Thom était songeur quand il déposa le plateau et le sac de palets sur la table. Avec quelle facilité le garçon se laissait détourner de ses projets ! Entraîné par un Ta’veren plus puissant nommé Rand al’Thor, voilà comment Thom voyait la chose. L’idée lui vint de se demander s’il n’était pas lié de la même façon. Sa vie ne s’orientait certes pas vers la Pierre de Tear et cette chambre quand il avait rencontré Rand pour la première fois mais, depuis lors, elle avait été tirée dans tous les sens comme une queue de cerf-volant. S’il décidait de partir, mettons que Rand soit réellement devenu fou, trouverait-il des raisons de continuer à repousser son départ ?
« Qu’est-ce que c’est que ça, Thom ? » La botte de Mat était entrée en contact avec l’écritoire sous la table. « Cela ne vous dérange pas si je pousse ce machin de côté ?
— Bien sûr que non. Vas-y. » Il tiqua intérieurement comme Mat écartait l’écritoire du pied avec brusquerie. Il espéra avoir rebouché solidement les encriers. « Choisis », dit-il en tendant ses poings fermés.
Mat tapa sur le gauche et Thom l’ouvrit, montrant un palet noir lisse, plat et rond. Le garçon gloussa de joie d’être celui qui commençait la partie et plaça le palet sur le plateau strié de lignes obliques. Personne voyant l’expression passionnée qui brillait dans ses yeux n’aurait supposé qu’à peine un instant auparavant il avait été deux fois plus ardemment pressé de s’en aller. Une grandeur qu’il refusait de reconnaître s’attachait à lui, et une Aes Sedai déterminée à le garder parmi ses favoris. Le jeune gars était bel et bien pris au piège.
Si lui-même était pris, conclut Thom, cela valait la peine d’aider au moins un seul homme à se libérer des Aes Sedai. Cela valait le coup, pour s’acquitter en partie de cette dette vieille de quinze ans.
Soudain curieusement content, il plaça un palet blanc. « T’ai-je jamais parlé, dit-il, sa pipe entre les dents, du pari que j’ai fait, une fois, avec une femme de l’Arad Doman ? Elle avait des yeux qui auraient absorbé l’âme d’un homme et un drôle d’oiseau rouge qu’elle avait acheté à un bateau du Peuple de la Mer. Elle prétendait qu’il savait prédire l’avenir. Cet oiseau avait un gros bec jaune presque aussi long que son corps et il… »
5
Interrogatoire
« Elles devraient être de retour, à l’heure qu’il est. » Egwene agita avec vigueur l’éventail en soie peinte, fort aise que les nuits soient au moins un peu plus fraîches que les journées. Les femmes de Tear jouaient de l’éventail du matin au soir – les nobles, en tout cas, et les riches – mais, pour autant qu’elle pouvait en juger, ces éventails ne servaient à rien sauf quand le soleil était couché, et alors pas à grand-chose. Même les lampes, de grands machins dorés à miroir fixés au mur par des appliques argentées, semblaient ajouter à la chaleur ambiante. « Qu’est-ce qui peut bien les retenir ? » Une heure, leur avait promis Moiraine pour la première fois depuis des jours, puis elle était partie sans explication après juste cinq minutes. « A-t-elle donné une indication concernant la raison pour laquelle on avait besoin d’elle, Aviendha ? Ou qui la demandait, d’ailleurs ? »
Assise en tailleur sur le sol près de la porte, ses grands yeux verts surprenant dans son visage hâlé, l’Aielle haussa les épaules. Vêtue d’une casaque et de chausses, avec des bottes souples, sa shoufa pendant autour de son cou, elle semblait ne pas avoir d’armes. « Careen a transmis très bas son message à Moiraine Sedai. Ce n’aurait pas été convenable de ma part de l’écouter. Je suis désolée, Aes Sedai. »
Éprouvant une certaine confusion, Egwene tâta l’anneau au Grand Serpent sur sa main droite, le serpent d’or se mordant la queue. En tant qu’Acceptée, elle aurait dû le porter sur l’annulaire de sa main gauche, mais laisser les Puissants Seigneurs croire qu’ils avaient quatre Aes Sedai dans la Pierre les obligeait à ne pas manquer aux bonnes manières, ou ce qui passait pour des bonnes manières chez les gens de Tear appartenant à l’aristocratie. Moiraine n’avait pas menti, naturellement ; jamais elle n’avait dit qu’elles étaient d’un rang plus élevé qu’Acceptées. Par contre, elle n’avait jamais dit non plus qu’elles étaient en réalité des Acceptées, et elle avait laissé chacun penser ce qu’il voulait penser, croire ce qu’il pensait voir. Moiraine ne pouvait pas mentir, mais elle pouvait faire passer la vérité par de drôles de chemins.
Ce n’était pas la première fois qu’Egwene et ses compagnes feignaient d’être des Aes Sedai de plein droit depuis qu’elles avaient quitté la Tour, mais elle se sentait de plus en plus gênée de tromper Aviendha. Elle éprouvait de la sympathie pour cette Aielle, elle estimait qu’elles pourraient devenir amies si seulement elles arrivaient un jour à se connaître ; mais cela ne paraissait guère possible aussi longtemps qu’Aviendha pensait qu’Egwene était une Aes Sedai. L’Aielle n’était là que sur l’ordre de Moiraine, donné pour ses fins personnelles dont elle n’avait pas soufflé mot. Egwene soupçonnait que c’était pour leur assurer un garde du corps aiel, comme si elles n’avaient pas appris à se protéger elles-mêmes. N’empêche, même si elle et Aviendha devenaient amies, elle ne pouvait pas lui dire la vérité. Le meilleur moyen de garder un secret est de veiller à ce que personne ne le connaisse qui ne soit dans la nécessité absolue d’être au courant. Autre règle imposée par Moiraine. Parfois, Egwene se surprenait à souhaiter que l’Aes Sedai se trompe, de façon flagrante, juste une fois. Sans que cela cause de désastre, évidemment. C’était ça, le hic.
« Tanchico », dit Nynaeve entre ses dents. Sa tresse sombre, épaisse comme son poignet, pendait dans son dos jusqu’à sa taille tandis qu’elle regardait par une des étroites fenêtres, aux deux battants grands ouverts dans l’espoir de capter une brise nocturne. Au-dessous, sur le large fleuve Érinin dansaient les lanternes de quelques barques de pêche qui ne s’étaient pas aventurées plus loin vers l’aval, mais Egwene doutait qu’elle les voyait. « Pas d’autre solution que d’aller à Tanchico, semble-t-il. » Nynaeve tira inconsciemment sur sa robe verte, avec son vaste décolleté qui dénudait les épaules ; elle le faisait pas mal de fois. Elle aurait nié qu’elle portait cette robe pour Lan, le Lige de Moiraine – elle l’aurait fait si Egwene avait osé le suggérer – mais le vert, le bleu et le blanc semblaient être les couleurs favorites de Lan pour les femmes, et toutes les robes qui n’étaient pas vertes, bleues ou blanches avaient disparu de la garde-robe de Nynaeve. « C’est inévitable. » Elle ne paraissait pas enchantée.
Egwene se surprit à relever d’une secousse vers le haut sa propre robe. Elles étaient singulières, ces robes qui s’accrochaient juste aux épaules. D’autre part, elle ne pensait pas pouvoir supporter d’être plus couverte. Si légère qu’elle fût, la toile de lin rouge clair donnait la sensation d’être en laine. Elle aurait aimé pouvoir se résoudre à endosser les robes transparentes que portait Berelain. Non pas qu’elles étaient convenables à mettre en public, mais elles donnaient, certes, l’impression d’être fraîches.
Cesse de te tracasser à propos d’histoires de confort, se gourmanda-t-elle avec fermeté. Concentre-toi sur ce que tu as à faire maintenant. « Peut-être, dit-elle à haute voix. Pour ma part, je ne suis pas convaincue. »
Une longue table étroite, cirée au point de luire, occupait le milieu de la salle. Un haut fauteuil était placé à l’extrémité proche d’Egwene, orné de discrètes sculptures et doré çà et là, tout simple pour Tear, tandis que les chaises sur les côtés avaient des dossiers qui s’abaissaient de l’une à la suivante jusqu’à ce que celles au bas bout de la table ne semblent guère mieux que des tabourets. Egwene n’avait aucune idée de la destination que les gens de Tear donnaient à cette salle. Elle et les autres l’utilisaient pour questionner deux prisonnières capturées lors de la chute de la forteresse.