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Il se redressa péniblement. Laissant des empreintes de pied sanglantes sur le tapis, il se dirigea en boitant vers le présentoir où reposait Callandor. Il était couvert de sang provenant de centaines d’estafilades. Il souleva l’épée dont la transparence de cristal fut illuminée sur toute sa longueur par le Pouvoir qui affluait en elle. L’épée qui n’était pas une épée. Cette lame, apparemment en verre, était aussi tranchante que le plus bel acier, pourtant Callandor n’était pas vraiment une épée, c’était un vestige de l’Ère des Légendes, un sa’angreal. Avec l’aide de l’un des relativement rares angreals connus pour être sortis indemnes de la Guerre de l’Ombre et de la Destruction du Monde, c’était possible de canaliser des afflux du Pouvoir Unique qui, sans lui, auraient réduit en cendres le canaliseur. Un de ces sa’angreals, plus rares encore, permettait d’accroître l’afflux de Pouvoir obtenu grâce à un angreal dans les mêmes proportions qu’un angreal l’augmentait par rapport au simple canalisage. Et Callandor, utilisable seulement par un homme, reliée au Dragon Réincarné par trois mille ans de légendes et de prophéties, était l’un des plus puissants sa’angreals jamais élaborés. Quand il tenait Callandor dans ses mains, il pouvait raser d’un seul coup les remparts d’une cité. Callandor en main, il était capable d’affronter même un des Réprouvés. C’étaient eux. Ce devait être eux.

Tout à coup, il s’avisa qu’il n’avait pas entendu un son provenant de Berelain. Craignant à demi de la voir morte, il se retourna.

Toujours agenouillée, elle esquissa un sursaut de recul. Elle avait remis sa robe de chambre et la serrait autour d’elle comme une armure d’acier, ou des murailles de pierre. La figure pâle comme la neige, elle s’humecta les lèvres. « Lequel êtes… ? » Elle avala sa salive et reprit : « Lequel… ? » Elle fut incapable d’achever sa phrase.

« Je suis le seul qui existe, dit-il avec douceur. Celui que vous traitiez comme si nous étions fiancés. » Il avait choisi cette réponse pour l’apaiser, peut-être la faire sourire – assurément, une femme aussi forte qu’elle s’était montrée pouvait sourire, même en face d’un homme couvert de sang – mais elle se pencha en avant et appuya son visage sur le sol.

« Je présente mes humbles excuses pour vous avoir très gravement offensé, Seigneur Dragon. » Sa voix essoufflée avait réellement un ton humble – et un accent effrayé. Ne lui ressemblant absolument pas. « Je vous prie d’oublier mon offense et de pardonner. Je ne vous importunerai plus. Je le jure, mon Seigneur Dragon. Sur le nom de ma mère et devant la Lumière, je le jure. »

Il dénoua le flot ; le mur invisible la retenant prisonnière devint un bref courant d’air qui agita sa robe. « Il n’y a rien à pardonner », répliqua-t-il avec lassitude. Il se sentait très fatigué. « Allez où vous voulez. »

Elle se releva avec hésitation, allongea une main et poussa un « ah » de soulagement quand cette main ne rencontra rien. Rassemblant les plis de sa robe, elle commença à s’éloigner avec précaution sur le tapis jonché de débris de verre, dont les éclats crissaient sous ses escarpins de velours. Près de la porte, elle s’arrêta, se retourna face à lui avec un effort visible. Ses yeux ne parvenaient pas à affronter les siens. « Je vous enverrai les Aielles, si vous le désirez. Je pourrais demander que l’on aille quérir une des Aes Sedai pour soigner vos blessures. »

À présent, elle aimerait autant se trouver dans une chambre avec un Myrddraal ou le Ténébreux en personne, cependant ce n’est pas une poule mouillée. « Merci, répondit-il à mi-voix, mais non. Je vous saurais gré de ne dire à personne ce qui s’est passé ici. Pas tout de suite. Je m’occuperai de ce qui est nécessaire. » C’était probablement les Réprouvés.

« Comme l’ordonne mon Seigneur Dragon. » Elle lui adressa une brève révérence et sortit précipitamment, craignant peut-être qu’il change d’avis et ne la laisse pas partir.

« Autant se trouver en compagnie du Ténébreux en personne », murmura-t-il comme la porte se refermait sur elle.

Il se dirigea en boitillant vers le pied du lit, se laissa choir sur le coffre qui était là et plaça Callandor en travers de ses genoux, ses mains ensanglantées posées sur la lame étincelante. Avec elle dans ses mains, même un des Réprouvés aurait peur de lui. Dans un moment, il ferait chercher Moiraine pour Guérir ses blessures. Dans un moment, il parlerait aux Aielles qui étaient au-dehors devant sa chambre et redeviendrait le Dragon Réincarné. Mais, à présent, tout ce qu’il voulait c’était rester assis et se remémorer un berger nommé Rand al’Thor.

3

Réflexion

En dépit de l’heure, bon nombre de gens se hâtaient dans les larges couloirs de la Pierre, un défilé continu d’hommes et de femmes vêtus du noir et or des serviteurs de la Pierre ou portant la livrée de l’un ou l’autre des Puissants Seigneurs. De temps en temps, un Défenseur ou deux apparaissaient, tête nue et sans armes, certains avec leur tunique défaite. Les serviteurs adressaient à Perrin et à Faile un salut ou une révérence s’ils passaient à proximité, puis continuaient leur chemin vivement pour ainsi dire presque sans s’être arrêtés. La plupart des soldats sursautaient en les voyant. Certains s’inclinaient avec raideur une main sur le cœur, mais tous tant qu’ils étaient précipitaient l’allure comme s’ils étaient pressés d’être ailleurs.

Une lampe sur trois ou quatre seulement était allumée. Dans les sections obscures entre leurs hauts socles, des ombres brouillaient le dessin des tapisseries pendues aux murs et masquaient les coffres placés çà et là contre les parois. Pour les yeux autres que ceux de Perrin, en tout cas. Les siens luisaient comme de l’or poli dans ces portions de couloir ténébreuses. Il marchait vivement d’une lampe à l’autre et maintenait son regard baissé jusqu’à ce qu’il arrive en pleine lumière. La plupart des gens de la Pierre étaient au courant de l’étrange couleur de ses yeux, d’une façon ou de l’autre. Personne n’en parlait, évidemment. Même Faile paraissait croire que cette couleur faisait partie de ce qui le reliait à une Aes Sedai, quelque chose qui existait simplement, qui devait être accepté mais jamais expliqué. Même ainsi, un picotement lui parcourait le dos chaque fois qu’il se rendait compte que quelqu’un qu’il ne connaissait pas avait vu ses yeux briller dans le noir. Quand ces étrangers se gardaient d’émettre un commentaire, leur silence accentuait sa sensation d’isolement.

« J’aimerais que l’on ne me considère pas comme cela, marmotta-t-il alors qu’un Défenseur grisonnant qui avait le double de son âge se mettait pratiquement à courir aussitôt qu’il l’avait dépassé. Comme si on avait peur de moi. On ne réagissait pas ainsi, avant ; pas de cette façon. Pourquoi tous ces gens ne sont-ils pas dans leur lit ? » Une femme portant un balai à franges et un seau esquissa une petite révérence et s’en fut vivement, la tête baissée.

Son bras passé sous le sien, Faile lui lança un bref regard. « Je dirais que les soldats ne sont pas censés se trouver dans cette partie de la Pierre à moins qu’ils ne soient de service. Le bon moment pour peloter une domestique sur le siège d’un seigneur et peut-être jouer à être le seigneur et sa dame tandis que dame et seigneur dorment. Ils s’inquiètent probablement à l’idée que tu pourrais les signaler à leurs chefs. Et les serviteurs accomplissent la majeure partie de leur tâche la nuit. Qui voudrait les avoir dans leurs jambes, à balayer, essuyer la poussière et astiquer, pendant la journée ? »