— Ne sois pas stupide, dit Faile en prenant un ton affectueux. Si Alanna et Vérine ont chacune leur chambre, tu dois en avoir une toi aussi. »
Il se rendit compte qu’elle lui avait ôté son surcot et qu’elle délaçait sa chemise. « Je ne suis pas trop fatigué pour me déshabiller moi-même. » Il la poussa dehors avec douceur.
« Enlève tout, ordonna-t-elle. Tout, tu m’entends ? Tu ne peux pas dormir confortablement vêtu de pied en cap, comme tu parais le penser.
— Entendu », promit-il. Quand il eut refermé la porte, il retira effectivement ses bottes avant de souffler la chandelle et de s’étendre. Marine n’aimerait pas des bottes poussiéreuses sur son couvre-pieds.
Des milliers, avaient dit Gaul et Loial. Pourtant combien les deux pouvaient-ils en avoir vus, se cachant en se rendant dans les montagnes, fuyant sur le chemin du retour ? Peut-être mille au maximum, prétendait Luc, mais Perrin ne parvenait pas à se fier à cet homme malgré tous les trophées qu’il rapportait. Éparpillés, selon les Blancs Manteaux. Jusqu’où avaient-ils pu s’en approcher, avec des armures et des capes brillant dans le noir comme des lanternes ?
Il y avait un moyen de le vérifier par lui-même, peut-être. Il avait évité le rêve de loup depuis sa dernière visite ; le désir de se lancer à la poursuite de ce Sanguinaire montait en lui chaque fois qu’il pensait à y retourner, et ses responsabilités étaient ici au Champ d’Emond. Mais maintenant, peut-être… Le sommeil le prit pendant qu’il réfléchissait encore.
Il était debout sur le Pré Communal baigné par un soleil d’après-midi bas sur l’horizon, avec quelques nuages blancs qui passaient. Il n’y avait ni moutons ni gros bétail autour du grand mât où une brise agitait la bannière rouge à tête de loup, mais une mouche bleue vola en bourdonnant près de sa figure. Personne parmi les maisons couvertes de chaume. Des petits tas de bois sec sur des cendres marquaient l’emplacement des feux des Blancs Manteaux ; il avait rarement vu quelque chose brûler dans le rêve de loup, seulement ce qui était prêt à brûler ou déjà carbonisé. Pas de corbeaux dans le ciel.
Tandis qu’il regardait à la recherche des oiseaux, un morceau de ciel fonça, devint une fenêtre donnant sur quelque part ailleurs. Egwene était debout au milieu d’une foule de femmes, de la crainte dans ses yeux ; lentement les femmes s’agenouillèrent autour d’elle. Nynaeve était l’une d’elles et il crut voir la chevelure d’or roux d’Élayne. Cette fenêtre disparut et fut remplacée. Mat était là nu et ligoté, rageur ; une curieuse lance avec une hampe noire avait été passée en travers de son dos derrière ses coudes, et un médaillon d’argent, une tête de renard, pendait sur sa poitrine. Mat s’estompa, et il y eut Rand. Perrin pensa que c’était Rand. Il était vêtu de guenilles avec une cape grossière et un pansement couvrait ses yeux. La troisième fenêtre s’effaça ; le ciel ne fut plus que le ciel, vide à part les nuages.
Perrin frissonna. Ces visions du rêve de loup ne semblaient jamais avoir de rapport réel avec ce qu’il connaissait. Peut-être qu’ici, où les choses pouvaient changer si vite, l’anxiété qu’il éprouvait à propos de ses amis devenait quelque chose qu’il pouvait voir. Peu importait ce que c’était, il perdait son temps à se tourmenter à cause d’elles.
Il ne fut pas surpris de découvrir qu’il portait un long gilet en cuir de forgeron et pas de chemise mais, quand il porta une main à sa ceinture, il trouva le marteau, pas sa hache. Fronçant les sourcils, il se concentra sur la longue lame en demi-lune avec sa pique épaisse. C’était ce dont il avait besoin maintenant. Le marteau changea lentement, comme s’il résistait mais, quand la hache pendit finalement dans l’épais tirant, il continua à briller dangereusement. Pourquoi le marteau luttait-il tellement contre lui ? Il savait ce qu’il voulait. Un carquois plein apparut sur son autre hanche, un arc dans sa main, un bracelet de force en cuir sur son avant-bras gauche.
Trois enjambées dont la rapidité brouillait l’aspect du paysage l’amenèrent à l’endroit où étaient supposés implantés les camps trollocs les plus proches, à un peu plus d’une lieue du village. Le dernier pas le fit atterrir au milieu de près d’une douzaine de hauts tas de bois placés sur de vieilles cendres au milieu d’un champ d’orge piétiné, les bûches mêlées à des chaises cassées, des pieds de table et même une porte de ferme. De grands chaudrons de fer noirs étaient prêts à être suspendus au-dessus des feux de cuisine préparés. Des chaudrons vides, bien sûr, n’empêche qu’il savait ce qui serait débité dedans, ce qui serait embroché sur les épaisses barres de fer plantées en travers de certains des foyers. Combien de Trollocs seraient nourris par ces feux ? Il n’y avait pas de tentes et les couvertures éparpillées, sales et exhalant la puanteur de vieille sueur acide trolloque, n’étaient pas de véritables indications ; beaucoup de Trollocs dormaient comme les animaux, directement sur le sol sans se couvrir, se creusant même un trou pour s’étendre dedans.
Par enjambées plus courtes ne dépassant pas quinze toises chacune, le paysage semblant seulement embrumé, il fit le tour du Champ d’Emond, de ferme en ferme, de pâturages en champs d’orge en sillons de plants de tabac, à travers des bosquets d’arbres disséminés, le long de chemins de terre et de sentiers, trouvant de plus en plus de groupes de foyers trollocs préparés tandis qu’il décrivait une spirale s’élargissant lentement. Trop nombreux. Des centaines de feux de cuisine. Cela devait signifier plusieurs milliers de Trollocs. Cinq mille ou dix mille ou deux fois plus – cela ne ferait guère de différence pour le Champ d’Emond s’ils survenaient tous à la fois.
Plus au sud, les traces de Trollocs disparaissaient. Des signes de leur présence immédiate du moins. Peu de maisons, de fermes ou d’écuries, n’avaient pas été incendiées. Par-ci par-là des champs de chaume carbonisé demeuraient à la place où des torches avaient été jetées dans l’orge ou les plants de tabac ; d’autres récoltes étaient piétinées sur de vastes espaces. Sans d’autre raison que le plaisir de détruire ; les gens étaient depuis longtemps partis quand la plupart de ces destructions avaient été accomplies. Une fois, il se retrouva au milieu de larges parcelles de cendres, des roues de chariot charbonneuses gardant encore çà et là des traces de couleur vive. L’emplacement de la destruction de la caravane des Tuatha’ans lui causa encore plus de chagrin que les fermes. La Voie de la Feuille devrait avoir une chance. Quelque part. Pas ici. Ne se laissant pas regarder, il bondit d’un quart de lieue ou davantage en direction du sud.
En fin de compte, il arriva à la Tranchée-de-Deven, des rangées de chaumières entourant un Pré Communal et un abreuvoir qu’alimentait une source cernée d’une margelle de pierre d’où l’eau jaillissait à travers des fentes que l’usure avait rendue plus larges qu’elles n’avaient été pratiquées à l’origine. L’auberge en haut du Pré Communal, L’Oie et la Pipe, était aussi couverte de chaume, pourtant de dimensions un peu plus imposantes que L’Auberge de la Source du Vin, bien que la Tranchée-de-Deven ait sûrement encore moins de visiteurs que le Champ d’Emond. Le village, en tout cas, n’était pas plus grand. Des chariots et charrettes rassemblées près de chaque maison indiquaient que des fermiers s’étaient réfugiés ici avec leur famille. D’autres chariots bloquaient les rues et les espaces entre les maisons situées sur tout le pourtour du village. Ces précautions étaient insuffisantes pour arrêter même une seule des attaques lancées sur le Champ d’Emond ces sept derniers jours.
En trois circuits autour du village, Perrin ne découvrit qu’une demi-douzaine de camps trollocs. Assez pour maintenir les habitants dans le village. Les parquer jusqu’à ce que le sort du Champ d’Emond soit réglé. Alors les Trollocs pourraient s’abattre sur la Tranchée-de-Deven quand ce serait le bon plaisir des Évanescents. Peut-être trouverait-il un moyen d’avertir ces villageois. S’ils fuyaient au sud, ils auraient une chance de franchir la Rivière Blanche. Même essayer de traverser la Forêt des Ombres où nul sentier n’était tracé valait mieux que d’attendre la mort.