— Quant à moi, déclara Juilin, retournant une chaise pour s’y installer à califourchon, j’ai l’intention de continuer à chercher ce soir. J’ai découvert un couvreur qui affirme que la femme qu’il fréquente est aussi une des chambrières d’Amathera. D’après lui, Amathera a renvoyé sans préavis toutes ses caméristes le même soir où elle a été investie Panarch. Il va m’emmener lui parler après qu’il aura fini un travail qu’il a en train dans la maison d’un négociant. »
Nynaeve se dirigea vers le haut bout de la table, les poings sur les hanches. « Vous n’irez nulle part ce soir, Juilin. Vous trois garderez notre porte à tour de rôle. » Les hommes protestèrent avec volubilité, naturellement, tous ensemble.
« J’ai mon commerce dont il faut que je m’occupe et si je dois passer mes journées à poser des questions pour vous…
— Maîtresse al’Meara, cette femme est la première personne que j’ai trouvée qui a vu de ses yeux Amathera depuis qu’elle a été intronisée…
— Nynaeve, je serai difficilement capable de repérer une rumeur demain et moins encore d’en retrouver la source si je passe la nuit à jouer les… »
Elle les laissa épuiser leurs arguments. Quand ils commencèrent à cesser peu à peu de parler, visiblement persuadés de l’avoir convaincue, elle déclara : « Comme nous n’avons nulle part ailleurs où garder la Seanchane, elle dormira avec nous. Élayne, voulez-vous demander à Rendra de faire préparer une paillasse ? Par terre, cela ira très bien. » Egeanine lui jeta un coup d’œil mais ne dit rien.
Les hommes étaient adroitement pris au piège ; soit ils refusaient tout net, et manquaient à leur parole de se plier aux directives de Nynaeve, soit ils continuaient à discuter, avec l’air de se plaindre. Ils la regardèrent de travers, bafouillèrent… et acquiescèrent.
Rendra fut manifestement surprise qu’elles demandent seulement une paillasse, mais accepta l’excuse qu’Egeanine redoutait de se risquer dans les rues la nuit. Elle fut carrément offusquée quand Thom s’installa dans le couloir devant leur porte. « Ces bonshommes, ils ne sont pas entrés malgré leurs efforts. Je vous avais dit que la soupe populaire les inciterait à partir, oui ? Les clients de la Cour aux Trois Pruniers n’ont pas besoin de gardes du corps pour leurs chambres.
— J’en suis certaine, lui répondit Élayne en essayant avec douceur de la pousser dehors en même temps que le battant de la porte. C’est que Thom et les autres s’inquiètent tellement. Vous savez comment sont les hommes. » Thom lui décocha un regard d’aigle sous ces épais sourcils blancs qu’il avait, mais Rendra renifla, tombant d’accord qu’en effet elle le savait, et laissa Élayne fermer la porte.
Nynaeve se tourna aussitôt vers Egeanine qui étalait sa paillasse de l’autre côté du lit. « Déshabillez-vous, Seanchane. Je veux m’assurer que vous n’avez pas un autre poignard dissimulé quelque part. »
Egeanine se redressa calmement et enleva ses vêtements jusqu’à sa chemise de lin. Nynaeve visita minutieusement sa robe, puis insista pour fouiller Egeanine à corps aussi, et pas trop délicatement. Ne rien trouver ne parut pas la calmer.
« Les mains derrière le dos, Seanchane. Élayne, attachez-la.
— Nynaeve, je ne pense pas qu’elle…
— Attachez-la avec le Pouvoir, Élayne, riposta rudement Nynaeve, ou je taillerai des bandes dans sa robe et lui ligoterai les mains et les pieds. Rappelez-vous comment elle a arrangé ces individus dans la rue. Vraisemblablement ses propres mercenaires. Elle pourrait probablement nous tuer à mains nues pendant notre sommeil.
— Voyons, Nynaeve, avec Thom dehors…
— C’est une Seanchane ! Une Seanchane, Élayne ! » Elle donnait l’impression de haïr cette jeune femme brune à cause d’un grief personnel, ce qui n’avait pas de sens. Egwene s’était trouvée entre leurs mains, mais pas Nynaeve. La façon dont ses mâchoires étaient crispées indiquait qu’elle entendait obtenir ce qu’elle voulait, avec le Pouvoir ou avec des cordes si elle réussissait à en trouver.
Egeanine avait déjà placé ses poignets ensemble dans le creux de ses reins, accommodante sinon soumise. Élayne tissa un flot d’Air autour et le fixa ; du moins serait-ce plus confortable que des bandes découpées dans sa robe. Egeanine fléchit légèrement les bras, testant ces liens qu’elle ne voyait pas, et frissonna. Aussi facile que de rompre des chaînes d’acier. Haussant les épaules, elle se coucha maladroitement sur la paillasse et tourna le dos aux deux autres.
Nynaeve commença à détacher sa propre robe. « Donnez-moi l’anneau, Élayne.
— Êtes-vous sûre, Nynaeve ? » Elle eut un regard significatif en direction d’Egeanine. La jeune femme ne semblait pas leur prêter attention.
« Elle ne va pas courir nous dénoncer ce soir. » Nynaeve s’interrompit le temps de retirer sa robe par-dessus sa tête, puis s’assit au bord du lit dans sa mince chemise de soie tarabonaise et roula ses bas. « Ce soir est la nuit convenue. Egwene attendra l’une de nous et c’est mon tour. Elle sera inquiète si aucune de nous ne se montre. »
Élayne repêcha dans son corsage le lien de cuir passé autour de son cou. L’anneau de pierre, tout en mouchetures et rayures bleues, marron et rouges, était niché contre le serpent d’or se mordant la queue. Dénouant le lacet juste le temps de donner le ter’angreal à Nynaeve, elle le renoua et le remit en place. Nynaeve enfila le ter’angreal de pierre avec son propre anneau au Grand Serpent et la lourde chevalière d’or de Lan, les laissa pendre entre ses seins.
« Donnez-moi une heure après que vous serez sûre que je dors, dit-elle en s’allongeant par-dessus le couvre-pieds bleu. Cela ne devrait pas prendre plus longtemps. Et ayez l’œil sur elle.
— Que peut-elle faire ligotée, Nynaeve ? » Élayne hésita avant d’ajouter : « Je ne pense pas qu’elle essaierait de nous nuire si elle était libre.
— Ne vous y risquez pas ! » Nynaeve souleva la tête et darda un regard furieux sur le dos d’Egeanine, puis se réinstalla sur les oreillers. « Une heure, Élayne. » Fermant les yeux, elle remua pour trouver une position confortable. « Cela devrait être plus que suffisant », murmura-t-elle.
Dissimulant un bâillement derrière sa main, Élayne apporta le tabouret bas au pied du lit, d’où elle pouvait surveiller Nynaeve, ainsi qu’Egeanine, bien que cela ne parût guère nécessaire. La jeune femme gisait sur la paillasse les genoux relevés, les mains solidement attachées. La journée avait été étrangement fatigante vu qu’elles n’avaient pas quitté l’auberge. Nynaeve murmurait déjà tout bas dans son sommeil. Avec ses coudes bien écartés.
Egeanine leva la tête et regarda par-dessus son épaule.
« Elle me déteste, je crois.
— Dormez. » Élayne étouffa un autre bâillement.
« Vous pas.
— Ne soyez pas trop sûre de vous, dit-elle d’un ton ferme. Vous prenez cela très calmement. Comment pouvez-vous être aussi calme ?
— Calme ? » Les mains de l’autre jeune femme remuèrent involontairement, se tordant dans ses liens d’Air tissé. « Je suis terrifiée au point que j’en pleurerais. » Elle n’en avait pas l’air. Pourtant on sentait que c’était la vérité pure.
» Nous ne vous ferons aucun mal, Egeanine. » Quoi que veuille Nynaeve, elle y veillerait. « Dormez. » Au bout d’un instant, la tête d’Egeanine s’abaissa.
Une heure. C’était juste de ne pas inquiéter Egwene inutilement, mais elle aurait préféré que cette heure se passe à résoudre leur problème plutôt que d’errer en pure perte dans le Tel’aran’rhiod. Si elles ne parvenaient pas à découvrir si Amathera était consentante ou captive… Laissons ça de côté ; je ne vais pas résoudre cette énigme-là ici Une fois qu’elles l’auraient découvert, comment s’introduiraient-elles dans le palais avec tous ces soldats partout et la Garde Civile, pour ne rien dire de Liandrin et des autres ?