« … apprendre autant quand vous utilisez vos rêves au lieu de perdre du temps à dormir, disait Temaile avec l’accent du Cairhien, en riant. Ne vous amusez-vous pas ? Qu’est-ce que je vais vous apprendre ensuite ? Je sais. J’ai aimé mille matelots. » Elle agita un doigt en guise d’avertissement. « Attention à apprendre tous les mots convenablement, Amathera. Vous savez que je ne voudrais pas… Qu’est-ce que vous regardez avec cet air hébété ? »
Brusquement, Nynaeve se rendit compte que la femme collée à la colonne du lit – Amathera ? La Panarch ? – la regardait. Temaile remua paresseusement comme s’apprêtant à tourner la tête.
Nynaeve ferma hermétiquement les paupières. Nécessité. Bouge.
Se laissant aller contre l’étroite colonne, Nynaeve aspira l’air avec autant d’avidité que si elle avait couru huit lieues à la suite, sans même se demander où elle était. Son cœur battait à la façon d’un tambour déchaîné. Parlez-moi d’atterrir dans un nid de vipères ! Temaile Kinderode. La Sœur Noire dont Amico avait dit qu’elle se plaisait à causer de la souffrance, s’y complaisait assez pour avoir suscité un commentaire d’une femme de l’Ajah Noire. Et elle, Nynaeve, incapable de canaliser une étincelle. Elle aurait pu se retrouver décorant une colonne du lit à côté d’Amathera.
Ô Lumière ! Elle se le représenta en frissonnant. Calme-toi, ma fille ! Tu en es sortie et même si Temaile t’a vue, elle a vu une femme aux cheveux couleur de miel qui a disparu, simplement une Tarabonaise qui était venue en songe pour un instant dans le Tel’aran’rhiod,. Temaile n’avait sûrement pas eu conscience de sa présence assez longtemps pour sentir qu’elle était capable de canaliser même quand elle n’y parvenait pas ; la faculté était présente et décelable par quelqu’un qui la possédait aussi. Rien qu’un instant. Pas assez longtemps, avec de la chance.
Du moins connaissait-elle maintenant la situation d’Amathera. Cette femme n’était certainement pas l’alliée de Temaile. Cette méthode de recherche avait déjà été payante. Mais pas suffisamment, pas encore. Maîtrisant de son mieux sa respiration, elle regarda autour d’elle.
Des rangées de ces fines colonnes blanches s’alignaient sur toute la longueur et la largeur d’une énorme salle presque aussi large qu’elle était longue, avec des dalles de pierre blanche lisse et brillante en bas et des pendentifs dorés sur le haut plafond. Une épaisse corde de soie blanche faisait tout le tour de la salle sur des pieux montant à mi-corps en bois sombre ciré, sauf là où elle aurait bloqué le passage par les embrasures à double ogive des portes. Des présentoirs et des casiers étaient alignés contre les murs, et des squelettes d’animaux bizarres, avec d’autres vitrines çà et là dans la salle, également entourées d’une corde. La principale salle d’exposition du palais, d’après la description d’Egwene. Ce qu’elle cherchait devait se trouver ici dans cette salle. Son pas suivant n’aurait pas été fait aussi en aveugle que le premier ; il n’y avait certainement pas de vipères, pas de Temaile, ici.
Une belle femme apparut soudain à côté d’une vitrine aux quatre pieds sculptés placée au milieu de la salle. Elle n’était pas originaire du Tarabon, avec sa chevelure sombre ondulant jusqu’à ses épaules, cependant ce n’est pas ce qui stupéfia Nynaeve. La robe de cette femme semblait être de brume, tantôt argentée et opaque, tantôt grise et si fine qu’elle laissait voir nettement ses membres et son corps. De quelque endroit qu’elle provenait en rêve, elle avait assurément une imagination vive pour avoir conçu cette robe ! Même les toilettes scandaleuses domanies dont Nynaeve avait entendu parler n’égalaient sûrement pas celle-ci.
La femme sourit à la vitrine, puis continua à avancer dans la salle, s’arrêtant du côté opposé pour examiner quelque chose que Nynaeve ne parvenait pas à distinguer, quelque chose de noirâtre sur une sellette de pierre blanche.
Fronçant les sourcils, Nynaeve relâcha sa prise sur une poignée de nattes couleur de miel. Cette femme disparaîtrait d’un moment à l’autre ; rares étaient les gens qui se promenaient longtemps en songe dans le Tel’aran ’rhiod. Bien sûr, peu importait que cette femme la voie ; elle ne figurait certes pas sur leur liste de Sœurs Noires. Et pourtant elle avait pour ainsi dire un air… Nynaeve se rendit compte qu’elle agrippait de nouveau une partie de ses nattes. Cette femme… De son propre mouvement, sa main tira – d’un coup sec – et elle la contempla avec stupeur ; ses jointures étaient blanches, sa main frémissait. C’était presque comme si penser à cette femme… Le bras tressautant, sa main essaya de lui arracher les cheveux du crâne. Pourquoi, au nom de la Lumière ?
La femme vêtue de brume se tenait toujours devant le lointain socle blanc. Le tremblement se propagea du bras de Nynaeve jusqu’à son épaule. Elle n’avait sûrement jamais rencontré cette femme auparavant. Et pourtant… Elle tenta de relâcher la prise de ses doigts ; ils ne se crispèrent que plus fort. Voyons, jamais elle ne l’avait vue. Frissonnant de la tête aux pieds, elle serra autour d’elle le seul bras qu’elle avait de libre. Sûrement… Ses dents ne demandaient qu’à claquer. La femme ressemblait… Elle avait envie de pleurer. La femme…
Des images firent irruption dans sa tête, dans une explosion. Nynaeve s’affaissa contre la colonne voisine comme si ces images avaient une force physique ; ses yeux s’exorbitèrent. Elle revit la scène. Le Salon aux Pluies de Fleurs et cette belle femme robuste entourée par le halo de la saidar. Elle-même et Élayne, babillant comme des enfants, s’efforçant d’être la première à répondre, révélant tout ce qu’elles savaient. Combien en avaient-elles dit ? C’était difficile de se rappeler les détails, mais elle se souvenait vaguement d’avoir gardé le silence sur certains points. Non pas qu’elle le voulait ; elle aurait raconté n’importe quoi, fait n’importe quoi qui lui était demandé. Son visage s’enflamma de honte – et de colère. Si elle avait réussi à cacher quelques bribes, c’est seulement parce qu’elle avait été tellement… empressée ! à répondre à la dernière question qu’elle avait négligé la précédente.
Cela n \a pas de sens, dit une petite voix dans sa tête. En admettant que ce soit une Sœur Noire que je ne connais pas, pourquoi ne nous a-t-elle pas livrées à Liandrin ? Elle aurait pu. Nous l’aurions suivie comme des agneaux.
Une rage froide l’empêchait de l’écouter. Une Sœur Noire l’avait manœuvrée comme une marionnette puis lui avait ordonné d’oublier. Et elle avait oublié ! Eh bien, maintenant cette femme allait découvrir ce que c’était que de l’affronter prête et avertie !
Avant qu’elle ait eu le temps d’atteindre la Vraie Source, Birgitte fut soudain à côté de la colonne suivante dans cette courte veste blanche et ce large pantalon jaune resserré aux chevilles. Birgitte ou une femme rêvant qu’elle était Birgitte, avec des cheveux blonds rassemblés en une tresse compliquée. Un doigt appuyé sur les lèvres recommandant le silence, elle désigna Nynaeve puis avec insistance l’une des doubles portes en ogive derrière elles. Un regard impératif dans ses yeux bleus brillants, elle disparut.
Nynaeve secoua la tête. Quelle que fût cette femme, elle n’avait pas le temps. S’ouvrant à la saidar, elle se retourna emplie à déborder du Pouvoir Unique et d’une juste colère. La femme vêtue de brume était partie. Partie ! Parce que cette folle de blonde avait détourné son attention ! Peut-être celle-là était-elle encore dans les parages à l’attendre. Enveloppée dans le Pouvoir, elle franchit à grands pas la porte que Birgitte ou la pseudo-Birgitte avait indiquée.