Il la souleva de sa selle en riant et l’assit en travers devant lui ; elle rit en protestant et s’étira par-dessus le pommeau pour l’entourer de ses deux bras. « Je ne serai jamais, jamais fâché contre toi, je le j… » Elle l’interrompit en plaquant une main sur sa bouche.
« Ma mère dit que ce que mon père lui a fait de pire était de jurer de ne jamais se mettre en colère contre elle. Il lui a fallu une année pour l’obliger à renoncer à son serment et elle dit qu’il était pratiquement devenu invivable longtemps avant à force d’avoir gardé sa mauvaise humeur à l’intérieur. Tu seras fâché contre moi, Perrin, et moi contre toi. Si tu tiens à prononcer un autre vœu de mariage, jure de ne jamais le dissimuler quand tu le seras. Je ne peux pas venir à bout de ce que tu ne me laisseras pas voir, mon mari. Mon mari, répéta-t-elle d’un ton satisfait en se blottissant contre lui. « J’aime la sonorité de ce mot-là. »
Il remarqua qu’elle n’avait pas dit qu’elle le laisserait toujours savoir quand elle-même serait en colère ; d’après ses expériences passées, il aurait à le découvrir de la façon la plus pénible au moins la moitié du temps. Et elle n’avait pas promis non plus de ne pas avoir de secrets pour lui. Présentement, peu importait du moment qu’elle était avec lui. « Je te laisserai savoir quand je serai fâché, mon épouse », promit-il. Elle le regarda du coin de l’œil comme si elle ne savait pas trop comment prendre cette promesse. Tu ne parviendras jamais à les comprendre, Cousin Jaim, mais cela te sera égal.
Brusquement, il eut conscience des cadavres de Trollocs qui l’entouraient comme un champ noir plein d’herbes empennées, des Myrddraals qui se débattaient refusant encore de mourir pour de bon. Il tourna lentement Step-peur. Un abattoir et un carnage d’Engeances de l’Ombre qui s’étendaient sur des centaines de pas dans toutes les directions. Des corneilles sautillaient déjà sur le terrain et des vautours planaient dans les airs en un énorme nuage tourbillonnant. Pas de corbeaux, toutefois. Et le même spectacle au sud d’après Jaim ; comme preuve, il voyait tournoyer les vautours au-delà du village. Pas assez pour venger Deselle ou Adora ou le petit Paet ou… Pas assez ; ce ne serait jamais assez. Rien ne pourrait jamais acquitter cette dette. Il serra Faile contre lui ; suffisamment fort pour qu’elle émette un son de protestation indistinct mais quand il voulut relâcher son étreinte, elle plaqua les mains sur ses bras, les agrippant avec autant de force pour les maintenir en place. Elle, c’était assez.
Des gens sortaient à flots du Champ d’Emond, Bran qui boitait et se servait de sa lance comme bâton, Marine qui souriait, un bras passé autour de lui, Daise que Wit, son mari, tenait embrassée, Gaul et Khiad la main dans la main et leur voile abaissé. Les oreilles de Loial s’étaient affaissées sous le poids de la fatigue et Tam avait du sang sur la figure, quant à Flann Lewin, il demeurait debout uniquement grâce au soutien de sa femme, Adine ; il y avait du sang sur presque tout le monde et des pansements de fortune. N’empêche, ils arrivaient en foule grandissante, Elam et Dav, Ewin et Aram, Eward Candwin et Buel Dowtry, les palefreniers de L’Auberge de la Source du Vin Hu et Tan, Ban et Tell et les Compagnons chevauchant toujours avec cette bannière. Cette fois, il ne vit pas les visages manquants, seulement ceux qui étaient toujours là. Vérine et Alanna à cheval, avec Tomas et Ihvon chevauchant tout près à leur suite. Le vieux Bili Congar qui brandissait un pichet contenant sûrement de l’aie ou mieux encore de l’eau-de-vie, et Cenn Buie plus noueux que jamais avec en plus des contusions, et Jac al’Seen avec un bras autour de son épouse, ses fils et ses filles autour de lui avec leurs femmes et leurs maris. Raen et lia, toujours avec les bébés attachés sur le dos. D’autres encore. Des visages qu’il ne connaissait pas du tout ; des hommes qui venaient probablement de la Tranchée-de-Deven et des fermes d’alentour. Des petits garçons et des petites filles qui couraient parmi eux en riant.
Ils se déployèrent de chaque côté, formant un vaste cercle avec les gens de la Colline-au-Guet, Faile et lui au centre. Tous évitaient les Évanescents qui agonisaient, et c’était comme s’ils voyaient non pas les Engeances de l’Ombre gisant partout mais seulement les deux sur Steppeur. Ils observaient en silence jusqu’à ce que Perrin commence à se sentir nerveux. Pourquoi personne ne dit quelque chose ? Pourquoi regardent-ils avec cette fixité ?
Les Blancs Manteaux apparurent, sortant lentement à cheval du village dans leur longue colonne brillante par quatre, Dain Bornhald à leur tête avec Jaret Byar. Chaque cape était éclatante de blancheur comme fraîchement lavée ; chaque lance s’inclinait avec précision selon le même angle. Des murmures moroses se firent entendre, mais les gens s’écartèrent pour les laisser pénétrer dans le cercle.
Bornhald leva une main couverte d’un gantelet, immobilisant la colonne dans un cliquetis de brides et des grincements de selles quand il fut en face de Perrin. « C’est fini, Engeance de l’Ombre. » La bouche de Byar frémit sur le point d’esquisser une grimace hargneuse, mais le visage de Bornhald ne changea pas, sa voix ne monta pas d’un ton. « Les Trollocs sont anéantis ici. Comme nous en étions convenus, je vous arrête maintenant comme Ami du Ténébreux et assassin.
— Non ! » Faile se retourna pour regarder Perrin, le regard furieux. « Qu’est-ce qu’il raconte, comme vous en étiez convenus ? »
Ses paroles furent presque noyées par le rugissement montant de tous les côtés. « Non ! Non ! » et « Vous ne le prendrez pas ! » et « Les-Yeux-d’Or ! »
Sans quitter du regard Bornhald, Perrin allongea une main et le calme se rétablit lentement. Quand le silence fut total, il déclara : « J’ai dit que je ne résisterais pas si vous apportiez votre soutien. » Surprenant comme sa voix était tranquille ; intérieurement, il bouillonnait d’une lente colère froide. « Si vous prêtiez assistance, Blanc Manteau. Où étiez-vous ? » L’autre ne répondit pas.
Daise Congar sortit du cercle de la foule avec Wit, qui s’attachait à elle comme s’il avait l’intention de ne plus jamais la lâcher. D’ailleurs, le bras robuste de Daise entourait les épaules de Wit à peu près de la même façon. Ils formaient un tableau curieux tandis qu’elle plantait fermement sa fourche transformée en arme d’hast, elle le dominant d’une tête et tenant son considérablement plus petit mari comme si elle voulait le protéger. « Ils se trouvaient sur le Pré Communal, annonça-t-elle d’une voix forte, tous alignés et en selle sur leurs chevaux, beaux comme des jeunes filles prêtes pour le bal du dimanche. Ils n’ont pas bougé. C’est cela qui nous a décidées à venir… » Un farouche murmure d’assentiment provint des femmes. « … quand nous avons vu que vous étiez sur le point d’être débordés, et qu’ils se contentaient de rester assis là comme des loupes sur une bûche ! »
Pas une seconde Bornhald ne détourna les yeux de Perrin. « Est-ce que vous vous imaginiez que je vous ferais confiance ? dit-il railleur. Votre plan n’a échoué que parce que les autres sont arrivés – oui ? – et vous ne pouvez pas prétendre vous en glorifier. » Faile bougea ; sans cesser de fixer Bornhald, Perrin posa un doigt en travers de ses lèvres juste alors qu’elle ouvrait la bouche. Elle le mordit – fort – mais elle ne dit rien. La voix de Bornhald commença finalement à s’échauffer. « Je vous verrai pendu, Engeance de l’Ombre. Je vous verrai pendu, quoi qu’il en coûte ! Je vous verrai mort, le monde devrait-il brûler ! » La dernière phrase résonna comme un cri. L’épée de Byar dégagea du fourreau sa lame sur une longueur de main ; un Blanc Manteau massif derrière lui – Farran, Perrin pensa qu’était son nom – dégaina la sienne entièrement, avec un sourire satisfait en contraste avec le rictus qui découvrait les dents de Byar.