Выбрать главу

« Que pouvez-vous me dire sur Moghedien, Birgitte ? Il faut que je me renseigne au mieux pour l’affronter. »

S’appuyant sur son arc, Birgitte fronça les sourcils d’un air pensif. « Affronter Moghedien est difficile et pas seulement parce qu’elle est une Réprouvée. Elle se cache et ne prend aucun risque. Elle attaque uniquement quand elle discerne de la faiblesse et alors n’agit que dans l’ombre. Si elle redoute une défaite, elle s’enfuira ; il n’est pas dans sa nature de combattre jusqu’au bout, même quand cela donne la chance de vaincre. Une chance ne suffit pas à Moghedien. Par contre, ne la sous-estimez pas, c’est un serpent lové dans les hautes herbes, attendant son moment pour mordre, avec moins de compassion que le serpent. Ici surtout, ne la sous-estimez pas. Lanfear a toujours revendiqué le Tel’aran’rhiod comme étant son domaine, mais Moghedien était capable d’accomplir beaucoup plus ici que Lanfear, bien que n’ayant pas la force de Lanfear dans le monde de la chair. Je pense qu’elle ne se risquerait pas à tenir tête à Lanfear. »

Nynaeve frissonna, la peur en conflit avec la colère qui lui permettait de garder en elle le Pouvoir. Moghedien. Lanfear. Cette femme parlait des Réprouvés d’un ton si détaché. « Birgitte, qu’est-ce que Moghedien vous a promis ?

— Elle connaissait qui j’étais, alors même que moi je l’ignorais. Comment, je ne sais pas. » Birgitte jeta un coup d’œil à Cain ; il paraissait absorbé par son épée, néanmoins elle baissa la voix. « Elle a promis de me faire pleurer dans la solitude aussi longtemps que tournera la Roue. Elle l’a énoncé comme un événement qui ne s’était simplement pas encore produit.

— Et pourtant vous désirez apporter votre aide.

— Dans la mesure de mes moyens, Nynaeve. Rappelez-vous que je vous ai prévenue de ne pas trop espérer. » Une fois de plus, elle regarda l’homme qui affilait son épée. « Nous nous reverrons, Nynaeve. Si vous êtes prudente et survivez. » Soulevant son arc d’argent, elle alla passer un bras autour des épaules de Cain et lui murmura à l’oreille. Quoi qu’elle ait dit, Cain riait quand ils disparurent.

Nynaeve secoua la tête. Prudente. Tout le monde lui recommandait la prudence. Une héroïne légendaire qui promettait son aide, seulement l’assistance qu’elle prêterait ne se montait pas à grand-chose. Et une des Réprouvés dans Tanchico.

Penser à Moghedien, à la façon dont cette femme s’était jouée d’elle, renforça sa colère jusqu’à ce que le Pouvoir vibre en elle comme le soleil. Elle se retrouva subitement dans la vaste salle où elle était auparavant, espérant presque que l’autre y était revenue. Mais la salle était vide de toute vie à part elle. La fureur et le Pouvoir flambèrent en elle au point de croire que sa peau allait se dessécher et devenir charbonneuse. Moghedien ou n’importe laquelle des Sœurs Noires pouvait déceler sa présence bien plus facilement quand elle détenait le Pouvoir que lorsqu’elle ne l’avait pas, néanmoins elle le conserva. Elle souhaitait presque qu’elles la repèrent afin de s’en servir contre elles. Temaile était encore très probablement dans le Tel’aran’rhiod. Si elle retournait dans cette chambre, elle réglerait le compte de Temaile une fois pour toutes. Elle pourrait liquider Temaile – mais mettrait les autres sur leurs gardes. C’était assez pour qu’elle en rugisse de rage.

Qu’est-ce qui avait provoqué le sourire de Moghedien ? Elle se dirigea à grands pas vers la vitrine, une large boîte de verre sur une table sculptée, et regarda à l’intérieur. Six figurines mal assorties étaient disposées en cercle sous la glace. Une femme nue haute de douze pouces qui dansait, reposant en équilibre sur la pointe d’un pied, toute en mouvements fluides, et un berger moins que moitié de sa taille jouant de la cornemuse, sa houlette sur l’épaule et un mouton à ses pieds se ressemblaient autant que n’importe quels autres couples. Toutefois, Nynaeve n’éprouva aucun doute sur ce qui avait attiré le sourire de la Réprouvée.

Au centre du cercle, un chevalet en bois laqué rouge portait un disque grand comme une main d’homme, divisé en deux par une ligne sinueuse, un côté brillant plus blanc que la neige, l’autre plus noir que poix. Il était en cuendillar, elle le savait ; elle en avait vu de pareils et on n’en avait jamais fait que sept. Un des sceaux sur la prison du Ténébreux ; un point focal pour un des verrous qui le tenaient à l’écart du monde dans le Shayol Ghul. C’était peut-être une découverte aussi importante que ce qui menaçait Rand. Il fallait que ce sceau soit mis hors de portée de l’Ajah Noire.

Soudain, elle eut conscience de son reflet. Le dessus de la vitrine était en verre de la meilleure qualité, sans bulles, et renvoyait une image aussi nette qu’un miroir, encore que plus pâle. Des plis de soie vert foncé drapaient son corps de sorte qu’ils soulignaient chaque courbe de la poitrine, des hanches et des cuisses. De longues tresses couleur de miel pleines de perles de jade encadraient un visage aux grands yeux bruns et une bouche boudeuse. L’aura de la saidar ne se voyait pas, bien sûr. Déguisée de telle sorte qu’elle ne se reconnaissait pas elle-même, elle se déplaçait avec une pancarte où était peinte une inscription proclamant « Aes Sedai ».

« Je sais être prudente », marmotta-t-elle. Cependant elle resta ainsi encore un moment. Le Pouvoir qui l’emplissait était comme de la vie bouillonnant dans ses membres, tous les plaisirs qu’elle avait jamais éprouvés s’insinuant dans sa chair. À la fin, le sentiment d’être sotte ôta suffisamment de force à sa colère pour lui permettre de laisser aller le Pouvoir. Ou peut-être ce sentiment apaisa-t-il sa colère au point qu’elle ne fut plus capable de le retenir.

Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre raison, cela ne lui était d’aucun secours dans ses recherches. Ce qu’elle voulait devait être quelque part dans cette salle immense parmi tous ces objets exposés. Détournant les yeux de ce qui ressemblait aux ossements d’un lézard aux dents saillantes long de deux toises et demie, elle ferma les paupières. Nécessité. Danger menaçant le Dragon Réincarné. Nécessité.

Bouge.

Elle se tenait à l’intérieur de la corde de soie blanche courant le long des murs, le bord d’un piédestal de pierre blanche effleurant sa robe. Ce qui était posé dessus n’avait pas l’air très dangereux au premier coup d’œil – un collier et deux bracelets de métal noir articulé – mais elle ne pouvait pas approcher plus près de quelque chose que de cela. À moins de m’asseoir dessus, fut sa réflexion caustique.

Elle allongea la main pour y toucher – Douleur. Chagrin. Souffrance – et la retira précipitamment, le souffle coupé, les émotions à vif résonnant encore dans sa tête. Même ses faibles doutes disparurent. C’était ce dont l’Ajah Noire s’était mise en quête. Et si c’était toujours posé sur ce piédestal dans le Tel’aran’rhiod c’était là-bas aussi dans le monde éveillé. Elle les avait gagnées de vitesse. Ce piédestal de pierre blanche.

Se retournant vivement, elle regarda en direction de la vitrine qui contenait le sceau en cuendillar ; repéra l’emplacement où elle se tenait quand elle avait aperçu pour la première fois Moghedien. Cette femme avait regardé ce piédestal, les bracelets et le collier. Moghedien devait savoir. Mais…

Tout tourna autour d’elle, s’estompa, disparut.

« Réveillez-vous, Nynaeve », marmonna Élayne qui réprima un bâillement en secouant les épaules de la jeune femme endormie. « Cela doit faire une heure maintenant. J’ai besoin d’un peu de sommeil, moi aussi. Réveillez-vous, ou bien je verrai comment vous apprécierez d’avoir la tête dans un baquet d’eau. »