— Mat, demanda Rand. Est-ce que vous savez s’il… ? Est-il… ?
— Je le saurai bien assez tôt, répliqua Moiraine avec calme. Ce qui est fait ne peut être défait, mais nous pouvons espérer. » Toutefois, en dépit du ton qu’elle avait adopté, d’elle émanait une senteur de malaise jusqu’à ce que Rhuarc prenne la parole.
« Il va bien. Ou allait bien. Je l’ai croisé en venant ici.
— Se rendant où ? questionna Moiraine d’une voix légèrement coupante.
— Apparemment vers le logement des domestiques », lui répondit l’Aiel. Il était au courant que les trois étaient Ta’veren, encore que moins renseigné sur leur compte qu’il le croyait, et il connaissait assez bien Mat pour ajouter : « Pas en direction des écuries, Aes Sedai. De l’autre côté, celui du fleuve. Et il n’y a pas de bateaux ancrés aux quais de la Pierre. » Il ne broncha pas sur les mots « bateau » et « quai » comme la plupart des Aiels, même si au Désert ces choses-là n’existaient que dans les contes.
Elle acquiesça d’un signe de tête comme si elle ne s’était attendue à rien d’autre. Perrin secoua la sienne ; Moiraine avait tellement l’habitude de dissimuler le fond de sa pensée qu’elle semblait le masquer machinalement.
Soudain, un des battants de la porte s’ouvrit et Baine et Khiad se glissèrent dans la pièce, sans leurs lances. Baine portait une grande cuvette blanche et un gros pichet d’où jaillissait de la vapeur. Khiad avait des serviettes pliées sur le bras.
« Pourquoi est-ce vous qui apportez ceci ? » s’étonna Moiraine sèchement.
Khiad haussa les épaules. « Elle n’a pas voulu entrer. »
Rand eut un éclat de rire rauque. « Même les serviteurs en savent assez pour se tenir à l’écart de moi. Mettez cela n’importe où.
— Ton temps est compté, Rand, dit Moiraine. Les gens de Tear s’habituent à toi, jusqu’à un certain point, et personne ne redoute ce qui est familier autant que ce qui est inconnu. Combien de semaines, ou de jours, avant que quelqu’un essaie de te décocher une flèche dans le dos ou de verser du poison dans tes aliments ? Combien avant qu’un des Réprouvés frappe ou qu’une autre bulle dérive le long du Dessin ?
— N’essayez pas de me harceler, Moiraine. » Il était maculé de sang, à demi nu, plus qu’à moitié appuyé à Callandor pour réussir à se maintenir droit en position assise, mais il parvint à insuffler dans ces mots une calme autorité. « Je ne courrai pas pour vous non plus.
— Choisis vite ta voie, reprit-elle. Et, cette fois, informe-moi de tes intentions. Mes connaissances ne peuvent t’être d’aucune utilité si tu refuses d’accepter mon aide.
— Votre aide ? répliqua Rand avec lassitude. Je recevrai votre aide. Par contre, c’est moi qui déciderai, pas vous. » Il regarda Perrin comme s’il tentait de lui dire quelque chose à la muette, quelque chose qu’il ne voulait pas que les autres entendent. Perrin n’avait aucune idée de quoi il s’agissait. Au bout d’un instant, Rand soupira ; sa tête s’affaissa légèrement. « Je veux dormir. Vous tous, allez-vous-en. Je vous en prie. Nous parlerons demain. » Ses paupières clignèrent encore à l’adresse de Perrin, soulignant ces mots pour lui.
Moiraine alla retrouver de l’autre côté de la chambre Baine et Khiad et les deux Aielles se rapprochèrent en se penchant pour qu’elle parle à leurs seules oreilles. Perrin n’entendit qu’un bourdonnement et se demanda si elle utilisait le Pouvoir afin de l’empêcher de surprendre leurs propos. Elle connaissait la finesse de son ouïe. Il en eut la certitude quand Baine lui répondit dans un murmure dont il ne put rien comprendre non plus. L’Aes Sedai, toutefois, n’avait rien fait contre son odorat. Les Aielles regardaient Rand pendant qu’elles écoutaient, et d’elles émanait une odeur de méfiance. Pas craintive, mais comme si Rand était un gros animal qui risquait d’être dangereux en cas de faux pas.
L’Aes Sedai se retourna vers Rand. « Nous parlerons demain. Tu ne peux pas rester à attendre comme une perdrix le filet du chasseur. » Elle se dirigea vers la porte avant que Rand ait eu le temps de répondre. Lan regarda Rand comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose, mais la suivit sans proférer un mot.
« Rand ? demanda Perrin.
— Nous faisons ce que nous avons à faire. » Rand ne leva pas les yeux de la poignée transparente entre ses mains. « Nous tous faisons ce que nous avons à faire. » De lui émanait une odeur de crainte.
Perrin acquiesça d’un hochement de tête et sortit de la chambre derrière Rhuarc. Moiraine et Lan n’étaient visibles nulle part. L’officier de Tear regardait la porte à dix pas de distance, s’efforçant de laisser croire que cette distance était de son choix et n’avait aucun rapport avec les quatre Aielles qui le surveillaient. Les deux autres Vierges de la Lance se trouvaient toujours dans la chambre, Perrin s’en rendit compte. Il entendait des voix provenant de cette pièce.
« Allez-vous-en, disait Rand d’une voix lasse. Posez simplement ça là et partez.
— Si vous êtes capable de tenir debout, répliquait Khiad allègrement, nous partirons. Seulement levez-vous. »
Il y eut le bruit d’eau se déversant dans une cuvette. « Nous avons déjà soigné des blessés, reprenait Baine d’un ton apaisant. Et j’avais l’habitude de faire la toilette de mes frères quand ils étaient petits. »
Rhuarc ferma la porte, ce qui empêcha d’entendre la suite.
« Vous ne le traitez pas de la même façon que les gens de Tear, dit tout bas Perrin. Pas de salamalecs. Je ne crois pas avoir entendu un seul d’entre vous l’appeler Seigneur Dragon.
— Le Dragon Réincarné est une prophétie des Terres Humides, répliqua Rhuarc. La nôtre est Celui-qui-Vient-avec-l’Aube.
— Je les croyais les mêmes. Sinon, pourquoi êtes-vous venu à la Pierre ? Que je brûle, Rhuarc, vous les Aiels, vous êtes le Peuple du Dragon, exactement comme le disent les Prophéties. Vous l’avez pratiquement reconnu, même si vous ne voulez pas l’avouer explicitement. »
Rhuarc ne releva pas cette dernière phrase. « Dans vos Prophéties du Dragon, la chute de la Pierre et la prise de Callandor proclament que le Dragon est Réincarné. Notre prophétie se contente d’annoncer que la Pierre doit capituler avant qu’apparaisse Celui-qui-Vient-avec-l’Aube pour nous ramener vers ce qui était nôtre. Ils sont peut-être un seul et même homme mais je doute que même les Sages l’affirment sans équivoque. Si Rand est celui-là, il y a encore des choses qu’il doit faire pour le prouver.
— Quoi ? demanda Perrin d’un ton pressant.
— Si c’est lui, il le saura et les fera. Sinon, notre quête continue. »
Une nuance indéchiffrable dans la voix de l’Aiel éveilla l’attention de Perrin. « Et s’il n’est pas celui que vous cherchez ? Que se passera-t-il, alors, Rhuarc ?
— Dormez bien et dormez tranquille, Perrin. » Les bottes souples de Rhuarc foulaient sans bruit le marbre noir comme il s’éloignait.
L’officier de Tear regardait toujours fixement au-delà des Vierges de la Lance, émettant une odeur de peur, ne réussissant pas à masquer la colère et la haine qui marquaient son visage. Si les Aiels décidaient que Rand n’était pas Celui-qui-Vient-avec-l’Aube… Perrin observa les traits de l’officier de Tear et évoqua en pensée l’absence ici des Vierges de la Lance, la Pierre vide d’Aiels, et il frémit. Il devait s’assurer que Faile décide de partir. Il n’y avait pas d’autre solution. Il fallait qu’elle décide de partir – et sans lui.
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Thom Merrilin saupoudra de sable ce qu’il avait écrit pour sécher l’encre, puis reversa soigneusement le sable dans son flacon qu’il reboucha d’une pichenette. Feuilletant les papiers éparpillés en piles irrégulières sur la table – six chandelles représentaient un réel danger d’incendie, mais il avait besoin de cette clarté – il choisit une page chiffonnée salie par une tache d’encre. Il la compara minutieusement avec ce qu’il avait écrit, après quoi il caressa du pouce une longue moustache blanche en témoignage de satisfaction et s’autorisa un sourire qui détendit son visage tanné. Le Puissant Seigneur Carleon en personne aurait cru que c’était de sa propre main.