Les figurines ne se brisèrent pas, naturellement. Apparemment, Moghedien avait raison ; même le malefeu ne pouvait détruire la cuendillar. Cette barre noire était l’un des ter’angreals volés. Nynaeve se souvenait de l’avertissement inscrit d’une plume ferme sur leur liste. Produit le malefeu. Dangereux et presque impossible à maîtriser.
Moghedien avait l’air de crier derrière son bâillon invisible, sa tête fouettait frénétiquement l’air d’un côté à l’autre tandis qu’elle luttait contre ses liens d’Air, mais Nynaeve ne lui accorda pas plus d’un regard. Dès que le malefeu disparut, elle se souleva suffisamment pour regarder de l’autre côté de la salle, par la fente sciée le long de la paroi. À côté de la fontaine, Jeaine Caide oscillait une main sur le front, la barre noire s’échappant presque de l’autre main. Pourtant, avant que Nynaeve ait eu le temps de la frapper, elle avait ressaisi à deux mains la barre cannelée ; le malefeu jaillit de son extrémité, anéantissant tout sur son passage dans la salle.
Nynaeve se laissa choir presque sur le ventre et rampa du côté opposé aussi vite qu’elle le pouvait parmi le fracas et le vacarme de colonnes et de maçonnerie qui s’effondraient. Haletante, elle se propulsa dans un couloir entaillé à travers ses deux murs. Impossible de dire jusqu’où le malefeu s’était frayé un chemin ; jusqu’au-dehors du palais, peut-être. Se retournant en se tortillant sur un tapis jonché de petits morceaux de pierre, elle risqua un coup d’œil par l’embrasure de la porte.
Le malefeu avait de nouveau disparu. Le silence régnait dans la salle d’exposition en ruine, sauf quand un morceau de maçonnerie ébranlé cédait et s’écrasait sur le sol jonché de décombres. Il n’y avait pas trace de Jeaine Caide, bien qu’une partie suffisante de l’autre mur fût tombée pour laisser voir nettement la cour à la fontaine. Elle n’allait pas courir le risque d’aller voir si le ter’angreal avait tué la femme qui l’utilisait. Elle respirait avec peine et ses bras et ses jambes tremblaient au point qu’elle était contente de rester allongée un moment. Canaliser dépensait de l’énergie autant que n’importe quel travail ; plus on canalisait, plus on usait d’énergie. Et plus on était fatigué, plus réduite était la faculté de canaliser. Elle n’était pas absolument persuadée d’être présentement en état d’affronter même une Jeaine Caide affaiblie.
Quelle idiote elle avait été ! Batailler contre Moghedien avec le Pouvoir sans s’aviser une seconde que canaliser avec cette force ferait sursauter toutes les Sœurs Noires se trouvant dans le palais. Elle avait de la chance que cette Domanie ne soit pas arrivée avec son ter’angreal pendant qu’elle était encore absorbée par la Réprouvée. Elles seraient très probablement mortes toutes les deux avant de se rendre compte qu’elle était là.
Soudain, elle ouvrit de grands yeux incrédules. Moghedien avait disparu ! Le malefeu ne s’était pas approché de plus de dix pieds de l’endroit où elle s’était tenue, mais elle n’y était plus. C’était impossible. Elle avait été entourée d’un écran.
« Est-ce que je sais ce qui est impossible ? marmotta Nynaeve. C’était impossible pour moi de triompher d’une des Réprouvés, mais j’y suis bien parvenue. »
Toujours aucun signe de Jeaine Caide.
Se remettant debout à la force des poignets, elle se dirigea en hâte vers le lieu de rendez-vous convenu. Si seulement Élayne n’avait pas rencontré de difficultés, elles pourraient finalement sortir d’ici saines et sauves.
55
Au plus profond d’une fosse océane
Des serviteurs fourmillaient dans les couloirs où courait Nynaeve, en échangeant à tue-tête des questions fébriles. Ils n’étaient peut-être pas capables de déceler le canalisage, mais ils avaient certainement senti que le palais était en passe d’être à moitié démoli. Elle se fraya un chemin parmi eux, juste une servante de plus prise de panique en ce qui les concernait.
La saidar s’affaiblit en elle tandis qu’elle se hâtait le long des corridors et traversait des cours. Rester en colère était difficile alors qu’elle était de plus en plus inquiète pour Élayne. Si les Sœurs Noires l’avaient découverte… Qui sait de quoi elles disposaient en plus du ter’angreal à malefeu ? La liste qui leur avait été donnée ne mentionnait évidemment pas l’usage de chacun.
Une fois, elle vit Liandrin, avec ses tresses couleur de miel clair, et Riana avec cette mèche blanche dans ses cheveux noirs qui descendaient précipitamment un vaste escalier de marbre ; elle ne distinguait pas la lueur de la saidar autour d’elles mais, d’après la façon dont les domestiques s’exclamaient et s’écartaient d’un bond, elles devaient s’ouvrir un passage avec le Pouvoir. Cela la rendit contente de n’avoir pas essayé elle-même de se cramponner à la Source ; elles l’auraient repérée instantanément dans la foule à cause de l’aura et, tant qu’elle n’aurait pas eu un peu de repos, elle ne se sentait pas d’attaque pour affronter l’une d’elles, et moins encore les deux. Elle avait ce qu’elle était venue chercher. Celles-là attendraient.
La cohue diminuait et avait disparu quand elle atteignit l’étroit couloir du côté ouest du palais qui était le lieu de rendez-vous. Les autres l’attendaient à côté d’une petite porte cloutée de bronze fermée par une grosse serrure de fer. Y compris Amathera, qui se tenait très droite, portant une cape de toile légère avec un capuchon rabattu sur sa tête. La robe blanche de la Panarch pouvait passer pour un costume de servante si l’on ne regardait pas d’assez près pour voir qu’elle était en soie, et le voile qui ne cachait pas sa figure n’était sûrement pas du lin de servante. Le bruit de clameurs parvint étouffé à travers la porte. Apparemment, l’émeute continuait. Voyons si seulement les hommes achevaient le reste de leur rôle.
Sans tenir compte d’Egeanine, Nynaeve enlaça Élayne et la serra rapidement dans ses bras. « J’étais si inquiète. Avez-vous eu des ennuis ?
— Rien de rien », répliqua Élayne. Egeanine remua légèrement et sa cadette lui jeta un regard significatif, puis ajouta : « Amathera a effectivement causé un petit problème, mais nous l’avons résolu. »
Nynaeve fronça les sourcils. « Des difficultés ? Pourquoi ferait-elle des difficultés ? Pourquoi vouliez-vous faire des difficultés ? » Ceci s’adressait à la Panarch, qui redressait haut la tête et refusait de regarder qui que ce soit. Élayne semblait aussi réticente.
C’est la Seanchane qui répondit. « Elle a essayé de s’éclipser pour alerter ses soldats afin qu’ils pourchassent les Amies du Ténébreux. Après avoir été prévenue. » Nynaeve refusa de la regarder.