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Brusquement, la pluie cessa de le marteler ; une coupole invisible se déploya autour de lui, repoussant Mat et les Taardads. À travers l’eau qui dévalait sur le côté, il distinguait vaguement Adeline qui jouait des poings, essayant de se frayer un passage au travers jusqu’à lui.

« Espèce de triple idiot, s’amuser à jouer avec ces autres imbéciles ! Gâchant tous mes plans et mes efforts ! »

De l’eau ruissela sur sa figure quand il se tourna pour affronter Lanfear. Sa robe blanche à ceinture d’argent était parfaitement sèche, les ondes noires de ses cheveux sans la moindre goutte de pluie parmi les étoiles et les croissants d’argent. Ces grands yeux noirs le dévisageaient avec fureur ; la colère crispait son beau visage.

« Je ne m’attendais pas à ce que vous vous montriez déjà », dit-il d’une voix calme. Le Pouvoir l’emplissait toujours ; il surmontait les assauts de ses torrents, tenant bon avec un acharnement désespéré dont il ne laissait rien transparaître dans sa voix. Ce n’était pas nécessaire d’en attirer davantage, cela suffisait de le laisser venir au point d’avoir l’impression que ses os allaient se réduire en cendres. Il ne savait pas si elle était en mesure de l’entourer d’un écran alors que le saidin s’engouffrait en lui, mais il le laissait l’emplir pour le cas où elle le pourrait. « Je sais que vous n’êtes pas seule. Où est-il ? »

La bouche magnifique de Lanfear se pinça. « Je pensais bien qu’il se trahirait en venant dans votre rêve. J’aurais pu arranger les choses si sa panique…

— J’étais au courant dès le début, dit-il, l’interrompant. Je m’y attendais depuis le jour où j’ai quitté la Pierre de Tear. Pour ici, où tout le monde pouvait voir que je m’étais fixé sur Rhuidean et les Aiels. Pensez-vous que je ne m’attendais pas à ce que l’un d’entre vous me suive ? Mais le piège, c’est moi qui le tends, Lanfear, pas vous. Où est-il ? » Ces derniers mots retentirent comme un cri froid. L’émotion glissait irrésistiblement autour du Vide qui l’entourait à l’intérieur, le vide qui n’était pas du vide, le vide comblé par le Pouvoir.

« Si vous le saviez, riposta Lanfear, pourquoi l’avez-vous fait fuir avec vos histoires d’accomplir votre destinée, de faire ce qui doit être fait ? » Le mépris alourdissait ses paroles comme des pierres. « J’avais amené Asmodean pour vous instruire, mais il a toujours eu tendance à passer à un autre plan si le premier s’avère difficile. Maintenant, il croit avoir trouvé quelque chose de mieux pour lui à Rhuidean. Et il est parti le prendre pendant que vous restez ici. Couladin, les Draghkars, tout cela pour retenir votre attention pendant qu’il allait s’en emparer. Tous mes plans sont à l’eau parce que vous êtes un entêté ! Avez-vous une idée de l’effort que cela demandera pour le convaincre de nouveau ? Il faut que ce soit lui. Demandred ou Rahvin ou Sammael vous tueraient avant de vous apprendre à lever une main à moins de vous avoir dressé à obéir comme un chien ! »

Rhuidean. Oui. Bien sûr. Rhuidean. À combien de semaines au sud ? Pourtant il avait fait quelque chose, une fois. S’il pouvait se rappeler comment… « Et vous l’avez laissé partir ? Après vos grands serments de m’aider ?

— Pas ouvertement, je l’ai dit. Que pourrait-il trouver dans Rhuidean qui vaille la peine que je me montre au grand jour ? Quand vous accepterez de marcher la main dans la main avec moi, ce sera bien temps. Rappelez-vous ce que je vous ai dit, Lews Therin. » Sa voix prit un ton séduisant ; ces lèvres pleines s’incurvèrent, ces yeux noirs tentèrent de l’engloutir comme des lacs sans fond. « Deux sa’angreals majeurs. Avec eux, ensemble, nous pouvons défier… » Cette fois, elle s’arrêta d’elle-même. La mémoire était revenue à Rand.

Avec le Pouvoir, il pliait la réalité, courbait un petit espace de ce qui était. Une porte s’ouvrit sous la coupole devant lui. C’est la seule façon de le décrire. Une ouverture dans le noir, dans quelque ailleurs.

« Vous vous souvenez d’un certain nombre de choses, semble-t-il. » Elle examina l’embrasure, reporta sur lui ce regard devenu soudain soupçonneux. « Pourquoi êtes-vous si pressé ? Qu’est-ce qu’il y a dans Rhuidean ?

— Asmodean », répliqua-t-il d’un air sombre. Pendant un instant, il hésita. Il ne voyait rien au-delà de la coupole trempée de pluie. Que se passait-il là-bas ? Et Lanfear. Si seulement il parvenait à se rappeler comment il avait élevé un écran autour d’Egwene et d’Élayne. Si seulement je pouvais me résoudre à tuer une femme qui se contente de me regarder en fronçant les sourcils. C’est une des Réprouvés ! Ce n’était pas plus possible à présent que cela ne l’avait été dans la forteresse de la Pierre.

Franchissant l’embrasure, il laissa Lanfear sur la corniche et referma la porte derrière lui. Nul doute qu’elle savait comment s’en ouvrir une pour elle, mais le faire la retarderait.

58

Les Pièges de Rhuidean

L’obscurité l’environna dès que la porte disparut, des ténèbres s’étendant à l’infini dans toutes les directions, pourtant il voyait. Il n’éprouvait pas de sensation de chaleur ou de froid, même trempé comme il l’était ; pas de sensation du tout. Seulement qu’il existait. De simples marches de pierre grise s’élevaient devant lui, chaque marche planant sans support, et décrivaient un arc qui allait s’amenuisant jusqu’à disparaître dans le lointain. Il les avait déjà vues, ou leurs semblables ; instinctivement il savait qu’elles l’emmèneraient où il devait aller. Il escalada en courant ces marches impossibles et, chaque fois que sa botte en quittait une où elle laissait son empreinte humide, la marche s’estompait, se dissipait. Seules les marches devant lui attendaient, seulement celles qui le conduiraient où il devait se rendre. Cela aussi s’était déjà produit.

Les ai-je faites avec le Pouvoir ou existent-elles dune autre manière ?

Parallèlement à cette pensée, la pierre grise sous son pied commença à s’effacer, et toutes les autres devant vacillèrent. Avec l’énergie du désespoir, il se concentra sur elle, pierre grise et réelle. Réelle ! Le miroitement cessa. Elles n’étaient plus si ordinaires, à présent, mais polies, le bord sculpté d’une frise fantaisie qu’il pensa se rappeler avoir déjà vue quelque part.

Sans chercher où – pas sûr d’oser y réfléchir trop longtemps – il courut de toutes ses forces, escaladant les marches par trois à la fois dans cette obscurité infinie. Elles l’entraîneraient où il voulait aller, mais cela prendrait combien de temps ? Quelle avance avait Asmodean ? Le Réprouvé connaissait-il un moyen plus rapide de se déplacer ? Voilà le drame. Les Réprouvés possédaient tout le savoir ; lui n’avait que la désespérance.

Il regarda devant lui et tressaillit. Les marches s’étaient accommodées de ses longues foulées, avec de vastes espaces entre elles qui exigeaient ces bonds maintenant, au-dessus d’un noir aussi profond que… Que quoi ? Une chute ici risquait de n’en finir jamais. Il se força à ignorer ces vides, à continuer à courir. La vieille blessure à moitié guérie dans son côté commença à le lanciner, il en avait vaguement conscience. Seulement s’il s’en apercevait, baigné dans le saidin comme il l’était, la blessure devait être près de se rouvrir. Ne t’en préoccupe pas. Cette pensée plana dans le Vide à l’intérieur de Rand. Il n’osait pas risquer de perdre cette course, même si elle le tuait. Ces marches ne cesseraient-elles jamais de monter ? Quelle distance avait-il parcourue ?