Nynaeve cessa d’écouter. Une façon de troubler l’adversaire. Même si par hasard quelque chose lui venait en tête, Moghedien repérerait la méthode qu’elle-même utilisait et saurait être sur ses gardes. Elle était incapable de puiser assez de force pour tisser un flot fin comme un fil, pas plus que… Pas plus que ne le pouvait Moghedien. Une femme de l’Ère des Légendes, une femme habituée depuis longtemps à exercer le Pouvoir Unique. Peut-être habituée à réaliser presque tout avec le Pouvoir avant d’être emprisonnée. Dans la clandestinité depuis qu’elle avait été libérée, à quel point s’était-elle habituée à agir sans l’aide du Pouvoir ?
Nynaeve laissa ses jambes fléchir. Lâchant le plumeau, elle agrippa le piédestal pour se soutenir. Point n’était besoin de se forcer beaucoup pour jouer la comédie.
Moghedien sourit et avança d’un pas. « … Voyager vers d’autres mondes, même des mondes dans le ciel. Savez-vous que les étoiles sont… » Tellement plein d’assurance, ce sourire. Tellement triomphant.
Nynaeve saisit le collier, sans tenir compte du choc des émotions douloureuses qui se déversaient en elle, et le lança avec force, d’un seul et même mouvement.
La Réprouvée avait juste commencé à ouvrir la bouche de surprise quand le large cercle noir la frappa entre les yeux. Pas d’un coup violent, certes pas suffisant pour assommer, mais d’autre part imprévu. La maîtrise de Moghedien sur ses tissages de flots vacilla, très légèrement, rien qu’une seconde. Pourtant, en cette seconde, l’équilibre entre elles se modifia. L’écran d’Esprit s’insinua entre Moghedien et la Source ; le halo qui l’entourait s’éteignit.
Ses yeux s’exorbitèrent. Nynaeve s’attendait à ce qu’elle lui saute à la gorge, c’est ainsi qu’elle-même aurait réagi. À la place, Moghedien releva brusquement ses jupes jusqu’à ses genoux et s’enfuit.
Soulagée du besoin de se défendre, il ne fallut à Nynaeve qu’un petit effort pour tisser de l’Air autour de la fuyarde. La Réprouvée se figea en plein élan.
Nynaeve fixa hâtivement son tissage. Elle avait réussi. J’ai affronté une des Réprouvés et je lai vaincue, songea-t-elle avec incrédulité. Contempler cette femme prisonnière depuis le cou dans une gangue d’air à la consistance de pierre, même la voir courbée en avant posée sur un seul pied, c’était difficile à croire. Examinant ce qu’elle avait réalisé, elle vit que sa victoire n’était pas aussi complète qu’elle l’avait souhaité. L’écran avait émoussé son tranchant avant de se glisser en place. Moghedien était capturée et séparée de la Source mais pas désactivée.
S’efforçant de ne pas chanceler, elle contourna l’autre pour être face à elle. Moghedien avait toujours une allure de reine, mais d’une reine très effrayée, s’humectant les lèvres et jetant autour d’elle des coups d’œil affolés. « Si… si vous me li-libérez, nous pouvons conclure un… un accord. Il y a beau-beaucoup de choses que je peux vous apprendre… »
Nynaeve lui coupa la parole sans merci en tissant un bâillon d’air qui lui maintint les mâchoires ouvertes. « Un montoir vivant. N’est-ce pas ce que vous avez dit ? Je pense que c’est une très bonne idée. J’aime aller à cheval. » Elle sourit à l’autre femme, dont les yeux semblaient prêts à lui sortir de la tête.
Un montoir, vraiment ! Une fois que Moghedien aurait passé en jugement dans la Tour et aurait été désactivée – il ne pouvait y avoir aucun doute sur la sentence concernant une des Réprouvés – elle serait sûrement mise à exécuter quelque travail utile dans les cuisines, les jardins ou les écuries, sauf quand elle serait présente pour que l’on voie que même les Réprouvés n’échappaient pas à la justice et n’étaient pas traités différemment des autres serviteurs, si ce n’est qu’ils étaient surveillés. Mais qu’elle s’imagine que Nynaeve était aussi cruelle qu’elle. Qu’elle le pense jusqu’à ce qu’elle passe pour de bon en justice…
La bouche de Nynaeve se crispa. Moghedien n’aurait pas de procès. Pas maintenant, en tout cas. Pas à moins qu’elle ne trouve un moyen de la sortir du Palais de la Panarch. Moghedien parut croire cette grimace annonciatrice de quelque chose de mauvais pour elle ; des larmes glissèrent de ses yeux, et sa bouche remua, essayant de forcer des mots à franchir le bâillon.
Dégoûtée d’elle-même, Nynaeve retourna d’un pas incertain vers l’endroit où se trouvait le collier noir, le fourra vivement dans son escarcelle avant que les émotions violentes qu’il contenait puissent davantage que l’effleurer. Les bracelets suivirent, avec les mêmes sentiments de souffrance et de chagrin. J’étais prête à la torturer en lui laissant penser que je le ferais ! Elle le mérite sûrement mais ce n’est pas moi. Ou bien si ? Est-ce que je ne vaux donc pas mieux qu’Egeanine ?
Elle se retourna d’une secousse, furieuse d’avoir même pu envisager une question pareille et passa à grands pas devant Moghedien pour aller à la table supportant la vitrine. Il devait y avoir un moyen d’amener cette femme à être jugée.
Sept figurines se trouvaient dans la vitrine. Sept, et pas de sceau.
Pendant un instant, elle ne put que regarder avec stupeur. Une des figurines, un curieux animal ressemblant approximativement à un porc mais avec un large groin rond et des pieds aussi larges que ses pattes épaisses, se tenait à la place où était le sceau, au centre de la vitrine. Soudain, ses paupières se plissèrent. Il n’était pas réellement là ; cette chose était tissée d’Air et de Feu, en flots si menus qu’auprès d’eux les fils d’une toile d’araignée auraient eu l’air de câbles. Même en se concentrant, elle les distinguait à peine. Elle doutait que Liandrin ou une des autres Sœurs Noires l’aient pu. Une minuscule chiquenaude tranchante du Pouvoir, et l’animal gras disparut, à sa place était le sceau blanc et noir sur son chevalet laqué rouge. Moghedien, la dissimulatrice, l’avait caché en pleine vue. Du feu fondit un trou dans le verre de la vitrine et le sceau prit place aussi dans l’escarcelle. Laquelle était rebondie à présent et pesait à sa ceinture.
Regardant d’un air sombre la femme en équilibre sur la pointe d’un escarpin, elle s’efforça de penser à un moyen de l’emmener aussi. Seulement Moghedien ne tiendrait pas dans son escarcelle et elle se dit que même si elle avait la force de la porter, ce spectacle risquait de provoquer quelques haussements de sourcils. Néanmoins, tandis qu’elle se rendait vers la porte en ogive la plus proche, elle ne put s’empêcher de se retourner tous les deux pas. Si seulement il y avait un moyen. Elle s’arrêta dans l’embrasure pour un ultime regard de regret, puis se décida à repartir.
Cette porte donnait sur une cour avec une fontaine pleine de nénuphars. De l’autre côté de la fontaine, une svelte femme au teint cuivré dans une robe crème claire à la mode du Tarabon qui aurait fait rougir Rendra était en train de soulever une barre noire cannelée de trois pieds de long. Nynaeve reconnut Jeaine Caide. Plus encore, elle reconnut la barre.
Elle se rejeta de côté à corps perdu, avec une telle violence qu’elle glissa sur les dalles blanches et lisses jusqu’à ce qu’une des fines colonnes l’arrête avec un choc brutal. Une barre blanche de l’épaisseur d’une jambe fila dans l’espace où Nynaeve s’était tenue, comme si l’air s’était transformé en métal fondu, fendant tout sur son passage dans la salle d’exposition ; là où elle frappait, des fragments disparaissaient simplement des colonnes, des objets façonnés sans prix cessèrent d’exister. Projetant derrière elle à l’aveuglette des flots de Feu, avec l’espoir d’atteindre quelque chose, n’importe quoi, dans la cour, Nynaeve s’éloigna à quatre pattes dans la salle. Légèrement plus haut que sa taille, la barre balaya l’espace de biais comme une lame de faux, abattant un andain à travers les deux parois ; entre elles, vitrines, armoires et squelettes reconstitués avec du fil de fer tombèrent et se fracassèrent. Plusieurs colonnes tremblèrent ; certaines s’écroulèrent mais ce qui était sur le passage de cette lame terrible ne survivait pas pour écraser sur le sol objets exposés et piédestaux ; la table-vitrine s’affaissa avant que le trait en fusion disparaisse, laissant une barre violacée qui semblait brûler dans la vue de Nynaeve ; les figurines en cuendillar furent les seules qui émergèrent de ce trait blanc en fusion et rebondirent sur le sol.