Lave les lances – Qui craint de mourir ?
Lave les lances – Personne que je connais !
Dans les camps des clans et dans la foire, les Aiels ouvraient des yeux stupéfaits ; quelque chose dans leur façon de se tenir dit à Rand qu’ils étaient silencieux. Parmi les conducteurs de chariot, certains restaient sur place comme pétrifiés ; d’autres lâchèrent leurs mulets et se précipitèrent sous leurs chariots. Et Keille et Isendre, Kadere et Natael observaient Rand.
Lave les lances – pendant que la vie est là.
Lave les lances –jusqu’à ce que la vie s’achève.
Lave les lances…
« Y allons-nous ? » Il n’attendit pas le hochement de tête de Rhuarc pour mettre en route d’un coup de talon Jeade’en et descendre la colline au pas, Adeline et les autres Vierges de la Lance se déployant autour de lui. Mat hésita un moment avant d’inciter de sa botte Pips à les suivre, mais Rhuarc et les chefs d’enclos tardaads, chacun avec ses dix gardes d’honneur, étaient partis en même temps que l’étalon pommelé. Une fois, à mi-chemin des tentes de la foire, Rand regarda en arrière vers le sommet de la colline. Moiraine et Egwene à cheval avec Lan. Aviendha debout avec les trois Sagettes. Tous l’observant. Il avait presque oublié ce que c’était que de n’avoir personne qui l’observe.
Quand il arriva à la hauteur de la foire, une délégation en sortit, dix ou douze femmes en jupe et corsage, et beaucoup d’or, d’argent et d’ivoire, autant d’hommes dans les nuances de gris et de brun du cadin’sor mais sans armes à part un poignard à la ceinture, et celui-ci généralement plus petit que l’arme à lame épaisse que portait Rhuarc. Néanmoins, ils se placèrent dans un endroit qui obligea Rand et les autres à s’arrêter, et parurent ne pas se préoccuper des Taardads voilés dont le flot passait à droite et à gauche.
Lave les lances – La vie est un rêve.
Lave les lances – Tous les rêves doivent prendre fin.
« Je n’attendais pas cela de toi, Rhuarc », dit un gros homme grisonnant. Il n’était pas gras – Rand n’avait pas vu d’Aiel gras – la lourdeur était du muscle. « Même de la part des Shaidos c’était une surprise, mais toi !
— Les temps changent, Mandhuin, répliqua le chef de clan. Depuis combien de temps les Shaidos sont-ils ici ?
— Ils sont arrivés juste au lever du soleil. Pourquoi ont-ils voyagé de nuit, qui peut le dire ? » Mandhuin fronça légèrement les sourcils en direction de Rand, pencha la tête vers Mat. « Des temps étranges, en vérité, Rhuarc.
— Qui est ici en dehors des Shaidos ? questionna Rhuarc.
— Nous les Goshiens, nous sommes arrivés les premiers. Puis les Shaarads. » Le gros homme grimaça en prononçant le nom de ses ennemis mortels, sans cesser son examen des deux natifs des Terres Humides. « Les Chareens et les Tomanelles sont venus plus tard. Et en dernier les Shaidos, comme je le disais. Sevanna a convaincu les chefs d’entrer dans l’Alcair Dal il n’y a qu’un instant. Bael ne voyait pas de raison de se réunir aujourd’hui, ni une partie des autres non plus. »
Une femme d’âge mûr au visage large, avec des cheveux plus blonds que ceux d’Adeline, posa les poings sur ses hanches dans un cliquetis de bracelets d’ivoire et d’or. Elle en portait autant, et autant de colliers, qu’Amys et sa sœur-épouse réunies. « Nous avons appris que Celui qui Vient avec l’Aube est sorti de Rhuidean, Rhuarc. » Elle regardait d’un air sombre Rand et Mat. Et la délégation entière faisait de même. « Nous avons appris que le Car’a’carn sera proclamé aujourd’hui. Avant que la totalité des clans soit là.
— Alors quelqu’un vous a annoncé une prophétie », dit Rand. Il toucha des talons les flancs du pommelé ; la délégation s’écarta de son chemin.
« Dovienya, murmura Mat. Mia dovienya neshodin soende. » Quelle qu’en fût la signification, cela ressemblait à un vœu fervent.
Les colonnes des Taardads étaient arrivées de chaque côté des Shaidos et se tournèrent face à eux, à une distance de quelques centaines de pas, toujours voilés, toujours en train de chanter. Ils n’exécutaient aucune manœuvre qui pouvait être considérée comme menaçante, en réalité, ils se tenaient seulement là, quinze ou vingt fois plus nombreux que les Shaidos, et chantaient en parfait accord d’une voix retentissante.
En approchant des Shaidos voilés de noir, Rand vit Rhuarc lever une main vers son propre voile. « Non, Rhuarc. Nous ne sommes pas ici pour nous battre contre eux. » Il voulait dire qu’il espérait que cela n’en viendrait pas là, mais l’Aiel le comprit différemment.
« Vous avez raison, Rand al’Thor. Pas d’honneur aux Shaidos. » Laissant pendre son voile, Rhuarc força la voix. « Pas d’honneur aux Shaidos ! »
Rand ne tourna pas la tête pour vérifier, mais il sentit que, derrière lui, des voiles noirs s’abaissaient.
« Oh, sang et cendres ! s’exclama Mat entre ses dents. Sang et sacrées cendres ! »
Les rangs des Shaidos ondulèrent avec malaise. Quel que fût le discours que Couladin ou Sevanna leur avait tenu, ils savaient compter. Danser la danse des lances avec Rhuarc et ceux qui l’accompagnaient était une chose, même si c’était contraire à toutes les coutumes ; affronter assez de Taardads pour les balayer comme une avalanche en était une autre bien différente. Ils se séparèrent lentement, reculant pour laisser passer Rand à cheval, se déplaçant pour dégager une voie large.
Rand poussa un profond soupir de soulagement. Adeline et les autres Vierges de la Lance, du moins, poursuivirent leur marche les yeux fixés droit devant elles, comme si les Shaidos n’existaient pas.
Lave les lances – pendant que je respire.
Lave les lances – mon acier brille.
Lave les lances…
Le chant s’affaiblit jusqu’au murmure derrière eux quand ils pénétrèrent dans la vaste gorge aux parois vertigineuses, profonde et plongée dans l’ombre à mesure qu’elle s’enfonçait en serpentant dans les montagnes. Pendant plusieurs minutes, les bruits les plus forts furent le martèlement des sabots sur la pierre, le bruissement des bottes souples des Aiels. Brusquement le couloir s’ouvrit sur l’Alcair Dal.
Rand comprit pourquoi le canyon avait été appelé un bol, bien qu’il n’eût rien de doré. Presque parfaitement rond, sa paroi grise descendait en pente tout autour excepté à l’autre extrémité où elle se rabattait vers l’intérieur comme une vague déferlante. Des rassemblements d’Aiels parsemaient les pentes, les têtes et les visages à découvert, un nombre plus important de rassemblements qu’il n’y avait de clans. Les Taardads qui étaient venus avec les chefs d’enclos se détachèrent pour rejoindre l’un ou l’autre de ces groupes. Selon Rhuarc, le regroupement par société plutôt que par clan aidait à maintenir la paix. Seuls ses Boucliers Rouges et les Vierges de la Lance continuèrent avec Rand et les chefs taardads.
Les chefs d’enclos des autres clans étaient tous réunis par clan, assis en tailleur devant une corniche profonde sous le surplomb recourbé. Six petits groupes, dont un de Vierges de la Lance, étaient postés entre les chefs d’enclos et la corniche. Ce devait être les Aiels venus pour l’honneur des chefs de clan. Six, bien que cinq clans seulement soient représentés. Sevanna devait avoir les Vierges pour elle – mais Aviendha avait été prompte à souligner que Sevanna n’avait jamais appartenu aux Far Dareis Mai – par contre, les supplémentaires… Onze hommes parmi eux, pas dix. Même en n’apercevant que la nuque d’une tête à chevelure couleur de flamme, Rand fut sûr que c’était Couladin.