— Gardez votre indignation jusqu’à ce que vous puissiez y remédier », chuchota sèchement Nynaeve. Elle avait renversé son panier sens dessus dessous par terre et se dépouillait de sa grossière robe de paysanne. Egeanine était déjà en chemise. « Je l’ai vue, effectivement. Si vous voulez qu’elle vienne ici s’enquérir de ce qui fait du bruit, continuez à parler. »
Élayne eut une petite aspiration agacée, mais ne releva pas. Elle n’avait pas été si bruyante que ça. Ôtant elle aussi sa robe, elle vida les poivrons de son panier et ce qui était caché dessous également. Entre autres, une robe blanche à ceinture verte, en fin tissu de laine brodée au-dessus du sein gauche d’un arbre vert à ramure étalée surmontant le contour d’une feuille trilobée. Son voile sali fut remplacé par un propre, en lin filé pour être presque aussi transparent que du voile de soie. Des escarpins blancs aux semelles rembourrées furent les bienvenus sur des pieds meurtris par cette marche de la charrette à la cuisine.
La Seanchane avait été la première à quitter ses vieux habits, mais elle fut la dernière dans sa tenue blanche, murmurant tout le temps quelque chose comme « indécent » et « servante », ce qui n’avait pas de sens. Ces robes étaient effectivement des costumes de servantes ; le but de la chose était que des domestiques pouvaient aller partout et qu’un palais en comptait un trop grand nombre pour que quiconque en remarque trois de plus. Quant à l’indécence… Élayne se rappelait avoir hésité un peu à porter en public la mode tarabonaise, mais elle s’y était vite habituée et même cette laine fine ne collait pas au corps autant que la soie. Egeanine semblait avoir des idées très strictes en matière de pudeur.
En fin de compte, pourtant, la jeune femme avait noué son dernier lacet et les costumes de fermière avaient été fourrés dans les paniers et recouverts de piments glacés.
Marillin Gemalphin avait quitté la cuisine, mais le chat gris aux oreilles déchirées lapait toujours de la crème sur la table. Élayne et ses deux compagnes se dirigèrent vers la porte qui conduisait au cœur du palais.
Une des aides de cuisine regardait le chat d’un air sombre, les poings sur ses hanches massives. « J’aimerais étrangler ce chat, marmotta-t-elle, et ses tresses châtain clair se balancèrent comme elle secouait la tête avec humeur. « Il mange de la crème et, parce que j’ai mis une goutte de crème sur les baies pour mon petit déjeuner, je suis réduite au pain et à l’eau pour les repas !
— Estimez-vous heureuse de ne pas être à la rue, ou pendue au gibet. » La cuisinière en chef n’avait pas un ton compatissant. « Si une noble dame dit que vous avez volé, eh bien, vous avez volé, même si c’est la crème pour ses chats, oui ? Hé, vous là-bas ! »
Élayne et ses compagnes se figèrent à cet appel.
La femme aux nattes brunes secouait dans leur direction une longue cuillère de bois. « Vous entrez dans ma cuisine et vous vous y promenez comme dans le jardin, espèces de flemmardes de biques. Vous êtes venues chercher le petit déjeuner de la Noble Dame Ispan, hein ? Si vous ne l’avez pas prêt quand elle se réveillera, vous apprendrez à presser le mouvement. Eh bien ? » Elle désigna du geste le plateau d’argent sur lequel elle s’était affairée avant, couvert maintenant d’une nappe de toile neigeuse.
Pas moyen de parler ; si l’une d’elles ouvrait la bouche, ses premières paroles démontreraient qu’elle n’était pas du Tarabon. Réagissant avec promptitude, Élayne exécuta une révérence de servante et ramassa le plateau ; une servante qui porte quelque chose s’acquitte de sa tâche et risque peu d’être interpellée ou envoyée s’occuper d’autre chose. Dame Ispan ? Pas un nom rare dans le Tarabon, mais il y avait une Ispan sur la liste des Sœurs Noires.
« Ah, tu te moques de moi, hein, petite chipie ? » rugit la corpulente cuisinière qui commença à contourner la table en brandissant d’un air menaçant sa lourde cuillère de bois.
Il n’y avait rien à faire sans se trahir ; rien que rester sur place et être frappée, ou bien détaler. Élayne sortit comme une flèche de la cuisine avec le plateau, Nynaeve et Egeanine sur ses talons. Les cris de la cuisinière les suivirent, mais pas la cuisinière, heureusement. L’image d’elles trois courant dans le palais poursuivies par cette grosse femme donna envie à Élayne de rire nerveusement. Se moquer d’elle ? Elle était sûre que c’était exactement la même révérence dont l’avaient gratifiée les servantes des milliers de fois.
D’autres resserres s’alignaient le long du couloir partant de la cuisine, ainsi que de hauts placards pour les balais et les balais-éponges, les seaux et savons, le linge de table et toutes sortes de choses diverses. Nynaeve découvrit dans l’un d’eux un gros plumeau. Egeanine prit dans un autre une brassée de serviettes pliées et dans un troisième le solide pilon de pierre d’un mortier. Elle cacha le pilon sous les serviettes.
« Une trique est parfois utile, expliqua-t-elle comme Élayne haussait un sourcil, surtout quand on ne s’attend pas à ce que vous en ayez une. »
Nynaeve renifla dédaigneusement mais ne dit rien. Elle n’avait pratiquement pas tenu compte de la présence d’Egeanine depuis qu’elle avait accepté sa présence.
À mesure qu’on s’enfonçait dans le palais, les couloirs devenaient plus larges et plus hauts, les murs blancs sculptés de frises et les plafonds ornés de brillantes arabesques d’or. De longs tapis aux couleurs vives couraient sur les dalles blanches du sol. Des lampes d’or ouvragées sur des socles dorés répandaient de la clarté et l’arôme d’huile parfumée. Parfois, le corridor donnait sur des cours entourées de galeries aux fines colonnes cannelées, surmontées de balcons masqués par des claustras de pierre travaillée en filigrane. De vastes fontaines susurraient ; des poissons rouges, blancs et dorés nageaient sous les feuilles de nénuphar aux énormes corolles blanches. Pas du tout comme dans la ville au-dehors.
De temps en temps, elles voyaient d’autres domestiques, hommes et femmes en blanc, l’arbre et la feuille brodés sur une épaule, se pressant d’accomplir leurs tâches, ou des hommes dans les tuniques grises et les casques d’acier de la Garde Civile armés de bâtons ou de gourdins. Aucun ne leur adressa la parole ni même ne se retourna sur elles, trois servantes manifestement occupées à leur travail.
À la fin, elle arrivèrent à l’étroit escalier de service indiqué sur leur croquis.
« Rappelez-vous, dit à voix basse Nynaeve, s’il y a des gardes à sa porte, partez. Si elle n’est pas seule, partez. Elle est loin d’être la raison la plus importante de notre présence ici. » Elle prit une profonde aspiration, se forçant à regarder Egeanine. « Si vous laissez quoi que ce soit lui arriver… »
Le son d’une trompette au-dehors résonna faiblement. Un instant après, un gong retentit à l’intérieur et des ordres que l’on criait parvinrent jusqu’au couloir. Des hommes casqués d’acier débouchèrent un instant dans le couloir en courant.
« Peut-être que nous n’aurons pas à nous soucier de gardes devant sa porte », commenta Élayne. L’émeute avait commencé dans les rues. Les rumeurs répandues par Thom et Juilin pour rassembler les foules. Les marins de Domon pour les stimuler. Elle regrettait cette nécessité, mais le tumulte ferait sortir la plupart des gardes du palais, peut-être tous avec de la chance. Ces gens au-dehors ne le savaient pas, mais ils combattaient dans une lutte pour sauver leur ville de l’Ajah Noire et le monde du Ténébreux. « Egeanine devrait vous accompagner, Nynaeve. Votre rôle est le plus important. Si l’une de nous a besoin de quelqu’un pour protéger ses arrières, c’est vous.