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Rand laissa la tirade de l’autre déferler sans l’écouter. De toutes les choses possibles, jamais il n’avait imaginé celle-là. Comment ? Le mot ne cessait de bourdonner dans sa tête, pourtant il se sentait d’un sang-froid incroyable. Avec lenteur, il ôta sa tunique, hésitant un instant avant de repêcher l’angreal au fond de sa poche ; il l’inséra dans la ceinture de ses chausses, laissa choir la tunique et s’avança sur le devant de la corniche en délaçant calmement ses manches. Elles glissèrent quand il leva les bras au-dessus de sa tête.

Il fallut un moment aux Aiels assemblés pour qu’ils remarquent les Dragons enroulés aussi autour de ses bras, brillant au soleil. Leur silence s’établit peu à peu, mais il fut total. La bouche de Sevanna béa ; elle n’était pas au courant. Visiblement, Couladin n’avait pas pensé que Rand suivrait aussi vite, ne l’avait pas informée qu’un autre portait aussi les marques. Comment ? Il avait dû croire qu’il avait du temps devant lui ; une fois qu’il se serait imposé, Rand pouvait être chassé comme imposteur, ô Lumière, comment ? Si la Maîtresse-du-toit de la place forte de Comarda était maintenant abasourdie, les chefs de clan l’étaient aussi, sauf uniquement Rhuarc. Deux hommes marqués alors que la prophétie annonçait qu’un seul pouvait l’être.

Couladin continuait ses rodomontades, agitant les bras pour être sûr que tous voyaient. « … n’arrêterons pas aux pays des parjures ! Nous prendrons toutes les terres jusqu’à l’Océan d’Aryth ! Les hommes des Terres Humides ne peuvent résister à… » Il se rendit subitement compte du silence qui avait remplacé des acclamations passionnées. Il savait ce qui en était la cause. Sans se retourner pour regarder Rand, il cria : « Natif des Terres Humides ! Regardez ses vêtements ! Un homme des Terres Humides !

— Un homme des Terres Humides », acquiesça Rand. Il n’éleva pas la voix, mais le canyon la répercutait vers tous. Le Shaido parut surpris une seconde, puis arbora un sourire de triomphe… jusqu’à ce que Rand continue. « Que dit la Prophétie de Rhuidean ? “Né du sang”. Ma mère était Shaiel, une Vierge des Taardads Chumais. » Qui était-elle réellement ? D’où venait-elle ? Mon père était Janduin, de l’enclos de la Montagne de Fer, chef du clan des Taardads. » Mon père est Tam al’Thor. Il m’a trouvé, m’a élevé, m’a aimé. J’aurais bien voulu te connaître, Janduin, mais c’est Tam mon père. »… Né du sang mais élevé par ceux qui n’étaient pas du sang. Où les Sagettes m’ont-elles envoyé chercher ? Dans les places fortes de la Terre Triple ? Elles ont envoyé chercher de l’autre côté du Rempart du Dragon, où j’ai été élevé. Selon la prophétie. »

Bael et les trois autres hochèrent lentement la tête, bien qu’à regret ; il y avait toujours la question de Couladin ayant aussi l’empreinte des Dragons et, sans doute, ils préféreraient avoir quelqu’un des leurs. Le visage de

Sevanna s’était raffermi ; peu importe qui avait les vraies marques, il n’y avait pas de doute sur celui qu’elle soutenait.

L’assurance de Couladin ne vacilla pas un instant ; il se moqua ouvertement de Rand, et c’était même la première fois qu’il le regardait. « Depuis combien de temps la Prophétie a-t-elle été proclamée à l’origine ? » Il semblait encore croire qu’il était obligé de crier. « Qui peut dire si les mots n’ont pas été altérés ? Ma mère était une Far Dareis Mai avant de renoncer à la lance. Jusqu’à quel point le reste a-t-il changé ? Ou été changé ! On raconte qu’autrefois nous servions les Aes Sedai. Moi, je dis qu’elles veulent nous attacher de nouveau à elles ! Cet homme des Terres Humides a été choisi parce qu’il nous ressemble ! Il n’a rien de notre sang ! Il est venu avec les Aes Sedai au bout de leur laisse ! Et les Sagettes les ont accueillies comme des premières-sœurs ! Vous avez tous entendu parler de Sagettes qui peuvent accomplir des choses incroyables. Les Rêveuses se sont servies du Pouvoir Unique pour m’écarter de cet homme des Terres Humides ! Elles ont utilisé le Pouvoir, comme on raconte que le faisaient les Aes Sedai ! Les Aes Sedai ont amené cet homme des Terres Humides pour nous asservir par un trucage ! Et les Rêveuses les ont aidées !

— C’est aberrant ! » Rhuarc vint se poster à grands pas près de Rand, les yeux fixés sur l’assemblée toujours muette. « Couladin n’est jamais allé à Rhuidean. J’ai entendu les Sagettes l’évincer. Rand al’Thor y est allé. Je l’ai vu quitter le Chaendaer et je l’ai vu revenir, marqué comme vous l’avez constaté.

— Et pourquoi m’ont-elles évincé ? riposta Couladin d’une voix rageuse. Parce que les Aes Sedai le leur ont ordonné ! Rhuarc ne vous dit pas qu’une des Aes Sedai est descendue du Chaendaer avec cet homme des Terres Humides ! Voilà comment il est revenu avec les Dragons ! Grâce à la sorcellerie des Aes Sedai ! Mon frère Muradin est mort au-dessous du Chaendaer, assassiné par cet homme des Terres Humides et l’Aes Sedai Moiraine, et les Sagettes, obéissant aux ordres des Aes Sedai, les ont laissés libres ! Quand la nuit est tombée, je suis allé à Rhuidean. Je ne me suis pas fait connaître jusqu’à maintenant parce qu’ici est l’endroit convenable pour que le Car’a’carn se montre ! Le Car’a’carn, c’est moi ! »

Des mensonges, parsemés de juste ce qu’il faut de petites bribes de vérité. Cet homme était tout assurance victorieuse, certain qu’il avait réponse à tout.

« Vous dites que vous êtes allé à Rhuidean sans l’autorisation des Sagettes ? » questionna impérieusement Han, en fronçant les sourcils. Le géant Bael, les bras croisés, semblait aussi désapprobateur, Erim et Jheran juste un peu moins. Les chefs de clan, au moins, hésitaient encore. Sevanna agrippa son poignard de ceinture, dardant sur Han des regards furieux comme si elle aurait aimé lui plonger la lame dans le dos.

Toutefois, Couladin avait sa réponse prête. « Oui, sans elle ! Celui qui Vient avec l’Aube apporte du changement ! Ainsi parle la prophétie ! Les pratiques inutiles doivent changer, et je les changerai ! Ne suis-je pas arrivé ici avec l’aube ? »

Les chefs de clan hésitaient sur le parti à prendre, et de même tous les assistants aiels, tous debout maintenant, regardant en silence, attendant par milliers. Si Rand ne parvenait pas à les convaincre, il ne quitterait probablement pas vivant l’Alcair Dal. Mat indiqua de nouveau d’un geste la selle de Jeade’en. Rand ne prit même pas la peine de secouer la tête. Il y avait quelque chose de plus important que de s’en sortir en vie ; il avait besoin de ces gens, besoin de leur loyalisme. Il lui fallait des gens qui le suivent parce qu’ils croyaient en lui, pas pour qu’ils se servent de lui ou pour ce qu’il pouvait leur donner. Il le fallait.

« Rhuidean », dit-il. Le mot sembla remplir le canyon. « Vous prétendez que vous êtes allé à Rhuidean, Couladin. Qu’avez-vous vu là-bas ?

— Chacun sait que l’on ne doit pas parler de Rhuidean, riposta Couladin.

— Nous pouvons nous retirer à l’écart pour nous entretenir en privé, suggéra Erim, ainsi vous pourrez nous raconter… » Le Shaido lui coupa la parole, la figure enflammée de colère.

« Je n’en parlerai à personne. Rhuidean est un endroit sacré et ce que j’ai vu est sacré. Je suis sacré ! » Il brandit de nouveau ses bras marqués de Dragons. « Ceux-là me rendent sacré !