Ils se figèrent comme des carquois cliquetaient quand des flèches en furent sorties, et des arcs se levèrent tout autour du cercle, les empennages tirés jusqu’à l’oreille, chaque pointe à large fer plat dirigé vers un Blanc Manteau. Tout le long de l’épaisse colonne, des selles aux grands arçons grincèrent comme les hommes modifiaient leur assise avec malaise. Bornhald ne montra aucun signe de peur, et de lui n’émanait pas non plus de senteur de peur ; son odeur était toute entière de haine. Il parcourut d’un regard presque fiévreux les gens des Deux Rivières qui encerclaient ses hommes et ramena sur Perrin ce regard aussi brûlant et rempli de haine.
Perrin fit un signe vers le bas et la tension fut relâchée avec répugnance sur les cordes, les arcs abaissés lentement. « Vous ne vouliez pas aider. » Sa voix était d’un froid de fer, d’une dureté d’enclume. « Depuis votre arrivée aux Deux Rivières, l’aide que vous avez apportée a été presque fortuite. En réalité, cela vous était égal que des gens soient brûlés vifs, tués, pour autant que vous pouviez trouver quelqu’un à qualifier d’Ami du Ténébreux. » Bornhald frissonna, bien qu’ayant encore le regard brûlant. « Il est temps de vous en aller. Pas seulement du Champ d’Emond. Il est temps que vous rassembliez vos Blancs Manteaux et quittiez les Deux Rivières. Maintenant, Bornhald. Vous partez maintenant.
— Je vous verrai pendu un jour », dit Bornhald à mi-voix. Il leva la main d’un geste brusque pour que la colonne le suive et talonna en avant son cheval comme pour renverser Perrin.
Perrin écarta Steppeur de son passage ; il voulait le départ de cette troupe, pas un massacre de plus. Que cet homme ait donc son dernier geste de défi.
Bornhald ne tourna pas une fois la tête, mais Byar aux joues cadavériques dévisagea Perrin avec une haine silencieuse et Farran parut le regarder avec regret pour une raison quelconque. Les autres maintenaient leurs yeux fixés droit devant eux quand ils passèrent dans un tintement de sellerie et le clop-clop des sabots. Le cercle s’ouvrit en silence pour les laisser sortir, en direction du nord.
Un groupe de dix ou douze hommes s’approchèrent à pied de Perrin, certains avec des bribes et des morceaux mal assortis de vieille armure, tous souriant anxieusement tandis que défilaient les derniers des Blancs Manteaux. Il n’en reconnut aucun. Un bonhomme au visage tanné, au large nez, semblait être leur chef, ses cheveux blancs à découvert mais un haubert rouillé lui descendant jusqu’aux genoux, le col d’une casaque de fermier émergeant toutefois autour de son cou. Il s’inclina gauchement par-dessus son arc. « Jerinvar Barstere, mon Seigneur Perrin. Jer, on m’appelle. » Il parlait vite, comme s’il craignait d’être interrompu. « Pardon de vous déranger. Quelques-uns d’entre nous allons suivre les Blancs Manteaux, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Bon nombre désirent rentrer chez eux, même si nous ne pouvons pas y arriver avant la nuit. Il y a autant de Blancs Manteaux qu’ici à la Colline-au-Guet, mais ils ont refusé de venir. Avaient des ordres de rester sur place, qu’ils ont dit. Bande d’imbéciles si vous voulez mon avis, et nous sommes plus que fatigués de les avoir chez nous, à fourrer leur nez dans la maison des gens et à tenter de nous inciter à accuser notre voisin de quelque chose. Nous allons leur faire un bout de conduite, avec votre permission. » Il adressa à Faile un regard confus, plongeant vers le bas son menton puissant, mais le flot de paroles ne ralentit pas. « Pardon, Dame Faile. Je n’avais pas l’intention de vous ennuyer, vous et votre seigneur. Juste souhaité le mettre au courant que nous sommes avec lui. Une belle femme que vous avez là, mon Seigneur. Une belle femme. Sans vouloir vous offenser, ma Dame. Eh bien, nous avons encore du jour et bavarder n’a jamais tondu de moutons. Pardon pour vous avoir importuné, mon Seigneur Perrin. Pardon, ma Dame Faile. » Il s’inclina de nouveau, imité par les autres, et ils s’en allèrent pressés par lui qui leur marmottait : « Nous n’avons pas le temps de nous imposer au seigneur et à sa dame. Il y a encore du pain sur la planche. »
« Qui était-ce ? » questionna Perrin, un peu ahuri par ce débit torrentiel ; Daise et Cenn à la fois ne pouvaient pas parler autant. « Le connais-tu, Faile ? De la Colline-au-Guet ?
— Maître Barstere est le Maire de la Colline-au-Guet, et les autres sont les membres du Conseil du Village. Le Cercle des Femmes de la Colline-au-Guet va envoyer une délégation sous la conduite de leur Sagesse une fois que l’on sera certain qu’il n’y a plus de danger. Pour voir si “ce Seigneur Perrin” convient aux Deux Rivières, à ce qu’elles disent, mais elles demandaient toutes à ce que je leur montre comment exécuter une révérence devant toi, et la Sagesse, Edelle Gaelin, t’apporte une de ses tartes aux pommes séchées.
— Oh, que je me réduise en braises ! » soupira-t-il. Cela se répandait. Il savait bien qu’il aurait dû l’interdire avec énergie dès le début. « Ne m’appelez pas comme ça ! cria-t-il aux hommes qui s’éloignaient. Je suis un forgeron ! Vous m’entendez ? Un forgeron ! » Jer Barstere se retourna pour le saluer d’un geste de la main et hocher la tête avant de continuer à presser ses compagnons.
Avec un gloussement de rire, Faile lui tira la barbe. « Tu es un charmant idiot, mon Seigneur Forgeron. Trop tard pour revenir en arrière maintenant. » Soudain son sourire devint franchement espiègle. « Mon mari, y aurait-il une possibilité que tu puisses être bientôt un moment seul avec ton épouse ? Le mariage a l’air de m’avoir rendue aussi audacieuse qu’une effrontée de l’Arad Doman ! Je sais que tu dois être fatigué, mais… » Elle s’interrompit avec un petit cri aigu et se cramponna à sa tunique comme il lançait Steppeur d’un coup de talon au galop vers Y Auberge de la Source du Vin. Pour une fois, les acclamations qui suivirent ne le contrarièrent pas du tout.
« Les-Yeux-d’Or ! Seigneur Perrin ! Les-Yeux-d’Or ! »
Du haut de la branche épaisse d’un chêne feuillu à la lisière du Bois de l’Ouest, Ordeith contemplait le Champ d’Emond, à un quart de lieue au sud. C’était impossible. Harassez-les. Écorchez-les. Tout s’était déroulé conformément au plan. Même Isam s’était prêté au jeu. Pourquoi cet imbécile a-t-il cessé d’amener des Trollocs ? Il aurait dû en faire venir assez pour que le pays des Deux Rivières en soit noir ! De la salive dégouttait de ses lèvres, mais il ne le remarqua pas, pas plus qu’il ne s’avisa que sa main tâtonnait à sa ceinture. Harcelez-les jusqu’à ce que leurs cœurs éclatent ! Torturez-les et enfouissez-les hurlant en terre !Tout prévu pour attirer à lui Rand al’Thor, et voilà le résultat ! Le pays des Deux Rivières n’avait même pas été égratigné. Quelques fermes incendiées ne comptaient pas ; ni quelques fermiers dépecés vivants pour les marmites des Trollocs. Je veux que le pays des Deux Rivières flambe, flambe si bien que ce feu vive dans la mémoire des hommes pendant un millier d’années !
Il examina la bannière flottant au-dessus du village, et celle qui n’était pas tellement loin au-dessous de lui. Une tête de loup rouge sur fond blanc bordé de rouge, et un aigle rouge. Rouge pour le sang que le pays des Deux Rivières devait verser afin de tirer des hurlements de Rand al’Thor. Manetheren. Cela doit représenter la bannière de Manetheren. Quelqu’un leur avait parlé de Manetheren, hein ? Qu’est-ce que ces imbéciles connaissaient des jours de gloire de Manetheren ? Manetheren. Oui. Il y avait plus d’un moyen de les châtier. Il rit si fort qu’il faillit choir du chêne avant de se rendre compte qu’il ne se tenait plus des deux mains, que l’une de ses mains agrippait sa ceinture à l’endroit où un poignard aurait dû être accroché. Le rire se tourna en rictus furieux quand il regarda cette main. La Tour Blanche détenait ce qui lui avait été volé. Ce qui lui appartenait de droit, un droit qui remontait aux Guerres Trolloques.