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— Nous n’avons pas encore terminé », répliqua aimablement Egwene. Avec plus d’amabilité qu’elle n’en ressentait – elle avait envie de le gifler ; quelle idée de la soulever comme ça, de l’isoler dans un écran – comme Élayne – mais il était à deux doigts de quelque chose de redoutable. Quoi, elle ne le savait pas et n’avait pas envie de le découvrir, pas maintenant, pas ici. Si nombreux avaient été les cris d’admiration sur leur puissance – tout le monde disait qu’elle et Élayne seraient parmi les plus puissantes Aes Sedai, sinon les plus puissantes, qui aient existé en mille ans ou davantage – elle avait tenu pour acquis qu’elles étaient aussi fortes que lui. Du moins presque. Elle venait d’être désabusée sans ménagement. Peut-être Nynaeve en approcherait-elle, si elle était suffisamment en colère, mais Egwene savait qu’elle-même n’aurait jamais réussi ce qu’il venait de réaliser.

Œuvrer sur deux flots à la fois était de beaucoup deux fois plus difficile que manipuler un flot de la même ampleur, et en manipuler trois était à son tour deux fois plus complexe qu’en manœuvrer deux. Il devait en avoir manipulé une douzaine. Il ne paraissait même pas fatigué, pourtant la tension de se servir du Pouvoir brûlait de l’énergie. Elle redoutait terriblement qu’il les traite, elle et Élayne aussi, comme des chatons. Des chatons qu’il pourrait décider de noyer, s’il devenait fou.

Pourtant elle ne voulait, ne pouvait pas simplement partir. Cela équivaudrait à baisser les bras, et elle n’était pas de cette étoffe-là. Elle avait la ferme intention de faire ce pour quoi elle était venue – jusqu’au bout – et il n’allait pas la mettre en déroute avant. Pas lui ni personne d’autre.

Les yeux bleus d’Élayne étaient pleins de détermination et dès l’instant où Egwene se tut elle ajouta d’une voix beaucoup plus ferme : « Et nous ne partirons pas avant d’avoir fini. Vous avez dit que vous alliez essayer. Vous devez essayer.

— Je l’ai dit, n’est-ce pas ? murmura-t-il au bout d’un instant. Du moins pouvons-nous nous asseoir. »

Sans un coup d’œil aux tables noircies ou à la bande d’étoffe métallique gisant en tas sur le tapis, il les conduisit, en boitant légèrement, vers des sièges à haut dossier près des fenêtres. Elles durent enlever des livres pour prendre place sur les coussins de soie rouge ; le fauteuil d’Egwene était occupé par le volume douze des Trésors de la Pierre de Tear, un livre poussiéreux à la reliure en bois intitulé Voyages dans le Désert des Aiels, avec diverses observations sur ses habitants sauvages et un épais volume délabré en cuir appelé Relations avec le Territoire de Mayene, 500 à 700 de la Nouvelle Ère. Élayne avait une pile plus importante à déblayer, mais Rand les lui prit précipitamment avec ceux qui encombraient son propre siège et les posa sur le plancher où la pile s’effondra aussitôt. Egwene disposa les siens soigneusement à côté d’eux.

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, maintenant ? » Il s’était assis au bord de son fauteuil, les mains appuyées sur ses genoux. « Je vous promets de ne faire que ce que vous demandez, cette fois-ci. »

Egwene se mordit la langue pour s’empêcher de rétorquer que cet engagement venait un peu tard. Peut-être avait-elle été un peu vague dans ses réquisitions, mais ce n’était pas une excuse. Toutefois, c’était une question à régler une autre fois. Elle se rendit compte qu’elle le considérait de nouveau simplement comme Rand, mais c’est qu’il avait l’air de venir d’éclabousser sa plus jolie robe et de se tourmenter parce qu’elle refusait de croire à un accident. Cependant elle ne laissa pas aller la Saidar, et Élayne non plus. Inutile de prendre bêtement des risques. « Cette fois-ci, déclara-t-elle, nous désirons simplement que tu parles. Comment embrasses-tu la Source ? Explique-nous. Vas-y étape par étape, lentement.

— Cela ressemble plus à un corps-à-corps qu’à un embrassement. » Il émit un hum. « Étape par étape ? Eh bien, d’abord je me représente une flamme, puis je fourre tout dedans. La haine, la peur, la nervosité. Tout. Quand c’est entièrement consumé, il y a un creux, un vide dans ma tête. Je suis au milieu, mais je fais partie aussi de ce sur quoi je me concentre.

— Il me semble reconnaître ça, dit Egwene, j’ai entendu ton père parler d’une méthode de concentration qu’il utilise pour gagner les concours de tir à l’arc. Ce qu’il appelle la Flamme et le Vide. »

Rand hocha la tête ; avec tristesse, apparemment. Elle pensa que son foyer lui manquait, et son père. « C’est Tam qui me l’a appris le premier. Et Lan s’en sert aussi, pour l’Épée. Séléné – quelqu’un que j’ai rencontré naguère – appelait cela l’Harmonie. Pas mal de gens en ont la pratique, quelque différents que soient les noms donnés. Pour ma part, j’ai découvert que lorsque je suis à l’intérieur du vide je sens le Saidin, comme une lumière devinée en deçà du coin de l’œil dans le vide. Il n’y a que moi et cette lumière. L’émotion, même la pensée sont au-dehors. Je le captais peu à peu, mais il vient d’un seul coup, à présent. La majeure partie, en tout cas. La plupart du temps.

— Le vide, dit Élayne avec un frémissement. Pas d’émotion. Cela ne ressemble pas beaucoup à ce que nous pratiquons.

— Mais si, insista ardemment Egwene. Rand, nous nous y prenons juste un peu différemment, voilà tout. Je m’imagine être une fleur, un bouton de rose, je l’imagine jusqu’à ce que je me sente être ce bouton de rose. C’est comme ton vide, d’une certaine façon. Les pétales du bouton de rose s’ouvrent à la lumière de la Saidar et je la laisse entrer en moi, toute la lumière, la chaleur, la vie, l’émerveillement. Je m’y abandonne et, en m’y abandonnant, je la maîtrise. C’est la partie la plus dure à apprendre, en réalité ; comment dominer la Saidar en s’y soumettant, mais cela semble si naturel maintenant que je n’y pense même plus. C’est cela, la clef, Rand, j’en suis sûre. Tu dois apprendre à te soumettre… » Il secouait la tête avec énergie.

« Cela n’a aucun rapport avec ce que je fais, protesta-t-il. Le laisser m’envahir ? Je suis obligé d’aller m’emparer du Saidin. Parfois, il n’y a rien à portée de moi, rien que je puisse toucher, mais si je ne cherche pas à l’atteindre, je pourrais rester là jusqu’à la fin des temps et rien ne se produirait. Cela m’envahit, d’accord, mais m’y soumettre ? » Il se passa avec vigueur les doigts dans les cheveux. « Egwene, si je m’abandonnais – même une minute – le Saidin me consumerait. C’est comme un fleuve de métal en fusion, un océan de feu, toute la lumière du soleil rassemblée en un seul point. Je dois lutter pour l’obliger à exécuter ce que je veux, lutter pour éviter d’être dévoré. »

Il soupira. « Toutefois, je comprends ce que tu veux dire par la vie qui nous envahit, même alors que la souillure me donne des nausées. Les couleurs sont plus vives, les odeurs plus nettes. Tout est en quelque sorte plus réel. Je n’ai pas envie de le laisser aller, une fois que je l’ai, même quand il tente de m’engloutir. Mais le reste… Regarde la réalité en face, Egwene. La Tour a raison sur ce point-là. Accepte-le comme étant la vérité, parce que c’est vrai. »

Elle secoua la tête. « Je l’accepterai quand j’en aurai reçu la preuve. » Sa voix n’était pas aussi ferme qu’elle le désirait, elle n’éprouvait pas autant d’assurance qu’avant. Ce qu’il disait ressemblait à un demi-reflet déformé de ses propres méthodes, les similitudes ne servant qu’à accentuer les différences. Pourtant similitudes il y avait. Elle ne renoncerait pas. « Peux-tu distinguer les flots les uns des autres ? L’Air, l’Eau, l’Esprit, la Terre, le Feu ?