« Mais je le reconnais, s’exclama Juilin. C’est lui qui a essayé de me voler. Ou en tout cas c’est ce que j’avais pensé, ajouta-t-il plus lentement. Je ne crois pas aux coïncidences. Pas à moins que le Dragon Réincarné ne soit dans la ville. »
Élayne échangea avec Nynaeve un froncement de sourcils. L’inconnu n’était sûrement pas aux gages de Liandrin ; l’Ajah Noire n’emploierait pas des hommes pour se faufiler dans les couloirs, pas plus… Pas plus qu’elle n’engagerait les services de voyous des rues. Élayne reporta son regard vers Egeanine avec un air interrogateur. Le regard de Nynaeve était plus impératif.
« C’est un Seanchan, dit Egeanine au bout d’un instant.
— Une tentative de délivrance ? » murmura sèchement Nynaeve, mais l’autre jeune femme secoua la tête.
« Je ne doute pas qu’il me cherchait, mais pas pour me sauver, je pense. S’il sait – ou même soupçonne – que j’ai laissé partir Béthamine librement, il voudrait… avoir une conversation avec moi. » Élayne se douta qu’il s’agissait de plus que d’une conversation, ce qui reçut confirmation quand Egeanine ajouta : « Mieux vaudrait que vous lui tranchiez la gorge. Il risque d’essayer aussi de vous créer des ennuis s’il estime que vous êtes mes amies ou s’il découvre que vous êtes des Aes Sedai. » Le grand contrebandier natif d’Illian lui adressa un coup d’œil choqué et Juilin en resta bouche bée au point que sa mâchoire inférieure tomba presque jusqu’à sa poitrine. Thom, d’autre part, hocha la tête d’une façon pensive troublante.
« Nous ne sommes pas ici pour couper des gorges seanchanes, déclara Nynaeve comme si cette opinion pouvait changer plus tard. Bayle, Juilin, portez-le dans l’allée derrière l’auberge. D’ici qu’il reprenne ses sens, il aura de la chance s’il a encore son caleçon. Thom, allez trouver Rendra et dites-lui que nous voulons du thé fort dans le Salon aux Pluies de Fleurs. Et demandez si elle n’a pas de l’écorce de saule ou de l’acem ; je vais préparer quelque chose pour votre tête. » Les trois hommes la dévisagèrent avec stupeur. « Eh bien, remuez-vous ! ordonna-t-elle d’un ton sec. Nous avons des plans à établir ! » Elle laissa à peine à Élayne le temps de rentrer dans la chambre avant de claquer la porte et de commencer à enfiler sa robe par-dessus sa tête. Egeanine se précipita pour endosser la sienne comme si les hommes la contemplaient encore.
« Le mieux est de feindre de ne pas les voir, Egeanine », dit Élayne. C’était bizarre de conseiller une personne plus âgée que Nynaeve mais, quelque compétente que fut la jeune Seanchane dans d’autres domaines, elle ne possédait visiblement que peu d’expérience des hommes. « Sinon, cela ne fait que les encourager. Je ne sais pas pourquoi, admit-elle, mais c’est comme cela que ça se passe. Vous étiez très décemment couverte. Franchement. »
La tête d’Egeanine émergea en haut de sa robe. « Décente ? Je ne suis pas une servante. Je ne suis pas une danseuse de shea ! » Sa grimace contrariée se changea en mine perplexe. « Il est plutôt bel homme, néanmoins. Je ne l’avais pas envisagé avant sous cet angle-là. »
Se demandant ce qu’était une danseuse de shea, Élayne alla l’aider à mettre ses boutons. « Rendra aura quelque chose à vous dire si vous laissez Juilin flirter avec vous. »
La jeune femme brune la regarda avec surprise par-dessus son épaule. « Le preneur-de-larrons ? C’est à Bayle Domon que je pensais. Un homme bien bâti. Mais un contrebandier, ajouta-t-elle avec un soupir de regret. Un transgresseur de la loi. »
Élayne songea que les goûts et les couleurs ne se discutent pas – Nynaeve aimait certainement Lan, et il était beaucoup trop intimidant avec son visage de pierre – mais Bayle Domon ? Cet homme était deux fois plus gros qu’il n’était grand, aussi épais qu’un Ogier !
« Vous papotez comme Rendra, Élayne », lança sèchement Nynaeve. Elle bataillait pour fermer sa robe, les deux mains dans le dos. « Si vous avez fini de dire des bêtises à propos d’hommes, peut-être ne verrez-vous pas d’inconvénient à abandonner pour le moment le sujet de la nouvelle couturière que vous avez sans doute découverte ? Nous devons préparer nos plans. Si nous attendons d’être avec les hommes, ils essaieront de prendre la direction des opérations et je ne suis pas d’humeur à perdre du temps pour les remettre à leur place. En avez-vous déjà fini avec elle ? J’aurais besoin d’aide, moi aussi. » Attachant rapidement le dernier petit bouton d’Egeanine, Élayne alla avec froideur vers Nynaeve. Elle ne jasait pas à propos d’hommes et de robes. Beaucoup moins que Rendra, et de loin. Écartant ses nattes pour dégager son dos, Nynaeve lui adressa un froncement de sourcils quand elle tira avec vigueur sur les deux côtés de la robe de Nynaeve pour introduire les boutons dans les boutonnières. La triple rangée de boutons proches les uns des autres était une nécessité, pas simplement un ornement. Nynaeve, elle, se laissait convaincre par Rendra d’adopter les corsages ajustés selon la dernière mode. Puis elle prétendait que d’autres passaient leur temps à rêvasser de vêtements. Elle-même, en tout cas, pensait à d’autres choses. « J’ai réfléchi à la manière de nous déplacer dans le palais sans être remarquées, Nynaeve. Nous pourrons être pratiquement invisibles. »
Tandis qu’elle exposait son idée, les froncements de sourcils de Nynaeve s’effacèrent. Nynaeve, pour sa part, avait imaginé un moyen d’entrer dans le palais. Quand Egeanine émit quelques suggestions, Nynaeve pinça les lèvres, mais les notions étaient rationnelles et même Nynaeve ne pouvait pas les rejeter d’emblée. D’ici qu’elles furent prêtes à descendre au Salon des Pluies de Fleurs, elles étaient d’accord sur un plan et n’avaient aucune intention de laisser les hommes en changer un iota. Moghedien, l’Ajah, quiconque avait pris la direction du Palais de la Panarch allait perdre ses conquêtes avant de comprendre ce qui était arrivé.
53
Le prix d’un départ
Seulement trois chandelles et deux lampes éclairaient la salle commune de L’Auberge de la Source du Vin, puisque l’approvisionnement en huile aussi bien qu’en chandelles était réduit. Les lances et autres armes n’étaient plus appuyées aux murs ; le tonneau qui avait contenu de vieilles épées était vide. Les lampes étaient posées sur deux des tables qui avaient été poussées l’une contre l’autre devant la haute cheminée de pierre, où Marine al’Vere et Daise Congar ainsi que d’autres appartenant au Cercle des Femmes examinaient des listes des maigres ressources en nourriture restant au Champ d’Emond. Perrin s’efforçait de ne pas écouter.
À une autre table, la pierre à aiguiser de Faile émettait un doux ouisk-ouisk régulier comme elle affilait un de ses poignards. Un arc était placé devant elle et un carquois hérissé de flèches suspendu à sa ceinture. Elle s’était révélée un très bon tireur, mais il espérait que jamais elle ne découvrirait que c’était un arc d’enfant ; elle n’avait pas la force nécessaire pour bander un arc de guerre des Deux Rivières, bien que se refusant à l’admettre.
Déplaçant sa hache pour qu’elle ne s’enfonce pas dans son côté, il s’efforça de concentrer son esprit sur ce dont il discutait avec les hommes assis autour de la table avec lui. Non pas que tous aient gardé leur attention fixée là où elle devrait l’être.
« Elles ont des lampes, marmotta Cenn, et nous devons nous contenter de chandelles de suif. » Le vieil homme noueux regardait d’un air indigné la paire de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre.