Dans le lointain au sud et à l’ouest, une autre bande approchait à vive allure, soulevant une traînée de poussière dans sa course ; peut-être appartenait-elle à quelque autre clan en route pour l’Alcair Dal, mais il ne le pensait pas. Il y avait déjà seulement deux tiers des enclos représentés, pourtant il estimait que plus de quinze mille Aiels Taardads s’égrenaient derrière lui. Une armée en marche, et encore grandissante. Presque un clan entier venant à une assemblée de chefs, en violation de toute coutume.
Soudain Jeade’en atteignit le sommet d’une côte et là, dans une longue et large dépression se trouvait la foire rassemblée pour la réunion et, sur les collines au-delà, les camps des chefs de clan et d’enclos qui étaient déjà arrivés.
Répartis parmi deux ou trois cents des tentes basses sans parois latérales, toutes largement espacées, il y avait des pavillons du même matériau brun grisâtre qui étaient assez hauts pour que l’on se tienne debout dessous, avec des marchandises exposées à l’ombre sur des couvertures, des poteries émaillées aux couleurs vives et des tapis encore plus colorés, des bijoux en argent ou en or. Œuvres d’Aiels principalement, mais il y aurait aussi des choses provenant d’au-delà du Désert, y compris peut-être de la soie et de l’ivoire de très loin du côté de l’orient. Personne ne semblait s’occuper d’acheter ou de vendre ; les quelques hommes et femmes en vue étaient assis dans l’un ou l’autre des pavillons, généralement seuls.
Des cinq camps disséminés sur les hauteurs autour de la foire, quatre avaient l’air aussi déserts, seulement quelques douzaines d’hommes ou de Vierges de la Lance qui se déplaçaient parmi des tentes dressées pour au moins mille personnes. Le cinquième camp s’étendait sur deux fois plus de terrain qu’aucun des autres, avec des centaines de personnes visibles et probablement encore autant sous les tentes.
Rhuarc gravit au pas de course la colline derrière Rand, avec ses dix Aethan Dor, des Boucliers Rouges, suivi par Heirn avec dix Tain Shari, Vrais Sangs, plus une quarantaine de chefs d’enclos avec leur escorte d’honneur, tous avec lances et boucliers, arcs et carquois. Cela représentait une force formidable, plus que celle qui s’était emparée de la Pierre de Tear. Certains des Aiels dans les camps et parmi les pavillons regardaient vers le sommet de la colline. Pas les Aiels rassemblés là-haut, se douta Rand. Lui ; un homme à cheval. Une chose rarement vue dans la Terre Triple. Il leur en montrerait bien d’autres encore avant d’avoir fini.
Le regard de Rhuarc s’arrêta sur le camp le plus grand, où d’autres Aiels en cadin’sor sortaient en foule des tentes, tous pour tourner la tête dans leur direction. « Les Shaidos, ou je me trompe fort, dit-il à mi-voix. Couladin. Vous n’êtes pas le seul à enfreindre la coutume, Rand al’Thor.
— C’est peut-être aussi bien que je l’aie fait. » Rand tira la shoufa qui lui enveloppait la tête et la fourra dans la poche de sa tunique par-dessus Vangreal, la sculpture d’un homme au visage rond avec une épée en travers des genoux. Le soleil commençait à lui recuire la tête pour lui montrer quelle protection la pièce d’étoffe lui avait apportée. « Si nous étions venus selon la coutume..« » Les Shaidos s’élançaient au pas de course vers les montagnes, laissant derrière eux des tentes apparemment vides. Et causant une légère émotion dans les autres camps et dans la foire ; les Aiels cessèrent de contempler un homme à cheval pour suivre du regard les Shaidos. « Auriez-vous pu forcer un passage dans l’Alcair Dal à deux contre un sinon davantage, Rhuarc ?
— Pas avant la tombée de la nuit, répliqua lentement le chef de clan, pas même contre ces voleurs de chiens de Shaidos. Ceci est plus qu’une violation de la coutume ! Même les Shaidos devraient avoir plus d’honneur que cela ! »
Des murmures irrités d’acquiescement montèrent du groupe des autres Taardads sur le sommet de la colline. Sauf des Vierges de la Lance ; pour une raison quelconque, elles s’étaient rassemblées de côté autour d’Aviendha, discutant gravement entre elles. Rhuarc murmura quelques mots à l’un de ses Boucliers Rouges ; un homme aux yeux verts dont le visage semblait avoir été utilisé pour enfoncer les poteaux d’une palissade, et l’homme se tourna pour redescendre la pente en longues foulées rapides vers les Taardads qui arrivaient.
« Vous attendiez-vous à ceci ? demanda Rhuarc à Rand dès que le Bouclier Rouge fut parti. « Est-ce pour cette raison que vous avez convoqué le clan entier ?
— Pas à ceci exactement, Rhuarc. » Les Shaidos commençaient à se former en rang devant une brèche étroite dans les montagnes ; ils étaient en train de se voiler. « Mais il n’y avait pas d’autre raison pour que Couladin parte dans la nuit sinon qu’il avait hâte d’être quelque part, et où pouvait-il préférer être ailleurs qu’ici, pour me causer des ennuis ? Les autres sont-ils déjà dans l’Alcair Dal ? Pourquoi ?
— Il ne faut pas manquer la chance qu’offre un rassemblement de chefs, Rand al’Thor. Il y aura des discussions à propos de contestations concernant les limites de territoire, les droits de pacage, une douzaine de choses. L’eau. Si deux Aiels de clans différents se rencontrent, ils discutent d’eau. Trois de trois clans et ils discutent de l’eau et des pâturages.
— Et quatre ? » questionna Rand. Cinq clans déjà étaient représentés, plus les Taardads qui faisaient six.
Rhuarc hésita un instant, soupesant machinalement une de ses courtes lances. « Quatre entameront la danse des lances. Toutefois, cela ne devrait pas se produire ici. »
Les Taardads s’écartèrent pour laisser passer les Sagettes, la tête couverte de leur châle, avec Moiraine, Lan et Egwene à cheval derrière. Egwene et l’Aes Sedai portaient autour de leurs tempes ces bandes d’étoffe blanche mouillées, imitation humide des foulards de la tête des Aielles. Mat survint à cheval, lui aussi, isolé, sa lance à hampe noire en travers du pommeau de sa selle. Son chapeau à large bord voilait d’ombre son visage tandis qu’il examinait ce qui était devant.
Le Lige hocha la tête pour lui-même quand il vit les Shaidos. « Voilà qui pourrait mal tourner », dit-il à mi-voix. Son étalon noir roula les yeux en direction du pommelé de Rand ; rien que cela, et Lan observait attentivement les rangs aiels devant la brèche, pourtant il caressa le cou de Mandarb pour le calmer. « Mais pas tout de suite, je pense.
— Pas tout de suite, acquiesça Rhuarc.
— Si seulement tu… me permettais d’y aller avec toi. » À part cette légère hésitation, la voix de Moiraine était aussi sereine que d’ordinaire, un calme imperturbable était peint sur ses traits d’une éternelle jeunesse, mais ses yeux noirs étaient fixés sur Rand comme si son seul regard pouvait le forcer à céder.
Les longs cheveux clairs d’Amys sortant de dessous son châle oscillèrent comme elle secouait la tête d’un mouvement ferme. « La décision ne dépend pas de lui, Aes Sedai. Ceci est une affaire de chefs, une affaire d’hommes. Si nous vous laissions entrer maintenant dans l’Alcair Dal, la prochaine fois que les Sagettes, ou les Maîtresses-du-toit, se réuniraient, un chef de clan ou un autre voudra y mettre le nez. Ils pensent que nous nous ingérons dans leurs affaires et souvent ils essaient de se mêler des nôtres. » Elle adressa à Rhuarc un bref sourire destiné à lui faire comprendre qu’elle ne l’incluait pas ; le manque d’expression de son mari indiqua à Rand qu’il n’était pas de cet avis.