle était là.
Amys l’observait, de ces yeux bleu clair au regard aussi pénétrant que celui d’une Aes Sedai. Aussi bien, d’ailleurs, elle pouvait canaliser ; son visage semblait simplement plus jeune qu’il ne devrait, pas éternellement jeune, mais peut-être qu’elle était autant A es Sedai qu’une Aes Sedai. « À mon avis, c’est un bon arrangement », conclut-elle. Aviendha ouvrit la bouche, toute hérissée d’indignation – et la referma quand la Sagette déplaça vers elle ce regard. Peut-être Aviendha avait-elle cru son temps avec lui terminé maintenant qu’ils étaient arrivés aux Rocs Froids.
« Vous devez être fatigué après votre voyage », dit Lian à Rand, une expression maternelle dans ses yeux gris. « Et affamé également. Venez. » Son chaud sourire engloba Mat qui restait à la traîne et commençait à regarder en direction des chariots des colporteurs. « Venez sous mon toit. »
Rand alla chercher ses sacoches de selle, laissant Jeade’en aux soins d’une gai’shain, qui emmena aussi Pips. Mat contempla une dernière fois les chariots avant de jeter ses sacoches sur son épaule et de le suivre.
Le toit de Lian, sa maison, était situé sur le plus haut niveau du versant ouest du canyon dont la paroi vertigineuse se dressait à cinquante bonnes toises au-dessus. Habitation du chef de clan et de la Maîtresse-du-toit ou non, de l’extérieur elle paraissait être un modeste rectangle de grandes briques d’argile jaune avec d’étroites fenêtres dépourvues de vitres fermées par de simples rideaux blancs, un potager sur son toit plat et un autre sur le devant aménagé sur une petite terrasse séparée de la maison par un sentier, étroit aussi, pavé de dalles de pierre grise. Assez grande pour deux pièces, c’était possible. À part peut-être le gong carré en bronze suspendu à côté de la porte, elle ressemblait beaucoup aux autres bâtiments que pouvait voir Rand, et de ce point de vue privilégié l’entière longueur de la vallée s’étendait au-dessous de lui. Une petite maison, simple. À l’intérieur, c’était tout autre chose.
La partie en brique était une seule vaste salle dont le sol était revêtu d’un carrelage brun rouge, mais ce n’était qu’une partie. Derrière, creusées dans la pierre, se trouvaient encore des salles, hautes de plafond et surprenantes de fraîcheur, avec de larges portes en arc brisé et des lampes d’argent d’où émanait un parfum évoquant des étendues de verdure. Rand ne vit qu’un seul siège à haut dossier et laqué rouge et or, ne paraissant pas souvent utilisé ; le siège du chef, l’appelait Aviendha. Il n’y avait guère davantage de bois à voir, en dehors de quelques coffrets et coffres cirés ou laqués, et des lutrins bas supportant des livres ouverts ; leur lecteur devrait se coucher par terre. Des tapis au tissage complexe recouvraient les sols, ainsi que des couvertures lumineuses entassées en couches épaisses ; il reconnut des motifs du Tear, du Cairhien et de l’Andor, et même de l’Illian et du Tarabon, alors que d’autres desseins étaient inconnus, de larges hachures sans deux couleurs pareilles, ou des carrés creux reliés entre eux dans des tons gris, marron et noirs. Contrastant fortement avec la rude uniformité au-dehors de cette vallée, de la couleur éclatante brillait partout, sur des tapisseries dont il était sûr qu’elles provenaient du versant opposé de l’Échiné du Monde – peut-être de la même façon que des tentures avaient quitté la Pierre de Tear – et des coussins de toutes tailles et teintes, souvent ornés de glands ou de franges ou des deux en soie rouge ou or. Çà et là, dans des niches creusées dans les parois, se dressait un vase de fine porcelaine, ou une coupe en argent ou un morceau d’ivoire sculpté, en forme d’animal étrange ou autre. C’était donc cela, les « cavernes » dont parlaient les gens de Tear. Ç’aurait pu avoir l’aspect de luxe de mauvais goût de Tear – ou l’aspect criard des Rétameurs – mais au contraire cela donnait une impression de noblesse, majestueuse et simple à la fois.
Avec un petit sourire à l’adresse d’Aviendha pour lui montrer qu’il l’avait bien écoutée, Rand sortit de ses sacoches un cadeau d’hôte, un lion en or délicatement ouvragé. Il provenait d’un pillage dans Tear et avait été acheté à un Chercheur d’Eau jindo mais, s’il était le maître de Tear, peut-être était-ce comme de se voler lui-même. Après un instant d’hésitation, Mat offrit aussi un cadeau, un collier de fleurs en argent façonné à Tear, sans doute originellement de la même provenance et sans doute destiné à Isendre.
« Ravissant, dit Lian avec un sourire en levant haut le lion. J’ai toujours eu un penchant pour l’art de Tear. Rhuarc m’avait rapporté deux pièces il y a de nombreuses années. » Du ton approprié pour une maîtresse de maison se souvenant de cerises en grappe particulièrement exquises, elle dit à son mari : « Tu les avais prises dans la tente d’un Puissant Seigneur juste avant que Laman soit décapité, n’est-ce pas ? Quel dommage que tu ne sois pas allé en Andor. J’ai toujours eu envie d’une pièce d’argenterie andorane. Ce collier est magnifique aussi, Mat Cauthon. »
En l’écoutant accumuler éloge sur éloge des deux cadeaux, Rand dissimula sa stupeur scandalisée. Malgré ses jupes et son expression maternelle, elle était aussi Aielle que n’importe quelle Vierge de la Lance.
Lorsque Lian en eut fini, Moiraine et les autres Sagettes arrivèrent avec Lan et Egwene. L’épée du Lige suscita un seul regard désapprobateur, mais la Maîtresse-du-toit lui souhaita chaleureusement la bienvenue après que Bair l’eut appelé Aan’allein. Toutefois ce n’était rien à côté de l’accueil qu’elle réserva à Egwene et à Moiraine.
« Vous honorez mon toit, Aes Sedai. » Le ton de Lian donnait l’impression que c’était bien au-dessous de sa pensée ; elle fut fort près de s’incliner devant elles. « Il est dit que nous avons servi les Aes Sedai avant la Destruction du monde et que nous avons failli à notre tâche, ce pour quoi nous avons été envoyés ici dans la Terre Triple. Votre présence indique que peut-être notre péché n’est pas irrémissible. » Évidemment. Elle n’était pas allée à Rhuidean ; apparemment l’interdiction de s’entretenir de ce qui se passe à Rhuidean avec quiconque n’y est pas allé s’appliquait même entre mari et femme. Et entre sœurs-épouses, ou quels que fussent les liens de parenté entre Amys et Lian.
Moiraine voulut aussi offrir à Lian un cadeau, de minuscules flacons de parfum en cristal et argent apportés du lointain Arad Doman, mais Lian écarta les mains dans un geste de refus. « Votre seule présence est un cadeau d’hôte d’une valeur inestimable, Aes Sedai. Accepter davantage serait déshonorer mon toit et moi-même. Je ne pourrais pas supporter cette honte. » Elle semblait parfaitement sincère et bouleversée à l’idée que Moiraine l’oblige à prendre ces parfums. Ce qui était une indication de l’importance relative entre le Car’a’carn et une Aes Sedai.