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Il n’avait pas vu ces choses étranges pareilles à des fils d’acier noir autour d’Asmodean depuis qu’ils avaient quitté la zone obscure, mais il était capable de se les représenter même dans le Vide, les placer en esprit autour du Réprouvé. Tam lui avait enseigné le Vide comme une aide pour le tir à l’arc, il lui avait appris à n’être qu’un avec l’arc, la flèche, la cible. Il se fit un avec ces fils d’acier noirs qu’il imaginait. Il remarqua à peine qu’Asmodean fronçait les sourcils. Il devait se demander pourquoi son visage était devenu calme ; il y avait toujours du calme dans le moment précédant le lâcher de la flèche. Il puisa à travers le petit angreal dans sa ceinture et un afflux de Pouvoir entra en lui. Il ne perdit pas de temps à exulter ; c’était un si petit flot en comparaison de ce qu’il contenait déjà, et ceci était son ultime parade. Ceci absorberait ce qui lui restait de force. Il le forma comme une épée de Pouvoir, une épée de Lumière, et frappa ne faisant qu’un avec l’épée, un avec les fils imaginés.

Les yeux d’Asmodean s’écarquillèrent et il hurla, un hurlement inspiré par l’horreur la plus profonde ; comme un gong que l’on heurte, le Réprouvé frémit. Pendant un instant, on aurait dit qu’ils étaient deux, s’écartant en frissonnant l’un de l’autre ; puis ils glissèrent l’un vers l’autre et redevinrent un seul. Il tomba sur le dos ; les bras écartés dans sa tunique rouge maintenant salie et déchirée, la poitrine se soulevant péniblement ; le regard levé sans rien voir, ses yeux sombres avaient une expression éperdue.

En s’affaissant, Rand perdit sa prise sur le saidin et le Pouvoir le quitta. Il eut juste assez de force pour serrer le ter’angreal contre sa poitrine et s’écarter d’Asmodean en roulant sur lui-même. Se redresser sur les genoux lui parut aussi pénible que gravir une montagne ; il se courba sur la figurine de l’homme à la sphère de cristal.

La terre avait cessé de remuer. Les colonnes de verre étaient toujours debout – il en fut reconnaissant, les détruire aurait été comme effacer l’histoire des Aiels – et même si des feuilles trilobées jonchaient le pavage sous L’Avendesora, seule une branche de l’arbre majestueux pendait, cassée. Mais le reste de Rhuidean…

La place donnait l’impression qu’un géant fou avait ramassé tout ce qui s’y trouvait et l’avait jeté à l’aventure. La moitié des magnifiques palais et des tours n’étaient plus que des tas de décombres, quelques-uns se déversant sur la place ; d’énormes colonnes qui avaient basculé en abîmaient d’autres, et il y avait des murs écroulés et des vides où s’étaient dressés d’immenses vitraux colorés. Une crevasse traversait la ville entière, une fente de cinquante pieds de large dans le sol. La destruction ne s’arrêtait pas là. Le dôme de brouillard qui avait masqué Rhuidean pendant tant de siècles était en train de se dissiper ; le dessous ne luisait plus et un soleil brûlant se déversait à travers de vastes trouées nouvelles. Derrière, le pic du Chaendaer semblait différent, plus bas et, de l’autre côté de la vallée, quelques-unes des montagnes étaient nettement plus basses. Où s’était dressée une montagne, une coulée de pierre et de verre en forme d’éventail s’étalait en travers de la sortie nord de la vallée.

Je détruis. Toujours je détruis ! Ô Lumière, cela en finir a-t-il jamais ?

Asmodean se roula sur le ventre, se redressa sur les mains et les genoux. Ses yeux trouvèrent Rand, et le ter’angreal, et il esquissa un mouvement comme pour ramper vers eux.

Rand aurait été dans l’incapacité de canaliser une étincelle, mais il avait appris à se battre avant son premier cauchemar où il canalisait. Il leva un poing. « N’y pensez même pas. » Le Réprouvé s’arrêta, vacillant de lassitude. Sa figure était affaissée, pourtant le désir et le désespoir y luttaient ; la haine et la peur étincelaient dans ses yeux.

« J’aime voir des hommes se battre, mais vous deux n’êtes même pas capables de tenir debout. » Lanfear apparut dans le champ de vision de Rand, évaluant la dévastation. « Vous avez fait cela consciencieusement. Sentez-vous les traces ? Cet endroit était protégé d’une certaine façon. Vous ne m’en avez pas laissé assez pour que je voie comment. » Ses yeux sombres soudain illuminés, elle s’agenouilla devant Rand et examina ce qu’il tenait. « Ainsi voilà ce qu’il cherchait. Je les croyais tous détruits. Seule demeure la moitié de celui que j’avais vu ; un joli piège pour une Aes Sedai pas méfiante. » Elle étendit une main et il serra plus fort contre lui le ter’angreal. Le sourire de Lanfear ne se refléta pas dans ses yeux. « Gardez-le, je vous en prie. Pour moi, ce n’est qu’une figurine. » Se relevant, elle épousseta ses jupes blanches bien que celles-ci n’en aient nul besoin. Quand elle se rendit compte qu’il l’observait, elle cessa de fouiller des yeux la place jonchée de décombres, accentua son sourire. « Ce que vous avez utilisé est un des deux sa’angreals dont je vous avais parlé. En avez-vous senti l’immensité. Je me suis demandé à quoi il devait ressembler. » Elle semblait ne pas avoir conscience du désir passionné qui résonnait dans sa voix. « Avec ceux-là, ensemble, nous pouvons détrôner le Grand Seigneur de l’Ombre lui-même. Nous le pouvons, Lews Therin ! Ensemble. »

« Aidez-moi ! » Asmodean rampa en chancelant vers elle, la terreur peinte sur la face qu’il levait vers elle. « Vous ne savez pas ce qu’il a fait. Vous devez m’aider. Je ne serais pas venu ici, si ce n’est à cause de vous.

— Qu’est-ce qu’il a fait ? dit-elle d’un ton de mépris. Battu comme un chien et pas moitié aussi bien que vous ne le méritez. Vous n’avez jamais été destiné à la grandeur, Asmodean, seulement à suivre ceux qui sont grands. »

Tant bien que mal, Rand réussit à se mettre debout, tenant toujours contre sa poitrine la statuette en pierre et en cristal. Il se refusait à rester à genoux en présence de Lanfear. « Vous les Élus… » – il savait que se gausser d’elle était dangereux, mais il ne put s’en empêcher – « … vous avez donné vos âmes au Ténébreux. Vous l’avez laissé s’attacher à vous. » Combien de fois avait-il rejoué son duel avec Ba’alzamon ? Combien de fois avant qu’il commence à se douter de ce qu’étaient ces fils d’acier noirs ? « Je l’ai détaché du Ténébreux, Lanfear. Je l’ai détaché ! »

Les yeux de Lanfear s’écarquillèrent sous le choc et son regard alla de Rand à Asmodean. Ce dernier se mit à pleurer. « Je ne pensais pas que c’était possible. Pourquoi ? Croyez-vous le ramener à la Lumière ? Vous n’avez rien changé en lui.

— Il est toujours le même qui s’est donné d’abord à l’Ombre, acquiesça Rand. Vous m’avez dit quel peu de confiance vous les Élus éprouvez les uns envers les autres. Combien de temps pourra-t-il en garder le secret ? Combien d’entre vous croiront qu’il ne s’est pas débrouillé pour le faire lui-même ? Je suis heureux que vous ayez cru que c’était impossible ; peut-être le reste d’entre vous le croiront-ils aussi. C’est vous qui m’en avez donné l’idée, Lanfear. Un homme pour m’enseigner comment maîtriser le Pouvoir. Seulement je ne voulais pas être instruit par un homme lié au Ténébreux. À présent, je n’y suis pas contraint. Peut-être est-il le même, seulement il n’a guère le choix, n’est-ce pas ? Il peut rester et m’instruire, espérer que je gagne, m’aider à gagner – ou il peut espérer que vous autres vous ne vous en servirez pas comme prétexte pour se retourner contre lui. À votre avis, quel sera son choix ? »