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La blonde l’attendait dans un vestibule orné d’un tapis aux couleurs vives où un arôme d’huile parfumée émanait de lampes d’or non allumées. Elle tenait maintenant un arc d’argent, et un carquois de flèches d’argent était suspendu à sa ceinture.

« Qui êtes-vous ? » questionna Nynaeve avec fureur. Elle lui laisserait une chance de s’expliquer, puis elle lui donnerait une leçon qu’elle ne serait pas près d’oublier ! « Êtes-vous la même imbécile qui m’a tiré dessus dans le Désert en prétendant qu’elle était Birgitte ? Je m’apprêtais à apprendre à vivre à un membre de l’Ajah Noire quand vous lui avez permis de s’échapper !

— Je suis bien Birgitte, dit la jeune femme en s’appuyant sur son arc. Du moins est-ce le nom que vous devez connaître. Et la leçon aurait pu vous être appliquée à vous aussi sûrement que dans la Terre Triple. Je me rappelle les vies que j’ai vécues comme si c’étaient des livres lus et relus, celle la plus éloignée moins nette que la plus récente, mais je me souviens bien du temps où j’ai combattu au côté de Lews Therin. Je n’oublierai jamais le visage de Moghedien, pas plus que je n’oublierai la face d’Asmodean, l’homme que vous avez failli déranger à Rhuidean. »

Asmodean ? Moghedien ? Cette femme était une des Réprouvés ? Une Réprouvée dans Tanchico. Et un Réprouvé à Rhuidean, dans le Désert ! Egwene l’aurait certainement mentionné si elle l’avait su. Aucun moyen de l’avertir, pas avant sept jours. La colère – et la saidar – se renforcèrent en elle. « Qu’est-ce que vous faites ici ? Je sais que vous avez tous disparu après avoir été appelés par le Cor de Valère, mais vous êtes… » Elle n’acheva pas, un peu troublée par ce qu’elle avait été sur le point de dire, mais l’autre termina pour elle.

« Morts ? Ceux d’entre nous qui sont liés à la Roue, nous ne sommes pas morts comme d’autres le sont. Quel meilleur endroit que le Monde des Rêves pour attendre que la Roue nous tisse dans des vies nouvelles ? » Birgitte se mit soudain à rire. « Je commence à parler comme si j’étais un philosophe. Dans presque toutes les existences dont je me souviens, j’étais née une simple jeune fille qui avait appris le maniement de l’arc. Je suis un archer, rien de plus.

— Vous êtes l’héroïne d’une centaine de contes, reprit Nynaeve. Et j’ai vu le résultat obtenu par vos flèches. Les Seanchanes qui canalisaient ne pouvaient pas vous atteindre. Birgitte, nous avons en face de nous près d’une douzaine de l’Ajah Noire. Avec en plus une des Réprouvés, semble-t-il. Votre aide nous serait utile. »

L’autre esquissa une grimace, d’embarras et de regret. « Je ne peux pas, Nynaeve. Je ne peux rien dans le monde de la chair jusqu’à ce que le Cor de Valère m’appelle de nouveau. Sinon, la Roue m’éjectera de sa toile. Qu’elle retire en ce moment même le fil que je suis, vous trouveriez seulement un nourrisson vagissant contre le sein de sa mère. En ce qui concerne Falme, le Cor nous avait appelés ; nous n’étions pas là-bas comme vous, en chair et en os. Voilà pourquoi le Pouvoir ne nous atteignait pas. Ici, tout fait partie du rêve et le Pouvoir Unique me détruirait aussi facilement que vous. Plus facilement. Je vous l’ai dit, je suis un archer, un soldat d’autrefois, rien de plus. » Sa natte dorée au tressage compliqué se balança comme elle secouait la tête. « Je ne sais pas pourquoi j’explique. Je ne devrais même pas vous parler.

— Pourquoi donc ? Vous m’avez déjà parlé. Et Egwene pensait vous avoir vue. C’était bien vous, n’est-ce pas ? » Nynaeve fronça les sourcils. « Comment connaissez-vous mon nom ? Comment êtes-vous au courant des choses ?

— Je sais ce que je vois et entends. Je vous ai observée et écoutée chaque fois que j’ai pu vous trouver. Vous et les deux autres jeunes femmes, et le jeune homme avec ses loups. Selon les préceptes, il ne nous est permis de parler à nul de ceux qui sont conscients d’être dans le Tel’aran’rhiod. Et pourtant le mal hante le rêve autant que le monde de la chair ; vous qui le combattez m’attirez. Même sachant que je ne peux pratiquement rien, je sens que j’ai envie de vous aider. Pourtant, je ne le peux pas. C’est une violation des préceptes, des préceptes qui m’ont retenue pendant tellement de tours de la Roue que dans mes plus anciens, mes plus faibles souvenirs je suis sûre que j’ai vécu cent fois, ou cent mille. Vous parler viole des préceptes qui ont force de loi.

— Exact », dit une rude voix masculine.

Nynaeve sursauta et faillit réagir avec le Pouvoir. L’homme était brun, fortement musclé, avec les longues poignées de deux épées saillant au-dessus de ses épaules, tandis qu’il parcourait à grandes enjambées les quelques pas d’où il avait apparu à Birgitte. D’après ce qu’elle avait entendu de Birgitte, les épées suffisaient à lui donner le nom de Gaidal Cain mais, alors que la blonde Birgitte au teint clair était aussi belle que dans les récits, lui ne l’était indubitablement pas. En vérité, c’était peut-être l’homme le plus laid que Nynaeve avait jamais vu, le visage large et plat, le nez épais trop gros et sa bouche une balafre, beaucoup trop large. Pourtant, Birgitte lui sourit ; la façon dont elle lui caressa la joue comportait plus que de la simple affection. Ce fut une surprise de constater qu’il était le plus petit des deux. Trapu et musclé comme il l’était, puissant dans ses mouvements, il donnait l’impression d’être plus grand qu’il ne l’était.

« Nous avons presque toujours été unis, dit Birgitte à Nynaeve sans quitter des yeux ceux de Cain. Habituellement, il naît avant moi – de sorte que je sais que mon temps approche de nouveau quand je ne peux pas le trouver –et habituellement je le déteste à première vue quand il se présente en chair et en os. Par contre, nous finissons presque toujours par être amants ou mari et femme. Une histoire banale, mais je pense que nous l’avons vécue dans mille variations. »

Cain ne tenait pas plus compte de Nynaeve que si elle n’existait pas. « Les préceptes sont édictés pour une bonne raison, Birgitte. Aller contre n’a jamais abouti qu’à des querelles et des ennuis. » Sa voix était vraiment rauque, Nynaeve le constata. Pas du tout comme celle de l’homme des contes.

« Peut-être suis-je incapable de rester les bras croisés quand le mal se déchaîne, reprit à mi-voix Birgitte. Ou peut-être ai-je simplement une grande envie de redevenir chair. Il y a longtemps que nous sommes nés pour la dernière fois. L’Ombre se dresse de nouveau, Gaidal. Elle se manifeste ici. Nous devons la combattre. C’est pour cette raison que nous sommes liés à la Roue.

— Quand le Cor nous appellera, nous combattrons. Quand la Roue nous tissera, nous combattrons. Pas avant ! » Il la fixa d’un air sombre. « As-tu oublié ce que Moghedien t’a promis quand nous avons suivi Lews Therin ? Je l’ai vue, Birgitte. Elle apprendra que tu es ici. »

Birgitte se tourna vers Nynaeve. « Je vous aiderai autant que c’est en mon pouvoir, mais n’espérez pas trop. Le Tel’aran’rhiod est tout mon monde à moi et mes capacités d’action ici sont moindres que les vôtres. »

Nynaeve cligna des paupières ; le puissant homme brun, elle ne s’était pas aperçue qu’il avait bougé, mais il se tenait soudain deux pas plus loin, glissant une pierre à aiguiser le long d’une de ses épées avec un doux crissement soyeux. Visiblement, en ce qui le concernait, Birgitte parlait à l’air ambiant.