« Ne prenez pas cet air si menaçant, Nynaeve, dit Élayne. Je l’ai vite rattrapée et nous avons eu une petite conversation. Je pense qu’elle est parfaitement d’accord avec moi, à présent. »
La joue de la Panarch se contracta nerveusement. « Je suis d’accord, Aes Sedai, répliqua-t-elle vivement. J’agirai exactement comme vous le direz et je fournirai des papiers qui permettront que même les rebelles vous laissent passer librement. Il n’y a pas besoin de plus de… conversation. »
Élayne inclina la tête comme si tout cela avait un sens et eut un geste pour que la femme se taise. Sur quoi la Panarch ferma la bouche avec obéissance. Et un brin de maussaderie, mais peut-être était-ce juste le dessin de sa bouche. Visiblement, il s’était produit de très drôles de choses et Nynaeve avait l’intention de découvrir ce qu’il en était. Plus tard. L’étroit couloir était encore désert dans les deux directions, mais des cris de panique résonnaient toujours depuis le cœur du palais. La populace grondait derrière la petite porte.
« Mais, et vous ? reprit Élayne en fronçant les sourcils. Vous étiez censée être ici il y a une demi-heure. Est-ce que vous avez provoqué tout cela ? J’ai senti deux femmes canalisant assez de Pouvoir pour que le palais s’écroule, puis peu après quelqu’un a effectivement tenté de le renverser. J’ai pensé que ce devait être vous. J’ai dû empêcher Egeanine d’aller à votre recherche. »
Egeanine ? Nynaeve hésita, puis se força à effleurer l’épaule de la Seanchane. « Merci. » Egeanine avait l’air de ne pas très bien comprendre elle-même ce qu’elle avait fait, mais elle inclina brièvement la tête. « Moghedien m’a découverte et, parce que j’étais en train de me demander comment l’emmener pour qu’elle soit jugée, Jeaine Caide a failli m’ôter la tête avec le malefeu. » Élayne poussa un petit cri aigu et elle se hâta de la rassurer. « Il n’a pas vraiment approché de moi.
— Vous avez capturé Moghedien ? Vous avez capturé une des Réprouvés ?
— Oui, mais elle s’est enfuie. » Là. Elle avait tout avoué. Consciente de leurs yeux fixés sur elle, elle changea de position avec malaise. Elle n’aimait pas être dans son tort. Elle n’aimait surtout pas être dans son tort quand c’était elle qui avait la première souligné ce qui était un tort. « Élayne, je sais que j’avais recommandé la prudence mais, une fois que je l’ai eue entre mes mains, j’ai été apparemment incapable de penser à autre chose qu’à l’amener devant la justice. » Nynaeve prit une profonde aspiration et adopta un ton d’excuse. Elle détestait cela. Où étaient donc ces idiots d’hommes ? « J’ai tout compromis parce que je ne me suis pas concentrée sur notre mission mais, je vous en prie, ne me grondez pas.
— Je ne vous adresserai aucun reproche, répliqua Élayne d’un ton ferme. Pour autant que vous vous souviendrez d’être prudente à l’avenir. » Egeanine s’éclaircit la gorge. « Oh, oui », ajouta hâtivement Élayne. L’attente semblait commencer à jouer sur ses nerfs ; il y avait des taches colorées sur ses joues. « Avez-vous trouvé le collier et le sceau ?
— Je les ai. » Elle tapota son escarcelle. Les clameurs au-dehors semblaient gagner en force. Et les cris résonnant dans les couloirs aussi. Liandrin devait retourner le palais sens dessus dessous pour découvrir ce qui était arrivé. « Qu’est-ce qui retient ces hommes ?
— Ma Légion… », commença Amathera. Élayne la regarda et elle referma promptement la bouche. Quelque conversation qu’elles avaient eue, cela avait vraiment dû être quelque chose. La Panarch avait la tête d’une petite fille qui a peur d’être envoyée au lit sans dîner.
Nynaeve jeta un coup d’œil à Egeanine. La Seanchane observait attentivement la porte. Elle avait voulu aller la chercher. Pourquoi ne me laisse-t-elle pas la détester ? Suis-je si différente d’elle ?
Soudain la porte s’ouvrit. Juilin retira de la serrure deux fines tiges de métal courbées et abandonna sa position accroupie pour se redresser. Du sang coulait sur le côté de son visage. « Dépêchez-vous. Il faut que nous soyons loin d’ici avant que la situation se gâte. »
Regardant derrière lui avec surprise, Nynaeve se demanda ce qu’il estimait une situation périlleuse. Les matelots de Bayle Domon, au moins trois cents d’entre eux, formaient un demi-cercle sur deux rangs autour de la porte, Domon lui-même brandissait un gourdin et leur criait des encouragements. Il était obligé de crier à cause du vacarme qui emplissait la vaste rue. Des hommes se coudoyaient, se débattaient et vociféraient en une masse surexcitée, juste maintenus à l’écart par les massues et les gourdins des matelots. Ce n’est pas qu’ils s’intéressaient vraiment aux marins. Éparpillés parmi la foule, des groupes de Blancs Manteaux à cheval assénaient des coups d’épée à des hommes qui les assaillaient avec des fourches, des douves de tonneau et leurs mains nues. Des averses de pierres tombaient autour d’eux, parfois jetant à bas un casque, mais en silence dans ce tumulte. Le cheval d’un Blanc Manteau isolé hurla subitement et se cabra, se renversa en arrière ; il se releva rapidement, moins son cavalier. D’autres montures sans cavalier se voyaient çà et là dans la masse d’hommes. Était-ce cela qu’ils avaient déclenché juste pour leur servir, à elles, de couverture ? Elle essaya de se remémorer pourquoi – posa la main sur son escarcelle pour sentir le sceau en cuendillar, le collier et les bracelets – mais c’était pénible. Des hommes mouraient là-bas, sûrement.
« Allez-vous bouger, vous les femmes ? » appela Thom en leur faisant signe de sortir. Il avait une estafilade qui saignait au-dessus d’un de ses sourcils broussailleux, peut-être due à une pierre, et sa cape marron ne valait plus rien maintenant même pour des chiffons. « Si jamais la Légion de la Panarch cesse de détaler, ceci risque de mal tourner. »
Amathera émit un son de surprise, juste avant qu’Élayne la pousse avec fermeté dehors. Nynaeve et Egeanine suivirent et, dès que les quatre femmes furent sorties, les marins se replièrent derrière elles en un cercle étroit qui commença à forcer un passage pour s’éloigner du palais. Nynaeve réussissait tout juste à se tenir debout, bousculée par les hommes qui essayaient de la protéger. Une fois, Egeanine glissa et faillit tomber. Nynaeve l’attrapa par le bras, l’aida à se redresser et reçut en retour un sourire reconnaissant. Nous ne sommes pas tellement différentes, songea-t-elle. Pas pareilles mais pas tellement différentes que ça. Elle n’eut pas à se forcer pour adresser un sourire encourageant à la Seanchane.
Le fourmillement de foule se poursuivait plusieurs rues au-delà du palais mais, une fois qu’ils s’en dégagèrent, les rues étroites et tortueuses étaient presque désertes. Ceux qui ne participaient pas activement à l’émeute semblaient assez sages pour s’en tenir à l’écart. Les marins reculèrent légèrement afin de laisser plus d’espace aux jeunes femmes. Néanmoins, tout traînard qui tournait les yeux dans leur direction recevait des regards durs. Les rues de Tanchico étaient toujours les rues de Tanchico. Nynaeve en fut surprise jusqu’à un certain point. Elle avait l’impression qu’elle était restée des semaines dans le palais. Sûrement que la ville aurait dû être différente.
Quand le brouhaha commença à faiblir derrière eux, Thom exécuta un salut fort élégant à l’adresse d’Amathera auprès de qui il boitillait. « Un honneur, Panarch, dit-il. Si je puis vous être de quelque service, vous n’avez qu’à parler. »
Ce fut un choc quand Amathera jeta un coup d’œil à Élayne, grimaça légèrement et répliqua : « Vous me prenez pour quelqu’un d’autre, messire. Je ne suis qu’une pauvre réfugiée de la campagne, sauvée par ces bonnes personnes. » Thom échangea avec Juilin et Domon des regards surpris mais, quand il ouvrit la bouche, Élayne intervint : « Pourrions-nous continuer jusqu’à l’auberge, Thom ? Ceci n’est guère l’endroit pour tenir une conversation. »