Il reprit profondément haleine, espérant qu’elles n’avaient pas remarqué que c’était la première fois depuis que les lances s’étaient posées sur lui. Elles n’avaient pas voilé leurs visages – leurs shoufas étaient enroulées autour de leurs cous comme des écharpes noires – mais il ignorait si les Aiels y étaient obligés avant de tuer, il savait seulement que se voiler signifiait qu’ils y étaient prêts.
« Une autre fois, peut-être », répliqua-t-il poliment. Elles arborèrent toutes de grands sourires comme si Baine avait dit quelque chose d’amusant, et qu’il ne l’ait pas compris ajoutait au comique. Thom avait raison. Un homme risquait de devenir fou s’il essayait de comprendre les femmes, de n’importe quelle nation ou position sociale ; c’est ce que Thom affirmait.
Alors qu’il tendait la main vers une poignée en forme de lion d’or cabré, Baine ajouta :
« Que cela retombe sur votre tête. Il a déjà mis à la porte ce que la plupart des hommes considéreraient de beaucoup comme une meilleure compagnie que vous. »
Evidemment, pensa-t-il en tirant le battant pour l’ouvrir, Berelain. Elle venait d’ici. Ce soir, tout tourne autour…
La Première de Mayene disparut de ses pensées dès qu’il jeta un coup d’œil dans la pièce. Des miroirs brisés étaient pendus aux murs et du verre cassé jonchait le sol, ainsi que des tessons de porcelaine réduite en morceaux et des plumes provenant du matelas éventré. Des livres ouverts gisaient en désordre parmi des chaises et des bancs renversés. Et Rand était assis au pied de son lit, affaissé contre un des montants les yeux fermés et les mains posées mollement sur Callandor, qui était placée en travers de ses genoux. Il avait l’air d’avoir pris un bain de sang.
« Faites venir Moiraine ! » ordonna Perrin avec brusquerie aux Aielles. Rand était-il encore vivant ? Dans ce cas, il avait besoin de la Guérison des Aes Sedai pour le rester. « Dites-lui de se dépêcher ! » Il entendit un « ah » de surprise derrière lui, puis des bottes souples qui couraient.
Rand leva la tête. Son visage était un masque maculé. « Ferme la porte.
— Moiraine sera là bientôt, Rand. Ne t’inquiète pas. Elle…
— Ferme la porte, Perrin. »
Murmurant entre elles, les Aielles se rembrunirent mais reculèrent. Perrin tira la porte à lui, interrompant la question que criait l’officier aux plumes blanches.
Du verre s’écrasa sous ses bottes quand il traversa le tapis en direction de Rand. Déchirant une bande de toile dans un drap réduit en lambeaux, il la roula en un tampon qu’il pressa contre la blessure dans le côté de Rand. Les mains de ce dernier se crispèrent sur l’épée transparente quand Perrin appuya, puis elles se détendirent. Du sang inonda le tampon presque aussitôt. Rand était couvert de la tête à la plante de ses pieds de coupures et d’estafilades ; dans bon nombre d’entre elles scintillaient des éclats de verre. Perrin haussa les épaules dans un geste d’impuissance. Il ne savait que faire d’autre, sinon attendre Moiraine.
« Par la Lumière, qu’est-ce que tu avais comme intention ? Tu as l’air d’avoir voulu t’écorcher vif. Et tu as été bien près de me tuer, par-dessus le marché. » Il crut pendant un instant que Rand n’allait pas répondre.
« Pas moi, dit finalement Rand dans ce qui était presque un murmure. Un des Réprouvés. »
Perrin s’efforça de décrisper des muscles qu’il ne se rappelait pas avoir tendus. La tentative ne fut que partiellement couronnée de succès. Il avait parlé des Réprouvés à Faile, pas exactement de façon détachée mais dans l’ensemble il avait essayé de ne pas penser à ce que pourraient manigancer les Réprouvés quand ils découvriraient où se trouvait Rand. Si l’un d’eux parvenait à abattre le Dragon Réincarné, lui ou elle serait dans une situation nettement privilégiée par rapport aux autres lorsque le Ténébreux se serait échappé. Le Ténébreux libre et la Dernière Bataille perdue avant d’avoir été livrée.
« En es-tu sûr ? demanda-t-il aussi bas que Rand.
— Il ne peut en être autrement, Perrin. Pas autrement.
— Si l’un d’eux s’est acharné sur moi comme sur toi… Où est Mat, Rand ? En admettant qu’il soit vivant et ait passé par où je suis passé, il a vraisemblablement eu la même idée que moi. Que tu en étais responsable. Il devrait être ici à présent en train de t’agonir de sottises.
— Ou à cheval et à mi-chemin des portes de la ville. » Rand redressa péniblement le buste. Des plaques de sang séchées craquèrent et des filets de sang coulèrent sur sa poitrine et ses épaules. « S’il est mort, Perrin, le mieux serait que tu partes le plus loin possible de moi. Je crois que Loial et toi vous avez raison sur ce point. » Il marqua un temps, examinant Perrin. « Mat et toi, vous devez souhaiter que je ne sois jamais né. Ou du moins ne m’avoir jamais vu. »
Aller vérifier n’aurait servi à rien ; si quoi que ce soit était arrivé à Mat, c’était terminé maintenant. Et il avait le sentiment que son pansement de fortune pressé contre le côté de Rand pourrait bien être ce qui le maintiendrait en vie assez longtemps pour que Moiraine vienne. « Qu’il soit vraiment parti n’a pas l’air de te préoccuper. Que la Lumière me brûle, il est important, lui aussi. Qu’est-ce que tu vas faire s’il s’en est allé ? Ou s’il est mort, que la Lumière veuille que non.
— Ce à quoi ils s’attendent le moins. » Les yeux de Rand ressemblaient à la brume matinale qui voile l’aube, d’un bleu gris où transparaissait une flamme fiévreuse. Sa voix était tranchante comme un couteau. « C’est ce que j’ai à faire dans n’importe quel cas. Ce à quoi tout le monde s’attend le moins. »
Perrin inspira lentement. Rand avait bien le droit d’être à bout de nerfs. Ce n’était pas un signe de folie naissante. Il devait cesser de guetter des signes de folie. Ces signes se manifesteraient toujours assez tôt et les guetter n’aboutirait qu’à avoir l’estomac continuellement serré. « Ce sera quoi ? » questionna-t-il à mi-voix.
Rand ferma les yeux. « Je sais seulement que je dois les prendre par surprise. Prendre tout le monde par surprise », murmura-t-il d’un ton farouche.
Un des battants s’ouvrit pour laisser entrer un grand Aiel, la chevelure roux foncé aux reflets gris. Derrière lui, les plumes de l’officier de Tear oscillaient au rythme de sa discussion avec les Vierges ; il argumentait encore quand Baine poussa le battant et referma la porte.
Rhuarc examina la pièce de ses yeux bleus au regard perçant, comme s’il soupçonnait que des ennemis se cachaient derrière une tenture ou un fauteuil renversé. Le chef de clan de l’Aiel Taardad n’avait pas d’autre arme visible que le poignard à forte lame à sa ceinture, mais il manifestait une autorité et une assurance qui avaient valeur d’armes, discrètement mais aussi nettement que si elles avaient été dans un fourreau auprès du poignard. Et sa shoufa pendait sur ses épaules ; nul connaissant tant soit peu les Aiels n’en considérait un comme moins dangereux quand il portait de quoi se voiler le visage.
« Cet imbécile d’officier de Tear, là-dehors, a envoyé prévenir son supérieur que quelque chose était arrivé ici, déclara Rhuarc, et des rumeurs prolifèrent comme de la mousse de mort au fin fond d’une caverne. Que la Tour Blanche a tenté de vous tuer, jusqu’à la Dernière Bataille livrée dans cette pièce. » Perrin ouvrit la bouche ; Rhuarc leva la main pour l’empêcher de parler. « J’ai croisé par hasard Berelain qui avait l’air de s’être entendu dire quel jour elle mourrait et elle m’a raconté ce qui s’était passé. Et cela paraît bien être vrai, encore que je ne l’aie pas crue.
— J’ai fait chercher Moiraine », dit Perrin. Rhuarc hocha la tête. Les Vierges l’avaient évidemment mis au courant de tout ce qu’elles savaient.