Выбрать главу

— La coutume…

— Il n’y a pas de coutumes pour me protéger, Rhuarc. » On aurait pu fendre des rochers avec la voix de Rand, ou déposer une couche de glace sur du vin. « Je dois établir de nouvelles coutumes. » Il eut un rire âpre. Aviendha eut l’air choquée et même Rhuarc cligna des paupières, déconcerté. Seule Moiraine resta impassible, avec cette expression méditative dans les yeux. « Mieux vaudrait prévenir les colporteurs, reprit Rand. Ils ne voudront pas rater la foire mais, s’ils n’empêchent pas ces hommes de continuer à boire, ils seront trop ivres pour manier les guides. Et toi, Mat, est-ce que tu viens ? »

Il n’entendait certainement pas laisser les colporteurs filer sans lui, certainement pas perdre son moyen de sortir du Désert. « Oh, je ne te lâche pas d’une semelle, Rand. » Le pire était que cette réponse semblait être celle qui convenait. Bougre de ta’veren qui me traîne après lui !Comment Perrin s’était-il dégagé ? ô Lumière, ce que j’aimerais être avec lui à cette minute. « Ma foi, oui, je viens. »

Mettant sa lance sur son épaule, il remonta à grands pas le canyon. Du moins restait-il encore du temps pour dormir un peu. Derrière lui, il entendit Rand rire sous cape.

51

Révélations à Tanchico

Élayne manipulait maladroitement les deux fines baguettes laquées de rouge, essayant de les placer correctement entre ses doigts. Sursas, se corrigeat-elle. Pas des baguettes ; des sursas. Une façon stupide de manger, quel que soit leur nom.

De l’autre côté de la table dans le Salon aux Pluies de Fleurs, Egeanine regardait en fronçant les sourcils ses propres sursas, une dressée à la verticale dans chaque main comme si elles étaient réellement des bâtons. Nynaeve tenait les siennes nichées dans sa main comme le leur avait montré Rendra mais, jusqu’à présent, elle avait réussi à porter jusqu’à sa bouche une seule lamelle de viande et quelques tranches minces de poivrons ; ses yeux avaient une expression de détermination farouche. Un grand nombre de petits bols blancs couvraient la table, chacun rempli de tranches et de minces découpes de viande et de légumes, certaines dans une sauce brune ou claire. Élayne songea qu’il faudrait le reste de la journée pour terminer ce repas. Elle adressa un sourire reconnaissant à l’aubergiste aux cheveux couleur de miel quand cette dernière se pencha par-dessus son épaule pour mettre en bonne position les sursas.

« Votre pays est en guerre avec l’Arad Doman, dit Egeanine d’un ton presque de colère. Pourquoi servez-vous les plats de votre ennemi ? »

Rendra haussa les épaules, esquissant une moue derrière son voile ; ce jour-là, elle portait du rouge le plus clair qui soit, et des perles de la même couleur tressées dans ses nattes minuscules cliquetaient légèrement quand elle remuait la tête. « C’est la mode, à présent. Le Jardin des Brises Argentées l’a lancée il y a quatre jours et maintenant presque tous les clients réclament de la cuisine domanie. Il se pourrait, à mon idée, que ce soit parce que si nous ne parvenons pas à conquérir les Domanis, au moins pouvons-nous conquérir leur façon de se nourrir. Qui sait si à Bandar Eban on ne sert pas l’agneau avec une sauce au miel et des pommes caramélisées, hein ? Dans quatre jours d’ici, ce sera peut-être autre chose. La mode, elle change vite en ce moment et si quelqu’un monte la populace contre celle-ci… » Elle haussa de nouveau les épaules.

« Vous croyez qu’il y aura encore des émeutes ? questionna Élayne. À propos du genre de menu que servent les auberges ?

— Les rues, elles sont énervées, répliqua Rendra avec un geste fataliste de ses mains écartées. Qui sait ce qui les enflammera de nouveau ? L’effervescence d’avant-hier, elle est partie d’une rumeur que le Maracru s’était déclaré en faveur du Dragon Réincarné ou bien qu’il était tombé aux mains des séides du Dragon ou encore des rebelles – comment semble n’avoir guère fait de différence – mais est-ce que la populace s’est attaquée aux gens du Maracru ? Non. Les émeutiers se sont répandus dans les rues, ont arraché les passagers de leurs voitures, puis ont incendié la Grande Salle de l’Assemblée. Peut-être la nouvelle arrivera que l’armée, elle a gagné une bataille – ou en a perdu une – et la populace s’en prendra à ceux qui servent de la cuisine domanie. Ou peut-être qu’elle brûlera les entrepôts sur les quais du Calpène. Qui peut savoir ?

— Pas d’ordre convenable », marmotta Egeanine qui inséra énergiquement les sursas entre les doigts de sa main droite. D’après son expression, ces baguettes auraient pu être des poignards dont elle allait se servir pour embrocher ce qu’il y avait dans les bols. Un morceau de viande tomba des sursas de Nynaeve au ras de ses lèvres ; poussant un grognement, elle le rattrapa dans son giron, tamponnant avec sa serviette la soie crème.

« Aah, de l’ordre. » Rendra rit. « Je me rappelle l’ordre. C’est possible qu’il se rétablisse un jour, oui ? Il y en a qui pensent que la Panarch pourrait contraindre la Garde Civile à remplir de nouveau ses obligations mais, si j’étais elle, avec le souvenir de la populace s’ameutant lors de mon investiture… Les Enfants de la Lumière, ils ont tué un très grand nombre de séditieux. Peut-être cela signifie-t-il qu’aucune émeute n’aura plus lieu mais, aussi bien, que la prochaine, elle sera deux fois plus importante ou même dix fois. Je pense que moi, aussi, je voudrais avoir tout près de moi la Garde et les Enfants. Mais autant ne pas parler de ça pour troubler le repas. » Examinant la table, elle eut pour elle-même un hochement de tête approbateur, dans un cliquetis des perles de ses tresses fines. Au moment de se diriger vers la porte, elle s’arrêta avec un petit sourire. « C’est la mode de manger les plats domanis avec les sursas et bien sûr on agit selon ce qui est à la mode. Cependant… personne n’est ici pour vous voir sauf vous-mêmes, oui ? Auriez-vous envie d’avoir les cuillères et les fourchettes, elles sont sous la serviette. » Elle indiqua le plateau au bout de la table. « Régalez-vous. »

Nynaeve et Egeanine attendirent que la porte soit refermée derrière l’aubergiste, puis se sourirent mutuellement et tendirent la main vers le plateau avec une hâte manquant vraiment de dignité. Néanmoins Élayne réussit à saisir la première sa fourchette et sa cuillère ; aucune des autres n’avait jamais eu à manger pendant le peu de minutes dont disposait une novice entre les corvées et les leçons.

« C’est assez savoureux, commenta Egeanine après sa première bouchée, quand on peut s’en mettre sur la langue. » Nynaeve rit avec elle.

Dans les sept jours écoulés depuis la rencontre avec la jeune femme brune au regard bleu pénétrant et à l’accent traînant, elles en étaient venues toutes les deux à éprouver de la sympathie pour elle. C’était un changement revigorant par rapport au bavardage oiseux de Rendra à propos de cheveux, de vêtements et de teints, ou aux regards des gens dans la rue qui avaient l’air prêts à vous couper la gorge pour un sou de cuivre. C’était sa quatrième visite depuis cette première rencontre, et Élayne avait pris plaisir à chacune. Egeanine avait une franchise et un air d’indépendance qu’elle admirait. Elle n’était peut-être qu’une petite négociante dans n’importe quelle affaire qui s’offrait, mais elle pouvait rivaliser avec Gareth Bryne quant à dire ce qu’elle pensait et à ne s’incliner devant personne.

Toutefois, Élayne aurait préféré que ces visites soient moins fréquentes. Ou plutôt qu’elle et Nynaeve aient été plus souvent absentes quand Egeanine venait. C’est que des émeutes quasi permanentes depuis l’investiture d’Amathera rendaient pratiquement impossible de se déplacer en ville en dépit de leur garde rapprochée constituée par les vigoureux marins de Bayle Domon. Même Nynaeve avait dû en convenir après qu’elles avaient été obligées de fuir une pluie de cailloux gros comme le poing. Thom promettait toujours de leur procurer une voiture et un attelage, mais elle n’était pas trop persuadée qu’il cherchait avec beaucoup d’ardeur. Lui et Juilin paraissaient l’un et l’autre insupportablement satisfaits qu’elle et Nynaeve soient clouées à l’intérieur de l’auberge. Ils reviennent contus ou saignants et ne veulent même pas nous laisser nous cogner un doigt de pied songea-t-elle avec une grimace. Pourquoi les hommes estimaient-ils toujours juste de vous protéger mieux qu’ils ne se protégeaient eux-mêmes ?