Выбрать главу

« Torean, oui, dit Gaul. Je pensais qu’il glisserait jusqu’à ces jolies sculptures… » Il désigna de la pointe de sa lance le cercle de Défenseurs figés au garde-à-vous. « … mais il en a atterri à trois pas. J’ai perdu au profit de Mangin une belle tenture de Tear, tout en faucons au fil d’or. » L’homme plus grand eut un bref sourire satisfait.

Egwene cilla en se représentant mentalement Rand jetant de ses propres mains un Puissant Seigneur à travers la salle. Il n’avait jamais été violent ; loin de là. Jusqu’à quel point avait-il changé ? Elle avait été trop occupée avec Joiya et Amico et lui avec Moiraine, Lan ou les Puissants Seigneurs de Tear, pour autre chose que se parler en passant, échanger quelques mots à propos de leur pays natal çà et là, de la façon dont se serait passée la fête de Bel Tine cette année et à quoi ressemblerait le dimanche. C’était si court. À quel point avait-il changé ?

« Nous devons le voir », dit Élayne, un léger tremblement dans la voix.

Gaul s’inclina, piquant la pointe d’une de ses lances dans le marbre noir. « Bien sûr, Aes Sedai. »

C’est avec une certaine appréhension qu’Egwene pénétra dans l’appartement de Rand, et la mine d’Élayne en disait long sur l’effort requis par ces quelques pas.

Il ne restait pas trace de l’horreur de la nuit, si ce n’est l’absence de miroirs ; des emplacements plus clairs se distinguaient sur les lambris des murs à l’endroit où avaient été enlevées les glaces qui y étaient accrochées. Non pas que la pièce eût l’air le moins du monde en ordre ; des livres gisaient partout, sur tout, certains ouverts comme abandonnés au milieu d’une page, et le lit n’avait toujours pas été refait. Les fenêtres donnant à l’ouest sur le fleuve qui était l’artère vitale de Tear avaient toutes leurs rideaux pourpres ouverts et Callandor scintillait comme du cristal poli sur un énorme présentoir doré d’un mauvais goût sans égal dans son faste. Egwene estima que jamais à sa connaissance objet plus laid n’avait décoré une pièce – jusqu’à ce qu’elle aperçoive les loups d’argent attaquant un cerf en or sur la tablette de la cheminée. De rares bouffées de brise montant du fleuve maintenaient la pièce étonnamment fraîche en comparaison du reste de la forteresse.

Rand, en manches de chemise, était étendu dans un fauteuil, une jambe passée par-dessus l’accoudoir et un livre relié en cuir appuyé sur son genou. Au bruit de leurs pas, il referma le livre brusquement et le laissa choir parmi les autres sur le tapis orné de volutes, se levant d’un bond, prêt à se battre. L’expression menaçante s’estompa sur ses traits quand il comprit qui elles étaient.

Pour la première fois depuis qu’elle était dans la Pierre, Egwene chercha ce qui avait changé chez Rand, et elle trouva.

Avant son arrivée à la forteresse, ils ne s’étaient pas rencontrés depuis combien de mois ? Suffisamment de temps pour que ses traits aient durci, pour que l’expression ouverte qu’ils avaient naguère ait disparu. Il se déplaçait différemment aussi, un peu comme Lan, un peu comme les Aiels. Avec sa haute taille et ses cheveux tirant sur le roux, avec ses yeux tantôt bleus tantôt gris selon l’éclairage, il ressemblait beaucoup trop à un Aiel. Beaucoup trop pour qu’elle se sente à l’aise. Mais avait-il changé intérieurement ?

« Je croyais que vous étiez… quelqu’un d’autre », marmonna-t-il, répartissant entre elles des coups d’œil embarrassés. C’était le Rand qu’elle connaissait, jusqu’à la rougeur qui lui montait aux joues chaque fois qu’il regardait Élayne ou elle, l’une ou l’autre. « Des… gens veulent des choses que je ne peux pas donner. Que je ne veux pas donner. » La suspicion se peignit sur son visage avec une soudaineté bouleversante, et son ton se durcit. « Vous, qu’est-ce que vous voulez ? Est-ce Moiraine qui vous envoie ? Êtes-vous censées me convaincre de faire ce qu’elle veut ?

— Ne sois pas bête, rétorqua Egwene sèchement sans réfléchir. Je ne veux pas que tu déclenches une guerre. »

Élayne ajouta d’une voix suppliante : « Nous sommes venues pour… pour vous aider, si nous pouvons. » C’était une de leurs raisons et la plus facile à énoncer, avaient-elles décidé en prenant leur petit déjeuner.

« Vous connaissez ses plans pour… », commença-t-il brutalement, puis changea subitement de sujet. « M’aider ? Comment ? C’est ce que dit Moiraine. »

Egwene croisa d’un air sévère ses bras sous ses seins, serrant autour d’elle l’écharpe, à la façon dont Nynaeve avait coutume de s’adresser au Conseil du Village quand elle entendait obtenir ce qu’elle voulait, quelque obstinés que se montrent les Conseillers. C’était trop tard pour repartir sur une nouvelle lancée ; la seule solution était de continuer comme elle avait commencé. « Je t’ai dit de ne pas faire l’idiot, Rand al’Thor. Tu as peut-être des gens de Tear qui s’inclinent jusqu’à tes bottes, mais je me rappelle une fois où Nynaeve t’a fouetté le postérieur pour t’être laissé entraîner par Mat à voler un flacon d’eau-de-vie de cidre. » Élayne avait soin de garder un visage neutre. Trop soigneusement ; pour Egwene, c’était évident qu’elle avait envie d’éclater de rire.

Rand ne le remarqua pas, naturellement. Les hommes ne remarquaient jamais ça. Il adressa un large sourire à Egwene, près lui aussi de rire. « Nous venions juste d’avoir treize ans. Elle nous avait découverts endormis derrière l’écurie de ton père, et nous avions tellement mal au crâne que nous n’avons même pas senti ses coups de baguette. » Ce n’était absolument pas le souvenir qu’en avait gardé Egwene. « Pas comme quand tu lui as jeté ce bol à la tête. Tu te rappelles ? Elle t’avait préparé une tisane d’herbe-aux-chiens parce que tu broyais du noir depuis une semaine et dès que tu l’as goûtée, tu l’as atteinte avec son plus joli bol. Ô Lumière, qu’est-ce que tu as piaillé ! Quand était-ce ? Il y aura deux ans dans…

— Nous ne sommes pas ici pour parler des temps passés », répliqua Egwene en rajustant l’écharpe avec irritation. Elle était en laine fine mais encore bien trop chaude. Vraiment, il avait cette habitude bien enracinée de se rappeler les choses les plus désagréables.

Il sourit comme s’il savait ce qu’elle pensait et reprit de meilleure humeur : « Vous êtes ici pour m’aider, dis-tu. À quoi ? Je n’imagine pas que tu saches comment obliger un Puissant Seigneur à tenir sa parole sans que je sois là à regarder par-dessus son épaule. Ou comment mettre un terme à des rêves importuns ? Je ne refuserais certes pas de l’aide pour… » Ses yeux se tournant vivement vers Élayne et revenant à elle, il changea de nouveau brusquement de sujet. « Et l’Ancienne Langue ? En avez-vous appris un peu dans la Tour Blanche ? » Sans attendre de réponse, il commença à fouiller parmi les volumes éparpillés sur le tapis. D’autres se trouvaient sur les sièges, parmi les couvertures en désordre. « J’ai un exemplaire ici… quelque part… que…

— Rand. » Egwene força sa voix. « Rand, je ne sais pas lire l’Ancienne Langue. » Elle lança un coup d’œil à Élayne, pour l’avertir de ne pas admettre qu’elle avait ces connaissances-là. Elles n’étaient pas venues pour lui traduire les Prophéties du Dragon. Les saphirs dans les cheveux de la Fille-Héritière oscillèrent quand elle inclina la tête en signe d’acquiescement. « Nous avions d’autres choses à apprendre. »

Il abandonna les livres et se redressa avec un soupir. « C’était trop espérer. » Pendant un instant, il parut sur le point d’ajouter quelque chose, mais baissa les yeux sur ses bottes. Egwene se demanda comment il se débrouillait pour s’imposer aux Puissants Seigneurs confits dans leur arrogance si elle et Élayne le décontenançaient à ce point-là.