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— Je pensais que vous aviez dit n’avoir nui à personne !

— Voilà votre cœur sensible qui se manifeste. Je sais montrer un tendre cœur de femme quand je le veux. Vous ne serez pas en mesure de lui épargner d’être fouettée, je crois – elle le mérite ne serait-ce que pour le moindre des regards qu’elle m’a adressés – mais, si vous retournez là-bas rapidement, vous pouvez les empêcher de l’expédier à pied avec une outre d’eau jusqu’à la frontière de cette terre maudite. Ils n’ont aucune pitié pour les voleurs, semble-t-il, ces Aiels. » Elle eut un rire amusé, secouant la tête dans un mouvement de surprise. « Si différents de ce qu’ils étaient. On pouvait gifler un Da’shain et sa seule réaction était de demander ce qu’il avait fait. Frapper encore et il demandait quelle offense il avait commise. Il ne changeait pas, aurait-on continué la journée entière. » Lançant avec mépris un regard du coin de l’œil à Asmodean, elle ajouta : « Apprenez bien et vite, Lews Therin. J’ai l’intention de régner avec vous et non pas de regarder Sammael vous tuer ou Graendal vous ajouter à sa collection de beaux jeunes gens. Apprenez bien et vite. » Elle entra dans la salle de marbre blanc et de soie, et l’embrasure sembla pivoter de côté, s’amenuiser, devenir invisible.

Rand respira à fond pour la première fois depuis qu’elle était apparue. Mierin. Un nom dont le souvenir venait des colonnes de verre. La femme qui avait découvert la prison du Ténébreux lors de l’Ère des Légendes, qui avait foré un trou dedans. Avait-elle su ce que c’était ? Comment avait-elle échappé à cette fin flamboyante qu’il avait vue ? S’était-elle vouée au Ténébreux dès ce moment-là ?

Asmodean se relevait péniblement, mal affermi sur ses jambes et manquant de peu retomber. Il ne saignait plus, mais du sang traçait encore de fines lignes depuis ses oreilles et le long de son cou, laissait une macule en travers de sa bouche et de son menton. Sa tunique rouge salie avait des accrocs, sa dentelle blanche était déchirée et effrangée. « C’était mon lien avec le Grand Seigneur qui me permettait de toucher au saidin sans devenir fou, dit-il d’une voix enrouée. Tout ce que vous avez obtenu, c’est me rendre aussi vulnérable que vous. Vous pourriez aussi bien me laisser partir. Je ne suis pas un très bon maître. Elle m’a choisi seulement parce que… » Ses lèvres se crispèrent, essayant de rattraper les mots.

« Parce qu’il n’y avait personne d’autre », acheva pour lui Rand qui se détourna.

D’un pas chancelant, Rand traversa la vaste place, se frayant un chemin parmi les débris. Lui et Asmodean avaient été projetés autour de la forêt de colonnes de verre à mi-chemin de L’Avendesora. Des socles de cristal gisaient contre des statues effondrées d’hommes et de femmes, les uns réduits à l’état de fragments, d’autres sans même être écornés. Un grand anneau plat en métal argenté avait culbuté sur des sièges de métal et de pierre, des formes étranges en métal, quartz et verre, le tout mélangé en tas avec des débris, une hampe en métal noir comme une lance dressée à la verticale, en équilibre invraisemblable sur l’amoncellement. La place entière était dans cet état. En partant du grand arbre, un court temps de recherches parmi cet enchevêtrement permit de trouver ce qu’il cherchait. Rejetant du bout du pied des morceaux de ce qui semblait avoir été des tubes de verre en spirale, il repoussa de côté un siège de quartz rouge simplement taillé et ramassa une figurine d’un pied de haut, une femme revêtue d’une longue robe au visage exprimant la sérénité, sculptée dans de la pierre blanche et soutenant en l’air d’une main une sphère transparente. Intacte. Aussi inutile pour lui ou pour n’importe quel homme que son frère jumeau pour Lanfear. Il envisagea de la briser. D’un seul balancement du bras, il casserait sûrement ce globe de cristal sur les pavés.

« C’est ce qu’elle cherchait. » Il ne s’était pas rendu compte qu’Asmodean l’avait suivi. Vacillant, il se frottait la bouche. « Elle vous arrachera le cœur pour mettre les mains dessus.

— Ou arrachera le vôtre pour en avoir gardé le secret. Elle m’aime, moi. » Que la Lumière me protège. Autant être aimé par un loup enragé ! Après un instant, il nicha la statuette de femme au creux de son bras avec celle de l’homme. Elle pouvait peut-être servir. Et je ne veux rien détruire de plus.

Et pourtant quand il jeta un coup d’œil autour de lui il vit quelque chose en dehors de la destruction. Le brouillard avait presque disparu de la cité en ruine ; seuls quelques voiles nébuleux se traînaient encore au milieu des bâtiments encore debout sous le soleil couchant. Le fond de la vallée s’inclinait fortement vers le sud à présent et de l’eau jaillissait de la grande cassure à travers la ville, l’entaille qui se prolongeait jusqu’à l’endroit où se trouvait cet océan d’eau caché. Déjà le bas de la vallée se remplissait. Un lac. Qui atteindrait finalement presque la ville, un lac d’à peu près trois quarts de lieue de long dans un pays où une mare de dix pas de large attirait les gens. On viendrait vivre dans cette vallée. Il voyait presque déjà les montagnes taillées en banquettes où poussaient des cultures verdissantes. Les gens soigneraient

L’Avendesora, le dernier arbre chora. Peut-être même rebâtiraient-ils Rhuidean. Le Désert aurait une ville. Peut-être même le verrait-il de son vivant.

Avec l’angreal le petit homme rond et son épée, il fut en mesure d’ouvrir une porte sur les ténèbres. Asmodean en franchit à regret le seuil avec lui, légèrement méprisant quand apparut une seule marche de pierre taillée, juste assez large pour eux deux. Toujours le même homme qui s’était voué au Ténébreux. Ses regards calculateurs du coin de l’œil étaient des rappels suffisants, si Rand en avait eu besoin.

Ils ne parlèrent que deux fois tandis que la marche s’élevait dans l’obscurité.

Une fois, Rand dit : « Je ne peux pas vous appeler Asmodean. »

L’autre frissonna. « Mon nom était Joar Addam Nesossin », finit-il par répondre. Il donnait l’impression de s’être mis à nu, ou d’avoir perdu quelque chose.

« Je ne peux pas utiliser cela non plus. Qui sait quelle bribe retient ce nom quelque part ? L’idée est d’empêcher que quelqu’un vous tue parce que vous êtes un Réprouvé. » Et d’empêcher que tout le monde sache qu’il avait un Réprouvé comme professeur. « Vous serez obligé de continuer à être Jasin Natael, je pense. Ménestrel auprès du Dragon Réincarné. Un prétexte suffisant pour vous garder à proximité. » Natael eut une grimace, mais ne dit rien.

Un peu plus tard, Rand déclara : « La première chose que vous me montrerez, c’est comment protéger mes rêves. » L’autre se contenta de hocher la tête, d’un air morose. Il susciterait des problèmes, mais ils ne pouvaient pas être aussi importants que les problèmes de l’ignorance.

La marche ralentit, s’arrêta, et Rand replia de nouveau. La porte s’ouvrit sur la corniche de pierre de l’Alcair Dal.

La pluie avait cessé, bien que le fond du canyon plongé dans la pénombre vespérale fût encore détrempé, transformé en boue par les piétinements des Aiels. Moins d’Aiels qu’avant, peut-être environ un quart de moins. Mais qui ne se battaient pas. Qui regardaient la corniche où Moiraine et Egwene, Aviendha et les Sagettes avaient rejoint les chefs de clan qui étaient là, debout, s’entretenant avec Lan. Mat était assis sur ses talons un peu à l’écart, le bord de son chapeau rabattu et sa lance à hampe noire accotée sur son épaule, Adeline et ses Vierges debout autour de lui. Ils restèrent bouche bée quand Rand sortit par la porte, marquèrent un étonnement plus grand encore quand Natael suivit dans sa tunique satinée déchirée et sa dentelle de même. Mat se dressa d’un bond avec un large sourire et Aviendha leva à demi la main vers lui. Les Aiels dans le canyon observaient en silence.