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« Laisse tomber, Cenn, dit Tam d’un ton las, extrayant pipe et blague à tabac coincées derrière son ceinturon. Pour une fois, laisse tomber.

— Si nous avions à lire ou à écrire, déclara Abell d’une voix moins patiente que ses paroles, nous aurions des lampes. » Un bandage entourait ses tempes.

Comme pour rappeler au couvreur qu’il était le Maire, Bran ajusta le médaillon d’argent où figurait une balance qui pendait sur sa vaste poitrine. « Occupe-toi de ce qui est à l’ordre du jour, Cenn. Je ne tolérerai pas que tu fasses perdre son temps à Perrin.

— Je pense seulement que nous devrions avoir des lampes, geignit Cenn. Perrin me le dirait si je lui faisais perdre son temps. »

Perrin soupira ; la nuit essayait de peser sur ses paupières. Il aurait aimé que représenter le Conseil du Village soit le tour de quelqu’un d’autre, Haral Luhhan ou Jon Thane ou Samel Crawe ou n’importe qui sauf Cenn et ses récriminations. Mais aussi, il aurait parfois aimé qu’un de ces hommes se tourne vers lui et dise : « Ceci est une affaire qui concerne le Maire et le Conseil, jeune homme. Retourne à la forge. Nous te tiendrons au courant de ce que nous aurons décidé. » Au lieu de cela, ils craignaient de lui faire perdre son temps, ils s’en remettaient à lui. Le temps. Combien d’attaques y avait-il eu pendant les sept jours qui avaient suivi la première ? Il ne le savait plus.

Le pansement sur la tête d’Abell irritait Perrin. Les Aes Sedai ne Guérissaient plus maintenant que les blessures les plus graves ; si un homme pouvait se tirer d’affaire seul, elles ne s’en occupaient pas. Non pas qu’il y eût déjà de nombreux blessés grièvement mais, comme Vérine l’avait souligné sèchement, même une Aes Sedai n’avait qu’une certaine dose de force ; apparemment, leur manège avec les pierres des catapultes en usait autant que la Guérison. Pour une fois, il ne tenait pas à ce que lui soient rappelées les limites de la force des Aes Sedai. Pas beaucoup de blessés graves. Pas encore.

« Où en sont les flèches ? » demanda-t-il. C’est ce à quoi il était censé réfléchir.

« Pas de quoi s’inquiéter, dit Tam en allumant sa pipe à une des chandelles. Nous récupérons encore la plupart de celles que nous tirons, le jour du moins. Ils emportent une quantité de leurs morts pendant la nuit – de la chair pour les marmites, je suppose – et nous perdons celles-là. » Les autres assistants sortaient aussi leur pipe, des escarcelles et des poches de surcot, Cenn marmottant qu’il semblait avoir oublié sa blague à tabac. Bran lui passa la sienne en grommelant, son crâne chauve luisant à la clarté des chandelles.

Perrin se massa le front. Sur quoi avait-il eu l’intention de poser des questions ensuite ? Les pieux. À présent, lors de la plupart des attaques on se battait près des pieux, surtout la nuit. Combien de fois les Trollocs avaient-ils failli rompre le barrage ? Trois ? Quatre ? « Est-ce que tout le monde a une lance ou une arme d’hast quelconque ? Qu’est-ce qui reste pour en fabriquer davantage ? » Il n’eut que du silence en réponse et rabaissa sa main. Les autres le dévisageaient.

« Tu l’as demandé hier, dit Abell gentiment. Et Haral t’a expliqué alors qu’on ne trouverait pas une faux ou une fourche dans le village qui n’ait été transformée en arme. Nous en avons plus que de mains pour les utiliser, à la vérité.

— Oui. Bien sûr. Cela m’était seulement sorti de l’esprit. » Une bribe de conversation dans le Cercle des Femmes parvint à son oreille.

« … doit pas mettre les hommes au courant, disait Marine à voix basse, comme si elle répétait un avertissement déjà formulé.

— Certes non, riposta Daise avec un rire sec mais pas beaucoup plus fort. Si ces idiots découvrent que les femmes mangent des demi-rations, ils insisteront pour manger comme elles et nous ne pouvons pas… »

Perrin ferma les yeux, essaya de fermer ses oreilles. Evidemment. C’était les hommes qui se battaient. Les hommes devaient conserver leurs forces. Simple.

Du moins aucune des femmes n’avait encore eu à se battre. Excepté les deux Aielles, naturellement, et Faile, mais elle était assez intelligente pour rester en arrière quand cela en venait à manier des lances au milieu des pieux. Voilà pourquoi il avait déniché cet arc pour elle. Elle avait le courage d’un léopard et plus de courage que deux hommes réunis.

« Je pense qu’il est temps que tu ailles au lit, Perrin, suggéra Bran. Tu ne peux pas continuer comme cela en dormant une heure par-ci une heure par-là. »

Se frottant la barbe avec vigueur, Perrin s’efforça de paraître alerte. « Je dormirai plus tard. » Quand ce sera terminé. « Est-ce que les hommes ont suffisamment de repos ? J’en vois qui s’asseyent quand ils devraient… »

La porte d’entrée s’ouvrit brutalement pour livrer passage au maigre Dannil Lewin qui surgit de la nuit, arc en main, tout couvert de sueur. Il avait sur la hanche une des épées du tonneau ; Tam donnait des leçons de maniement de cette arme quand il en avait le temps et parfois un des Liges aussi.

Avant que Dannil ait pu ouvrir la bouche, Daise s’exclama d’un ton cassant : « As-tu été élevé dans une écurie, Dannil Lewin ?

— Tu pourrais certainement traiter ma porte avec un peu plus de douceur. » Marine partagea son regard significatif entre le maigre arrivant et Daise, histoire de rappeler qu’il s’agissait de sa porte à elle.

Dannil baissa vivement la tête, en s’éclaircissant la gorge. « Pardon, Maîtresse al’Vere, dit-il précipitamment. Pardon, Sagesse. Excusez mon intrusion, mais j’ai un message pour Perrin. » Il se hâta vers la table des hommes comme s’il avait peur que les femmes ne l’arrêtent de nouveau. « Les Blancs Manteaux ont amené un homme qui veut te parler, Perrin. Il refuse de parler à qui que ce soit d’autre. Il est grièvement blessé, Perrin. Ils ne l’ont apporté qu’à la lisière du village. Je ne crois pas qu’il était capable de venir jusqu’à l’auberge. »

Perrin se redressa. « Je viens. » Pas une autre attaque, en tout cas. Elles étaient pires la nuit.

Faile se saisit de son arc et le rejoignit avant qu’il arrive à la porte. Et Aram se leva, hésitant, dans l’ombre au pied de l’escalier. Parfois Perrin oubliait sa présence tant il était immobile. Il avait une drôle d’allure avec cette épée attachée sur le dos par-dessus sa tunique de Rétameur à raies jaunes crasseuse, ses yeux si brillants, qui n’avaient pratiquement jamais l’air de cligner, et son visage sans expression. Ni Raen ni Lia n’avaient adressé la parole à leur petit fils du jour où il avait pris cette épée. Ni à Perrin, non plus.

« Si vous venez, venez », dit-il avec brusquerie et Aram alla se ranger derrière lui. Il le suivait comme un chien chaque fois qu’il ne harcelait pas Tam, Ihvon ou Tomas pour qu’ils lui apprennent à jouer de cette épée. C’était comme s’il avait remplacé sa famille et son peuple par Perrin. Lequel se serait bien passé de cette responsabilité s’il l’avait pu, mais voilà.

Le clair de lune brillait sur les toits de chaume. Peu de maisons avaient une lumière dans plus d’une fenêtre. Le silence pesait sur le village. Une trentaine des Compagnons montaient la garde autour de l’auberge avec leur arc, ceux qui avaient pu en trouver armés d’épées ; tout le monde avait adopté cette appellation, et Perrin lui-même s’avisait qu’il s’en servait aussi, bien qu’il en fût intérieurement contrarié. La raison pour ces gardes autour de l’auberge ou n’importe où était Perrin, se trouvait sur le Pré Communal, plus tellement encombré de moutons et de vaches. Des feux de camp se pressaient au-dessus de la Source du Vin, au-delà de l’endroit où cette bannière ridicule à tête de loup pendait mollement maintenant, flaques de lumière dans le noir entourées de capes claires miroitant sous la lune.