« Reculez ! » ordonna Perrin de toute sa voix. Un Trolloc au boutoir de sanglier, déjà ensanglanté, se força un passage dans les rangs humains, avec des cris aigus, frappant de sa grosse épée incurvée. La hache de Perrin lui fendit la tête jusqu’au boutoir. Steppeur tentait de se cabrer, hurlant silencieusement dans le vacarme. « Reculez ! » Darl Coplin s’affaissa, les mains crispées sur une cuisse transpercée par une lance de la grosseur d’un poignet ; le vieux Bili Congar s’efforça de le traîner en arrière tout en manœuvrant maladroitement un épieu ; Hari Coplin brandit sa hallebarde pour défendre son frère, la bouche béante dans un cri qui semblait muet. « Reculez entre les maisons ! »
Il n’était pas sûr que d’autres avaient entendu et relayé l’ordre, ou simplement s’ils cédaient à la pression du poids énorme des Trollocs mais, avec lenteur, un pas fait à regret à la fois, les humains revenaient en arrière. Loial maniait ses haches sanglantes comme des maillets, sa large bouche crispée dans un rictus. À côté de l’Ogier, Bran ferraillait farouchement avec sa lance ; il avait perdu son casque d’acier et du sang coulait dans sa couronne de cheveux gris. Du haut de son étalon, Tomas creusait un espace autour de Vérine ; les cheveux en désordre, elle avait perdu son cheval ; des boules de feu filaient d’entre ses mains et chaque Trolloc frappé explosait en flammes comme s’il avait été imbibé d’huile. Pas suffisamment pour tenir. Les hommes des Deux Rivières reculaient, se bousculant autour de Steppeur. Gaul et Khiad luttaient dos contre dos ; elle n’avait plus qu’une lance et lui tailladait et frappait avec son gros poignard. À l’est et à l’ouest, des hommes s’étaient déployés en courbe au-delà des défenses qui étaient là, pour éviter que les Trollocs les prennent de flanc, et ils les arrosaient de flèches. Pas suffisant. Il fallait reculer.
Soudain, une gigantesque forme aux cornes de bélier s’efforça d’arracher Perrin de sa selle, essaya de se hisser derrière lui. Se débattant, Steppeur s’affaissa sous leurs poids combinés. La jambe coincée et douloureuse à croire qu’elle était près de se casser, Perrin se démena pour ramener sa hache à sa portée, pour écarter de sa gorge des mains plus grosses que celles d’un Ogier. Le Trolloc hurla quand l’épée d’Aram s’enfonça dans son cou. Alors même qu’il s’effondrait sur Perrin dans des éclaboussures de sang, le Rétameur pivota avec souplesse pour plonger sa lame dans le ventre d’un autre Trolloc.
Grognant de douleur, Perrin se dégagea à coups de pied, aidé par Steppeur qui se redressait, mais pas question de songer à se remettre en selle. Il roula de côté pour éviter de justesse les sabots d’un cheval couleur d’ébène qui plongeaient vers le sol à l’endroit exact où s’était trouvée sa tête. Face sans yeux, blême et ricanante, l’Évanescent se pencha sur sa selle alors que Perrin tentait de se relever et sabra de son épée noire, Perrin en sentit le vent lui effleurer les cheveux comme il se laissait retomber. Brutalement, Perrin balança sa hache et trancha une des jambes du cheval. Monture et cavalier s’affalèrent ensemble ; pendant qu’ils s’effondraient, Perrin enfonça sa hache là où auraient dû se trouver les yeux du Demi-Homme.
Il dégagea avec effort sa lame à temps pour voir les dents de la fourche de Daise Congar percer la gorge d’un Trolloc au museau de chèvre. Lequel saisit la longue hampe d’une main et frappa de l’autre avec une lance barbelée, mais Marine al’Vere lui fendit calmement le jarret d’un seul élan de son couperet, la jambe plia et Marine sectionna avec autant de sang-froid la colonne vertébrale du Trolloc à la base de sa nuque. Un autre Trolloc souleva en l’air Bode Cauthon par sa tresse ; la bouche ouverte dans un cri terrifié, elle enfonça sa hache à couper le bois dans son épaule couverte d’une cotte de mailles dans la même seconde où sa sœur, Eldrin, lui enfonçait son épieu dans la poitrine où Neysa Ayellin à la natte grise plongeait aussi un gros couteau de boucher.
D’un bout à l’autre de la ligne, aussi loin que Perrin pouvait voir, les femmes étaient là. Leurs nombres étaient l’unique raison pour laquelle la ligne tenait encore, presque acculée contre les maisons. Les femmes au milieu des hommes, épaule contre épaule ; certaines à peine plus que de toutes jeunes filles, mais aussi certains de ces « hommes » ne s’étaient pas encore rasés. Quelques-uns n’auraient jamais à le faire. Où étaient les Blancs Manteaux ? Les enfants ! Puisque les femmes étaient ici, il n’y avait personne pour emmener les enfants à l’abri. Où étaient ces sacrés Blancs Manteaux ?S’ils arrivaient maintenant, au moins pourraient-ils gagner encore quelques minutes. Quelques minutes pour mettre les enfants en lieu sûr.
Un garçonnet, le même petit coursier brun qui était venu le trouver la veille au soir, le saisit par le bras alors qu’il se tournait pour chercher les Compagnons. Il faudrait que les Compagnons fraient une voie de sortie pour les enfants. Il les enverrait, et lui se débrouillerait de son mieux ici. « Seigneur Perrin ! lui cria le gamin à travers le fracas assourdissant. Seigneur Perrin ! » Perrin essaya de se dégager, puis l’attrapa tout trépignant sous son bras ; il devrait être avec les autres enfants. Séparés, en rangs serrés s’étirant de maison en maison, Ban, Tell et les autres Compagnons tiraient à l’arc du haut de leur selle, par-dessus la tête des hommes et des femmes. Wil avait planté la hampe de la bannière en terre pour pouvoir lui aussi se servir de son arc. Vaille que vaille, Tell avait réussi à rattraper Steppeur ; les rênes du louvet étaient attachées à la selle. Le gamin pourrait aller sur le dos de Steppeur.
« Seigneur Perrin ! Écoutez, s’il vous plaît ! Maître al’Thor dit que des gens attaquent les Trollocs ! Seigneur Perrin ! »
Perrin se trouvait à mi-chemin de Tell, clopinant sur sa jambe meurtrie, quand le message pénétra dans son esprit. Il fourra le manche de sa hache dans sa ceinture pour soulever par les épaules le petit garçon jusqu’à sa figure. « Les attaquent ? Qui ?
— Je ne sais pas, Seigneur Perrin. Maître al’Thor a dit de vous prévenir qu’il avait cru entendre quelqu’un crier “La Tranchée-de-Deven”. »
Aram agrippa le bras de Perrin et pointa sans un mot son épée ensanglantée. Perrin se retourna juste à temps pour voir une volée de flèches plonger sur les Trollocs. Venant du nord. Une autre volée montait déjà vers le sommet de sa trajectoire.
« Retourne avec les autres enfants », ordonna-t-il en reposant le gamin sur le sol. Il devait être plus haut pour voir. « Va ! Tu as bien travaillé, petit ! » ajouta-t-il en courant gauchement vers Steppeur. Le petit gars s’en fut tout souriant au galop vers le village. Chaque pas imprimait un élan douloureux dans la jambe de Perrin ; peut-être était-elle cassée. Il n’avait pas le temps de s’en préoccuper.
Saisissant les rênes que lui lançait Tell, il se hissa en selle. Et se demanda s’il voyait ce qu’il désirait voir au lieu de ce qui était là réellement.
Au-dessous d’une bannière à l’Aigle Rouge, à la lisière où s’étaient trouvés les champs, se tenaient de longues rangées d’hommes en habits de paysan qui tiraient de l’arc avec méthode. Et à côté de la bannière Faile était en selle sur Hirondelle, Baine près de son étrier. Ce devait être Baine derrière ce voile noir, et il distinguait nettement le visage de Faile. Elle avait l’air animée, tremblante, terrifiée et exubérante. Elle était belle.