Personne n’avait voulu de Blancs Manteaux dans sa maison, déjà bondée, et Bornhald s’opposait d’ailleurs à ce que ses soldats soient dispersés. Il semblait croire que le village se retournerait contre lui et ses hommes à tout moment : s’ils suivaient Perrin, ils devaient être des Amis du Ténébreux. Même les yeux de Perrin ne discernaient pas les visages autour des feux, mais il avait l’impression de sentir le regard fixe de Bornhald qui le guettait, haineux.
Dannil ordonna à dix Compagnons de se préparer pour escorter Perrin, tous des jeunes gens qui auraient dû rire et festoyer avec lui, tous avec des arcs prêts à assurer sa protection. Aram ne se joignit pas à eux quand Perrin s’engagea le premier dans la rue sombre non pavée ; c’est Perrin avec qui il était et personne d’autre. Faile se maintenait juste à la hauteur de Perrin, ses yeux bruns brillant au clair de lune, scrutant les alentours comme si elle, et elle seule, était son entière protection.
À l’endroit où la Vieille Route entrait dans le Champ d’Emond, les charrettes bloquant la voie avaient été tirées de côté pour permettre l’accès du village à la patrouille de Blancs Manteaux, vingt hommes en cape neigeuse, armés de lances, qui étaient assis sur leurs chevaux en armure polie, pas moins impatients que leurs montures qui piétinaient. Ils se détachaient dans le noir pour n’importe quels yeux et la plupart des Trollocs voyaient aussi bien dans l’obscurité que Perrin, mais les Blancs Manteaux insistaient pour effectuer leurs patrouilles. Parfois, leurs reconnaissances donnaient l’alerte et peut-être que leur harcèlement déstabilisait un peu les Trollocs. Ce n’aurait pas été mal, cependant, s’il avait su ce qu’ils faisaient avant qu’ils le fassent.
Une poignée de villageois et de fermiers portant des parties de vieilles armures et quelques casques rouillés s’étaient agglomérés autour d’un homme en casaque de paysan gisant sur la route. Ils s’écartèrent devant lui et Faile, et il mit un genou en terre à côté de cet homme.
L’odeur du sang était forte ; de la sueur luisait sur son visage où passaient les ombres de la lune. Une flèche trolloque épaisse d’un pouce, pareille à une petite lance, était enfoncée dans sa poitrine. « Perrin… Les-Yeux-d’Or, murmura-t-il d’une voix rauque, respirant péniblement. Il faut que… je contacte… Perrin… Les-Yeux-d’Or.
— Quelqu’un a-t-il envoyé chercher une des Aes Sedai ? » questionna avec autorité Perrin tandis qu’il soulevait l’homme aussi doucement qu’il pouvait, soutenant sa tête avec le bras. Il n’écouta pas la réponse ; il ne pensait pas que cet homme survivrait jusqu’à l’arrivée d’une Aes Sedai. « Je suis Perrin.
— Les-Yeux-d’Or ? Je… n’y vois pas.. » très bien. » Son regard fixe, égaré, était posé droit sur la figure de Perrin ; s’il pouvait voir quoi que ce soit, il devait distinguer ses yeux qui brillaient comme de l’or dans le noir.
« Je suis Perrin Les-Yeux-d’Or », confirma-t-il à regret.
L’homme le saisit au col, attirant à lui son visage avec une force surprenante. « Nous… arrivons. Été envoyé… pour vous avertir. Nous arri… » Sa tête retomba en arrière, les yeux ne regardant plus rien à présent.
« Que la Lumière soit avec son âme », murmura Faile en accrochant son arc dans son dos.
Au bout d’un instant, Perrin détacha de lui les doigts de l’homme. « Quelqu’un le connaît-il ? » Les gens des Deux Rivières s’entre-regardèrent, secouèrent la tête. Perrin leva la sienne vers les Blancs Manteaux à cheval. « A-t-il dit quelque chose d’autre pendant que vous l’ameniez ici ? Où l’avez-vous trouvé ? »
Jaret Byar le dévisagea de son haut, les joues creuses et les yeux caves, l’image de la mort. Les autres Blancs Manteaux se détournaient, mais Byar s’obligeait toujours à croiser le regard des yeux jaunes de Perrin, particulièrement la nuit, quand ils luisaient. Byar grommela entre ses dents – Perrin entendit : « Engeance de l’Ombre ! » – et donna un coup de botte dans les côtes de son cheval. La patrouille pénétra au galop dans le village, aussi pressée d’être loin de Perrin que des Trollocs. Aram les regarda s’éloigner, impassible, une main par-dessus son épaule pour tâter la poignée de son épée.
« Ils disaient qu’ils l’ont trouvé à une lieue à peu près d’ici vers le sud. » Dannil hésita, puis ajouta : « Ils prétendent que les Trollocs sont tous éparpillés en petits groupes, Perrin. Peut-être sont-ils enfin en train de renoncer. »
Perrin rallongea l’inconnu sur le sol. Nous arrivons. « Guettez avec attention. Peut-être qu’une famille qui avait essayé de continuer à exploiter sa ferme va finalement venir. » Il ne pensait pas qu’on puisse avoir survécu par là-bas aussi longtemps, mais c’était possible. « Ne tuez personne par erreur. » Il se releva en chancelant et Faile lui posa une main sur le bras.
« Il est temps que tu sois dans ton lit, Perrin. Tu as besoin de sommeil. »
Il se contenta de la regarder. Il aurait dû s’arranger pour qu’elle reste à Tear. D’une manière ou d’une autre, il aurait dû. Si seulement il avait assez bien réfléchi, il y serait parvenu.
Un des messagers, un garçonnet aux cheveux bouclés pas plus haut que sa poitrine, se glissa entre les gens des Deux Rivières pour tirer Perrin par la manche. Perrin ne le connaissait pas ; beaucoup de familles de la campagne s’étaient repliées au village. « Il y a quelque chose qui bouge dans le Bois de l’Ouest, Seigneur Perrin. On m’a envoyé vous prévenir.
— Ne m’appelle pas comme ça », lui dit sèchement Perrin. S’il n’empêchait pas les enfants de le faire, les Compagnons allaient commencer à adopter cette habitude. « Va leur dire que j’arrive. » Le gamin prit ses jambes à son cou.
« C’est dans ton lit que tu dois être, déclara Faile d’un ton ferme. Tomas peut très bien soutenir n’importe quelle attaque.
— Il ne s’agit pas d’une attaque, sinon ce garçon l’aurait dit, et quelqu’un aurait sonné du cor de Cenn. »
Elle se cramponna à son bras, s’efforçant de l’attirer vers l’auberge et elle fut ainsi entraînée dans la direction inverse quand il se mit en route. Après quelques minutes sans résultat, elle renonça et feignit de lui avoir simplement tenu le bras depuis le début. N’empêche qu’elle parla entre ses dents. Elle semblait encore s’imaginer que si elle parlait assez bas il n’entendrait pas. Elle commença par « idiot », « tête de mule » et « du muscle à la place de la cervelle », après quoi ce fut l’escalade. Cela formait un véritable petit cortège, elle marmonnant à son côté, Aram marchant sur ses talons, Dannil et les dix Compagnons l’entourant comme une garde d’honneur. S’il n’avait pas été si fatigué, il se serait senti parfaitement ridicule.
Des hommes étaient répartis en petits groupes postés de distance en distance tout du long de la barrière de pieux aiguisés, chacun avec un gamin chargé de servir de messager. À l’extrémité ouest du village, les hommes de garde s’étaient tous rassemblés du côté intérieur de la barrière, tripotant lances et arcs en regardant attentivement le Bois de l’Ouest. Même avec le clair de lune, les arbres devaient être une masse noire pour leurs yeux.
La cape de Tomas donnait l’impression que des fragments de sa personne disparaissaient dans la nuit. Baine et Khiad étaient avec lui ; pour on ne sait quelle raison, les deux Vierges de la Lance passaient chaque nuit à cette extrémité du Champ d’Emond depuis le départ de Loial et de Gaul. « Je ne vous aurais pas dérangé, dit le Lige à Perrin, si ce n’est qu’il semble y avoir quelqu’un là-bas, et j’ai pensé que vous seriez peut-être en mesure… »
Perrin acquiesça d’un signe de tête. Tout le monde était au courant de son acuité de vision, en particulier dans l’obscurité. Les gens des Deux Rivières paraissaient croire que c’était quelque chose de spécial, quelque chose qui le désignait comme un idiot de héros. L’opinion des Liges, ou des Aes Sedai, il n’en avait aucune idée. Il était trop fatigué pour s’en préoccuper ce soir. Sept jours et combien d’attaques ?