Выбрать главу

D’après le goût de la viande, elle soupçonna que Thom serait bien inspiré de regarder ici dans les cuisines s’il désirait trouver des chevaux. L’idée de manger du cheval lui donna mal au cœur. Elle choisit un bol contenant seulement des légumes, des petits morceaux de champignons noirs, des poivrons rouges et une sorte de pousses vertes plumeuses dans une sauce claire piquante.

« De quoi allons-nous parler aujourd’hui ? demanda Nynaeve à Egeanine. Vous avez posé presque toutes les questions auxquelles je peux penser. » Presque toutes celles auxquelles elles savaient répondre, du moins. « Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les Aes Sedai, il vous faudra aller à la Tour en tant que novice. »

Egeanine sursauta inconsciemment, comme au moindre mot reliant le Pouvoir à elle. Pendant un moment, elle remua le contenu d’un des petits bols qu’elle contemplait en fronçant les sourcils. « Vous ne vous êtes pas vraiment efforcées, dit-elle lentement, de me dissimuler que vous cherchiez quelqu’un. Des femmes. Si ce n’est pas s’immiscer dans vos secrets, je voudrais demander… » Elle s’interrompit comme un coup était frappé à la porte.

Bayle Domon entra à grands pas sans attendre, une grave satisfaction en conflit avec l’embarras sur sa figure ronde. « Je les ai trouvées », commença-t-il, puis il tressaillit à la vue d’Egeanine. « Vous ! »

Chose stupéfiante, Egeanine renversa son siège en se levant d’un bond et asséna son poing dans l’estomac bien rembourré de Domon presque trop vite pour qu’on suive son geste. Quoi qu’il en soit, Domon lui attrapa le poignet dans sa grosse main, opéra une torsion – il y eut un instant troublant où ils eurent l’air de vouloir se crocher mutuellement la cheville avec un pied ; Egeanine tenta de le frapper à la gorge – puis vaille que vaille elle se retrouva la figure contre le sol, la botte de Domon sur son épaule et son bras relevé brutalement contre son genou. Malgré cela, elle dégaina son poignard de ceinture.

Élayne tissa des flots d’Air autour des deux avant même de se rendre compte qu’elle avait embrassé la saidar, les figeant sur place. « Qu’est-ce que cela signifie ? questionna-t-elle impérieusement de son ton glacé le plus réussi.

— Comment osez-vous, Maître Domon ? » La voix de Nynaeve était également froide. « Libérez-la ! » Plus chaudement, avec un accent inquiet, elle ajouta : « Egeanine, pourquoi avez-vous tenté de le frapper ? Je vous dis de la libérer, Domon !

— Il ne peut pas, Nynaeve. » Élayne regrettait vraiment que sa compagne ne puisse au moins distinguer les flots sans être en colère. C’est vrai quelle avait la première essayé de le frapper. « Egeanine, pourquoi ? »

La jeune femme brune gisait les yeux fermés et la bouche pincée ; ses jointures étaient exsangues à force de se crisper sur le manche du poignard.

Domon dardait un regard indigné d’Élayne à Nynaeve, sa drôle de barbe à la mode d’Illian presque hérissée. Sa tête était tout ce qu’Élayne n’avait pas empêché de bouger. « Cette femme, elle est une Seanchane ! » grommela-t-il.

Élayne échangea un regard surpris avec Nynaeve. Egeanine ? Une Seanchane ? C’était impossible. Ce devait être impossible.

« En êtes-vous certain ? » demanda Nynaeve d’une voix lente, modérée. Elle semblait aussi abasourdie que se sentait Élayne.

« Je n’oublierai jamais son visage, répliqua Domon d’un ton ferme. Un capitaine dans la marine. C’est elle qui m’a emmené à Falme, moi et mon bateau, prisonniers des Seanchans. »

Egeanine ne tenta rien pour le nier, elle resta seulement allongée là serrant son poignard. Une Seanchane. Mais j’ai de l’affection pour elle !

Avec précaution, Élayne repoussa l’entrelacement des flots d’Air jusqu’à ce que la main d’Egeanine qui tenait le poignard soit découverte jusqu’au poignet. « Lâchez-le, Egeanine, dit-elle en s’agenouillant à côté de la jeune femme. Je vous en prie. » Au bout d’un instant, la main d’Egeanine s’ouvrit. Élayne ramassa le poignard et recula, déliant complètement les flots d’Air. « Laissez-la se relever, Maître Domon.

— Elle est seanchane, Maîtresse, protesta-t-il, et dure comme des pointes de fer.

— Laissez-la se relever. »

Protestant entre ses dents, il libéra le poignet d’Egeanine, s’écartant d’elle vivement comme s’il s’attendait à ce qu’elle l’attaque de nouveau. Toutefois la jeune femme brune – la Seanchane –se contenta de rester debout. Elle remua l’épaule qu’il avait tordue en le regardant d’un air pensif, jeta un coup d’œil à la porte, puis redressa la tête et attendit avec toute l’apparence du calme. C’était difficile de ne pas continuer à l’admirer.

« Seanchane », grommela Nynaeve. Elle serra une poignée de ses longues tresses, puis regarda sa main d’un drôle d’air et lâcha prise, mais ses sourcils étaient toujours froncés et son regard dur. « Seanchane ! S’insinuer dans notre amitié. Je vous croyais tous repartis d’où vous étiez venus. Pourquoi êtes-vous ici, Egeanine ? Notre rencontre était-elle réellement un hasard ? Pourquoi nous avez-vous recherchées ? Aviez-vous l’intention de nous attirer quelque part où vos sales sul’dams pourraient attacher leur laisse autour de notre cou ? » Les yeux bleus d’Egeanine se dilatèrent légèrement. « Oh, oui, lui dit Nynaeve d’un ton acerbe. Nous sommes au courant de ce qu’il en est de vous les Seanchans avec vos sul’dams et vos damanes. Nous en savons davantage que vous. Vous enchaînez les femmes qui canalisent, mais celles que vous utilisez pour les maîtriser peuvent canaliser aussi, Egeanine. Pour chaque femme capable de canaliser que vous mettez en laisse comme un animal, vous côtoyez tous les jours sans vous en rendre compte dix ou vingt autres.

— Je le sais », dit simplement Egeanine et Nynaeve en demeura bouche bée.

Élayne eut l’impression que ses yeux allaient lui sortir de la tête. « Vous le savez ? » Elle respira et poursuivit sur un ton à la limite de la protestation incrédule. « Egeanine, je crois que vous mentez. Je n’ai pas rencontré auparavant beaucoup de Seanchans, et jamais pendant plus de quelques minutes, mais j’ai connu quelqu’un dont ça a été le cas. Les Seanchans ne haïssent même pas les femmes qui canalisent. Ils les tiennent pour des animaux. Vous n’en parleriez pas avec tant d’indifférence si vous le saviez ou même le pensiez.

— Les femmes qui peuvent porter le bracelet sont des femmes qui peuvent apprendre à canaliser, répliqua Egeanine. J’ignorais que cela pouvait s’apprendre – on m’avait enseigné qu’une femme pouvait ou ne pouvait pas – mais je l’ai déduit quand vous m’avez dit que les jeunes filles doivent être guidées si elles n’en ont pas la pratique d’instinct. Puis-je m’asseoir ? » Un tel calme.

Élayne acquiesça d’un signe de tête et Domon remit sur pied le siège d’Egeanine et resta debout derrière pendant qu’elle y prenait place. Le regardant pardessus son épaule, la jeune femme brune dit : « Vous n’étiez pas un… adversaire… aussi… coriace la dernière fois que nous nous sommes vus.