Le laissant planté là, elles se dirigèrent vers la porte, Bair et Seana foudroyant Mélaine du regard, comme des membres du Cercle des Femmes regardant quelqu’un qu’elles comptent réprimander vertement. Mélaine n’en tint pas compte ; quand la porte se referma derrière elles, elle murmurait quelque chose qui ressemblait à « rendre raisonnable cette idiote de fille ».
Quelle fille ? Aviendha ? Elle faisait déjà ce qu’elles voulaient. Egwene peut-être ? Il savait qu’elle étudiait quelque chose avec les Sagettes. Et qu’est-ce que Mélaine était désireuse de « poser » afin de le décider à se prendre pour un Aiel ? Poser un piège, par exemple ? Idiot. Elle ne dirait pas ouvertement qu’elle avait l’intention de poser un piège. Quel genre de choses est-ce que l’on pose ? Les poules déposent des œufs dans leur nid, songea-t-il en riant tout bas. Il était las. Trop las pour s’interroger maintenant, après douze journées passées en selle, y compris une partie de la treizième, toutes d’une sécheresse et d’une chaleur de four ; il ne voulait pas imaginer ce qu’il ressentirait s’il avait parcouru cette distance à pied à la même allure. Aviendha devait avoir des jambes de fer. Il avait envie d’un lit.
La gai’shain était jolie, en dépit d’une fine cicatrice montant en biais juste au-dessus d’un œil bleu clair jusqu’à des cheveux si pâles qu’ils paraissaient presque en argent. Encore une Vierge de la Lance ; seulement pas pour le moment. « Vous plaît-il de me suivre ? » murmura-t-elle en baissant les yeux.
La chambre où dormir n’était pas la chambre à coucher classique, naturellement. Comme on pouvait s’y attendre, le « lit » consistait en une paillasse épaisse dépliée sur une couche de carpettes aux couleurs brillantes. La gai’shain – son nom était Khion – eut l’air choquée quand il demanda de l’eau pour se laver, mais il en avait assez des bains de vapeur. Il était prêt à parier que Moiraine et Egwene n’avaient pas été obligées de s’asseoir dans une tente pleine de vapeur pour faire leur toilette. Khion apporta néanmoins l’eau, bouillante dans une grosse cruche brune prévue pour arroser le jardin, avec une grande jatte blanche en guise de cuvette. Il l’expulsa quand elle offrit de le laver. Quels gens bizarres, tous tant qu’ils étaient !
La pièce était sans fenêtres, éclairée par des lampes d’argent suspendues à des appliques fixées aux murs, mais il savait que la nuit n’était pas encore entièrement tombée quand il eut fini ses ablutions. Peu lui importait. Deux couvertures seulement étaient étendues sur la paillasse, ni l’une ni l’autre particulièrement épaisse. Nul doute une preuve de l’endurance des Aiels. Se souvenant des nuits froides sous les tentes, il remit ses vêtements à l’exception de sa tunique et de ses bottes avant de souffler les lampes et de se glisser sous les couvertures dans une obscurité totale.
Malgré sa fatigue, il ne put s’empêcher de se retourner d’un côté sur l’autre en réfléchissant. Qu’est-ce que Mélaine avait l’intention de poser ? Pourquoi les Sagettes se moquaient-elles qu’il sache qu’Aviendha était leur espion ? Aviendha. Une jolie jeune femme, même si elle était plus hargneuse qu’une mule aux quatre sabots meurtris par des cailloux. Sa respiration se ralentit, ses pensées s’embrumèrent. Un mois. Trop long. Pas le choix. Honneur. Isendre tout sourires. Kadere aux aguets. Piège. Poser un piège. Le piège de qui ? Quel piège. Des pièges. Si seulement il pouvait se fier à Moiraine. Perrin. Leur pays à eux. Perrin nageait probablement dans..-
Les yeux fermés, Rand nageait dans l’eau. Agréablement fraîche. Et si fluide. Il avait l’impression de ne s’être encore jamais rendu compte à quel point c’était bon de se sentir mouillé. Il souleva la tête et regarda autour de lui les saules alignés d’un côté de l’étang, le grand chêne à l’autre bout, qui étendait des branches épaisses au-dessus de l’eau qu’elles ombrageaient. Le Bois Humide. C’était bon d’être au pays. Il avait le sentiment de s’en être absenté ; pour aller où n’était pas très clair, mais sans importance non plus. Jusqu’à la Colline-au-Guet. Oui. Il n’était jamais allé plus loin que là. Frais et humide. Et seul.
Soudain deux corps surgirent comme des bolides, les genoux serrés contre la poitrine, heurtant la surface dans un jaillissement d’éclaboussures qui l’aveuglèrent. Secouant l’eau de ses yeux, il découvrit qu’Élayne et Min lui souriaient, une de chaque côté, juste leurs têtes émergeant de la nappe vert pâle. Deux brasses l’auraient amené jusqu’à chacune. Loin de l’autre. Il ne pouvait pas les aimer les deux à la fois. Aimer ? Pourquoi cette idée lui était donc venue en tête ?
« Vous ne savez pas qui vous aimez. »
Il se retourna d’un seul coup dans un tourbillon d’eau. Aviendha se tenait sur la berge, en cadin’sor au lieu d’une jupe et d’un corsage. Néanmoins pas avec de la fureur dans les yeux, juste le regardant. « Venez dans l’eau, dit-il. Je vous apprendrai à nager. »
Un rire musical lui fit tourner la tête vers la rive opposée. La femme qui était là, sa peau blanche nue, était la plus belle jamais vue dans sa vie, avec de grands yeux noirs qui lui donnaient le vertige. Il eut le sentiment qu’il la connaissait.
« Devrais-je vous permettre de m’être infidèle, même dans vos rêves ? » dit-elle. Sans y regarder, il eut conscience pourtant qu’Élayne, Min et Aviendha n’étaient plus là. Cela commençait à être très bizarre.
Elle le contempla pendant un long moment, parfaitement inconsciente de sa nudité. Avec lenteur, elle se dressa sur la pointe des pieds, les bras ramenés en arrière, puis d’un saut parfait plongea dans l’étang. Quand sa tête reparut à la surface, sa brillante chevelure noire n’était pas mouillée. C’était surprenant, sur le coup. Puis elle fut près de lui – avait-elle nagé ou était-elle juste là ? – l’enlaçant des bras et des jambes. L’eau était fraîche, sa chair brûlante.
« Vous ne pouvez pas m’échapper », murmura-t-elle. Ces yeux noirs semblaient bien plus profonds que l’étang. « Je vais vous procurer du plaisir que vous n’oublierez jamais, endormi ou éveillé. »
Endormi ou… ? Tout bougea, s’estompa. Elle s’agrippa plus étroitement à lui et le flou disparut. Tout redevint comme avant. Des roseaux envahissaient une extrémité de l’étang ; des lauréoles et des pins poussaient presque jusqu’au bord de l’eau à l’autre bout.
« Je vous connais », dit-il lentement. Il le pensait, sinon pourquoi la laisserait-il agir de cette façon ? « Mais je ne… Ceci n’est pas bien. » Il essaya de se dégager d’elle mais aussi vite qu’il lui écartait un bras elle le plaquait de nouveau contre lui.
« Je devrais vous marquer. » Il y avait un accent de férocité dans sa voix. « D’abord cette pâte molle d’Ilyena, et maintenant… Combien de femmes gardez-vous dans vos pensées ? » Soudain ses petites dents blanches s’enfoncèrent dans son cou.
Poussant un hurlement, il la rejeta loin de lui et plaqua une main sur son cou. Elle avait entamé la peau ; il saignait.
« Est-ce ainsi que vous vous distrayez pendant que je me demande où vous êtes passée ? commenta une voix d’homme d’un ton méprisant. Pourquoi devrais-je m’astreindre à quoi que ce soit alors que vous mettez ainsi en danger notre plan ? »
Brusquement, la femme se retrouva sur la berge, vêtue de blanc, sa taille fine ceinte d’une large bande de fils d’argent tissés, des étoiles et des croissants d’argent dans sa chevelure, noire comme au plus profond de la nuit. Le terrain remontait en pente douce derrière elle jusqu’à un bosquet de frênes en haut d’une butte. Il ne se rappelait pas avoir vu de frênes auparavant. Elle affrontait… une épaisse agglomération grise d’air, haute comme un homme. Tout cela… allait en quelque sorte contre le bon sens.