Perrin caressa le cou de Steppeur pour calmer l’étalon. Il lui fallait garder ces hommes. « Vous me voulez ? Très bien. Quand ce sera fini, quand les Trollocs seront vaincus, je n’opposerai pas de résistance si vous essayez de m’arrêter.
— Non ! » crièrent ensemble Ban et Tell, et derrière eux montèrent des protestations indistinctes parmi les autres. Aram leva les yeux vers lui, saisi.
« Promesse sans valeur, ricana Bornhald. Vous voulez que tout le monde meure ici sauf vous !
— Vous ne le saurez jamais si vous vous enfuyez, n’est-ce pas ? » Perrin adopta un ton dur et méprisant. « Je serai fidèle à ma promesse mais, si vous filez, vous risquez de ne jamais me retrouver. Sauvez-vous si vous voulez ! Sauvez-vous et tâchez d’oublier ce qui arrive ici ! Tous vos discours que vous protégez les gens des Trollocs. Combien sont morts de la main des Trollocs depuis votre arrivée ? Ma famille n’a pas été la première, et certainement pas la dernière. Filez ! Ou restez si vous êtes capables de vous souvenir que vous êtes des hommes. Si vous avez besoin de trouver du courage, regardez les femmes, Bornhald. Chacune d’elles est plus brave que toute votre bande, vous autres Blancs Manteaux ! »
Bornhald tressautait comme si chaque mot était un coup ; Perrin crut qu’il allait tomber de sa selle. Se redressant dans un sursaut, Bornhald le regarda fixement. « Nous resterons, dit-il d’une voix rauque.
— Mais, mon Seigneur Bornhald, protesta Byar.
— L’honneur sauf ! lui répliqua Bornhald dans un rugissement. Si nous devons mourir ici, nous mourrons l’honneur sauf ! » Il ramena avec effort sa tête vers Perrin, de la salive aux lèvres. « Nous resterons. Mais à la fin je vous verrai mort, Engeance de l’Ombre ! Pour ma famille, pour mon père, je vous… verrai… mort ! » Sciant avec rudesse la bouche de son cheval pour qu’il tourne, il repartit au petit galop vers sa colonne à cape blanche. Byar découvrit ses dents dans un défi muet à Perrin avant de le suivre.
« Vous n’avez pas l’intention de tenir cette promesse ? dit Aram avec anxiété. Vous ne pouvez pas.
— Il faut que j’inspecte tout le monde », répliqua Perrin. Peu de chances qu’il vive assez longtemps pour la tenir. « Il n’y a pas beaucoup de temps. » Il talonna les flancs de Steppeur et le cheval bondit en avant, en direction de l’extrémité ouest du village.
Derrière les pieux aiguisés plantés face au Bois de l’Ouest, des hommes étaient accroupis avec leurs lances, hallebardes et armes d’hast façonnées par Haral Luhhan, qui était là en gilet de forgeron avec une lame de faux emmanchée au bout d’une hampe de près d’une toise et demie. Derrière eux étaient postés les hommes armés d’arcs en rangs interrompus par quatre catapultes, Abell Cauthon marchant lentement le long de ces rangs pour parler à chacun.
Perrin arrêta sa monture à côté d’Abell. « On annonce qu’ils arrivent du nord et du sud, dit-il à mi-voix, mais ayez l’œil.
— Nous y veillerons. Et je suis prêt à envoyer la moitié de mes hommes là où l’on en aura besoin. Ils s’apercevront que l’on peut se casser les dents sur les gens des Deux Rivières. » Le sourire d’Abell rappelait celui de son fils.
À la grande confusion de Perrin, les hommes poussèrent des acclamations en ordre dispersé quand il passa à cheval près d’eux, les Compagnons et la bannière sur ses talons : « Les-Yeux-d’Or ! Les-Yeux-d’Or ! » et de temps en temps un « Seigneur Perrin ». Il savait bien qu’il aurait dû refréner cela plus énergiquement dès le début.
Au sud, c’est Tam qui était en charge, plus grave qu’Abell et marchant presque comme un Lige, la main posée sur la poignée de son épée. Cette grâce farouche, redoutable, avait quelque chose d’étrange chez ce paysan trapu aux cheveux gris. Toutefois ses propos à Perrin ne différèrent guère de ceux d’Abell. « Nous autres des Deux Rivières, nous sommes plus coriaces que la plupart des gens ne l’imaginent, dit-il paisiblement. N’ayez crainte que nous ne nous montrions pas à la hauteur aujourd’hui. »
Alanna était auprès d’une des six catapultes installées là, s’occupant d’une grosse pierre qui était soulevée dans le cuilleron au bout du style – une poutre épaisse. Ihvon était en selle sur son cheval à côté d’elle dans sa cape de Lige aux couleurs changeantes, svelte comme une lame d’épée et alerte comme un faucon ; nul doute qu’il avait choisi son terrain – n’importe où se trouvait Alanna – et son combat – l’en sortir vivante à n’importe quel prix. Il regarda à peine Perrin, mais l’Aes Sedai s’immobilisa, les mains planant au-dessus de la pierre, le suivant des yeux quand il passa. Il la sentait pratiquement peser, mesurer et juger. Ces vivats le suivaient aussi.
À l’endroit où la herse de pieux courait derrière les quelques maisons à l’est de L’Auberge de la Source du Vin, c’est Jon Thane et Samel Crawe qui se partageaient le commandement. Perrin leur dit la même chose qu’à Abell et une fois encore reçut à peu près la même réponse. Jon, en cotte de mailles avec des trous rouillés à plusieurs endroits, avait vu la fumée de son moulin en train de brûler et Samel, avec sa face chevaline et son long nez, était sûr d’avoir vu la fumée de sa ferme. Ni l’un ni l’autre ne s’attendaient à ce que la journée soit facile, mais les deux se drapaient dans une froide détermination comme dans une cape.
C’est vers le nord que Perrin avait décidé de se battre. Tripotant le ruban pendant sur un de ses revers, il regarda dans la direction de la Colline-au-Guet, la direction qu’avait prise Faile, et il se demanda pourquoi il avait choisi le côté du nord. Vole librement, Faile. Vole libre, mon cœur. Il se dit que c’était un endroit aussi bon qu’un autre pour mourir.
C’est Bran qui était censé diriger ici les opérations, coiffé de son casque d’acier et vêtu de son justaucorps sur lequel étaient cousus des disques de métal, mais il interrompit son inspection des hommes postés le long de la herse de pieux pour adresser à Perrin un salut aussi profond que le permettait sa corpulence. Gaul et Khiad étaient prêts, la tête drapée dans la shoufa et le visage caché jusqu’aux yeux derrière un voile noir. Côte à côte, remarqua Perrin ; quel que fût ce qui s’était passé entre eux l’avait apparemment emporté sur la haine que se vouaient leurs clans. Loial avait une paire de haches de bûcheron qui paraissaient minuscules dans ses mains énormes ; ses oreilles huppées pointaient farouchement en avant et son grand visage était sévère.
Est-ce que vous croyez que je vais m’enfuir ? avait-il dit quand Perrin avait suggéré qu’il pourrait se faufiler dans la nuit à la suite de Faile. Ses oreilles s’étaient affaissées sous le coup de la fatigue et de l’amour-propre blessé. Je suis venu avec vous, Perrin, et je resterai jusqu’à ce que vous partiez. Puis il avait subitement éclaté de rire, un rire grave claironnant qui avait presque fait trembler les assiettes. Peut-être que quelqu’un racontera une histoire sur moi, un jour. Nous ne sommes pas amateurs de ce genre de chose, mais il pourrait y avoir un héros ogier, je suppose. Une plaisanterie, Perrin. J’ai dit une plaisanterie. Riez. Allons, nous nous raconterons des plaisanteries, nous rirons et nous penserons à Faile qui vole librement.