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Soudain il aperçut une silhouette dans le lointain devant lui et légèrement sur sa gauche, un homme apparemment, en tunique rouge et bottes rouges, debout sur une plate-forme argentée luisante qui fendait les ténèbres. Rand n’eut pas besoin de le voir de plus près pour être certain que c’était Asmodean. Le Réprouvé ne courait pas comme un jeune paysan à demi épuisé ; il se laissait porter sur ce on-ne-sait-quoi.

Rand s’arrêta net sur une des marches de pierre. Il n’avait aucune idée de ce qu’était cette plate-forme, brillante comme du métal poli, mais… Les marches devant lui disparurent. La dalle de pierre sous ses bottes se mit à glisser en avant, de plus en plus vite. Il n’y avait pas de vent sur son visage pour lui indiquer qu’il se déplaçait, rien du tout dans cette vaste obscurité pour repérer le mouvement – si ce n’est qu’il commençait à rattraper Asmodean. Il ne savait pas s’il faisait ceci grâce au Pouvoir ; cela semblait simplement se produire. La marche vacilla et il se contraignit à cesser de se poser des questions. Je n ’en sais pas encore assez.

L’homme brun avait une posture pleine d’aisance, une main sur une hanche, l’autre caressant pensivement son menton. Un flot de dentelle blanche descendait de son cou ; un autre cachait à moitié ses mains. Sa tunique au col haut semblait plus brillante que du satin de soie et était bizarrement coupée, avec des basques descendant presque aux genoux. Ce qui avait l’air d’être des fils noirs, comme de beaux fils d’acier, partaient de cet homme et disparaissaient dans le noir ambiant. Ceux-là, Rand les avait déjà sûrement vus.

Asmodean tourna la tête et Rand en resta bouche bée. Les Réprouvés pouvaient changer de visage – ou du moins vous donner l’impression de voir un visage différent ; il avait vu Lanfear le faire – mais ces traits-là étaient ceux de Jasin Natael, le ménestrel. Il avait été certain que ce serait Kadere avec ses yeux de prédateur qui ne changeaient jamais.

Asmodean l’aperçut au même moment et sursauta. Le perchoir d’argent du Réprouvé fonça en avant – et soudain une énorme nappe de feu, telle une mince tranche découpée sur une flamme monstrueuse, se rabattit vers Rand, de huit cents toises de haut et huit cents toises de large.

Il canalisa avec acharnement dans sa direction ; à l’instant même où cette nappe était sur le point de l’atteindre, elle éclata subitement en fragments qui ricochèrent loin de lui et s’éteignirent. Pourtant, alors que cette nappe ardente se désintégrait, une autre surgissait vers lui. Il brisa celle-là, ce qui en révéla une suivante, il réduisit en miettes cette troisième pour se trouver face à une quatrième. Asmodean allait lui échapper, il en était sûr. Il ne voyait pas du tout le Réprouvé à cause des flammes. De la colère glissa sur l’extérieur du Vide et il canalisa.

Une vague de feu déferla sur la nappe pourpre qui accourait et l’emporta, non pas en fine tranche mais en éclaboussures houleuses comme fouettées par des vents de tempête. Rand vibrait du pouvoir qui rugissait en lui ; sa colère contre Asmodean griffa la surface du Vide.

Un trou apparut dans l’aire en éruption. Non, pas exactement un trou. Asmodean et sa plate-forme brillante se tenaient au centre mais, quand la vague flambante s’avança, la trouée se combla. Le Réprouvé avait bâti une sorte d’écran autour de lui.

Rand se força à ne pas tenir compte de la colère lointaine à l’extérieur du Vide. C’est seulement en étant d’un calme inébranlable qu’il pouvait atteindre le saidin prêter attention à la colère détruirait le Vide. Les flots de feu cessèrent d’exister dès qu’il s’arrêta de canaliser. Il avait besoin d’attraper cet homme, pas de le tuer.

La marche de pierre fila encore plus vite dans l’obscurité. Asmodean se rapprocha.

Brusquement, la plate-forme du Réprouvé s’arrêta. Un trou lumineux se dessina devant lui et il sauta dedans ; la chose argentée disparut et la porte commença à se refermer.

Rand frappa follement avec le Pouvoir. Il fallait qu’il la maintienne ouverte ; une fois cette porte refermée, il n’aurait aucune idée de l’endroit où s’était enfui Asmodean. Le rétrécissement s’interrompit. Un carré de soleil écrasant, assez grand pour le franchir. Il devait le garder ouvert, y arriver avant qu’Asmodean puisse aller trop loin…

Au moment même où il songeait à s’arrêter, la marche s’immobilisa net. Elle s’immobilisa, mais il fut précipité en avant, passant comme une flèche dans l’embrasure. Quelque chose tira sur sa botte, alors il se retrouva culbutant sur un sol dur et finit par atterrir en tas à bout de souffle.

Luttant pour reprendre haleine, il se redressa péniblement, n’osant pas se laisser un instant réduit à l’impuissance. Le Pouvoir l’emplissait toujours de vie et de souillure ; ses contusions semblaient aussi lointaines que ses efforts pour respirer, aussi lointaines que la poussière jaune qui collait à ses vêtements humides, qui le couvrait. Et pourtant, en même temps, il avait conscience du moindre mouvement d’un air brûlant comme une fournaise, de chaque grain de poussière, de chaque minuscule fissure dans l’argile durcie par la chaleur. Déjà le soleil absorbait l’humidité, l’aspirait hors de sa chemise et de ses chausses. Il était dans le Désert, dans la vallée au-dessous du Chaendaer, à moins de cinquante pas de Rhuidean enrobé de brouillard. La porte avait disparu.

Il avança d’un pas vers le mur de brouillard et s’arrêta, soulevant son pied gauche. Le talon de sa botte avait été tranché net ; le tiraillement qu’il avait ressenti ; la porte qui se refermait. Il eut vaguement conscience de frissonner en dépit de la chaleur. Il n’avait pas su que c’était dangereux à ce point-là. Les Réprouvés possédaient toutes les connaissances. Asmodean ne lui échapperait pas. Les dents serrées, il rajusta ses vêtements, assujettit en place le petit homme sculpté et son épée, courut vers le brouillard et s’y enfonça. Une cécité grise l’assaillit. Le Pouvoir qui l’emplissait ne pouvait rien pour améliorer la vision ici. Il courait en aveugle.

Brusquement, il se jeta à terre, roulant sur lui-même dans la dernière enjambée qui le sortait du brouillard, roulant sur des pavés crissants. Étendu là, il leva les yeux vers trois rubans brillants, d’une teinte bleu argenté dans l’étrange lumière de Rhuidean, qui s’étiraient sur sa droite et sur sa gauche, flottant en l’air. Quand il se releva, ils se trouvèrent à la hauteur de sa taille, de sa poitrine et de sa gorge et si minces que, de côté, ils disparaissaient. Il voyait comment ils avaient été faits et tendus, même s’il ne le comprenait pas. Durs comme l’acier, assez tranchants pour qu’en comparaison un rasoir ressemble à une plume. Aurait-il foncé dessus, ils l’auraient découpé en tranches. Un minuscule afflux de Pouvoir et les rubans d’argent tombèrent en poussière. Une colère froide, en dehors du Vide ; à l’intérieur, une froide résolution et le Pouvoir Unique.

L’éclat bleuâtre du dôme de brouillard projetait sa lumière sans ombre sur les palais à demi achevés en marbre, quartz et verre taillé aux flancs plats, les tours qui perçaient les nuages, cannelées et tournées en spirales. Et en bas sur la large avenue courait Asmodean, le long de fontaines à sec vers la vaste place au cœur de la cité.

Rand canalisa – cela semblait étrangement difficile ; il aspira le saidin,, l’attira de force jusqu’à ce qu’il fasse rage en lui – il canalisa et d’épais éclairs en zigzag jaillirent des nuages du dôme. La foudre ne tomba pas sur Asmodean. Juste devant le Réprouvé, des piliers miroitants rouges et blancs, épais de cinquante pieds et hauts de près de cinquante toises, ayant des siècles d’existence, explosèrent et s’abattirent en travers de la voie en pluie de débris et nuées de poussière.