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— Quelquefois, répliqua-t-il lentement. Pas de façon habituelle. Je prends seulement ce dont j’ai besoin pour ce que je veux. Je cherche à tâtons, le plus souvent. C’est très bizarre. Parfois il faut que je fasse quelque chose et je le fais, mais c’est uniquement après que je comprends ce que j’ai fait et comment. C’est presque comme de se souvenir de quelque chose que j’ai oublié. Par contre, je me rappelle comment le refaire. La plupart du temps.

— Cependant tu t’en souviens, insista-t-elle. Comment as-tu mis le feu à ces tables ? » Elle avait envie de demander comment il les avait mises à danser – elle pensait avoir vu un moyen, avec l’Air et l’Eau – mais elle voulait commencer avec quelque chose de simple ; allumer une chandelle et l’éteindre étaient un exercice dont une novice était capable.

Le visage de Rand prit une expression attristée. « Je l’ignore. » Il avait un ton embarrassé. « Quand je veux du feu, pour une lampe ou la cheminée, je me contente de le susciter, mais je ne sais pas comment. Je n’ai pas vraiment besoin de réfléchir pour me servir du feu. »

Cela allait à peu près de soi. Des Cinq Pouvoirs, le Feu et la Terre avaient été les plus puissants chez les hommes dans l’Ère des Légendes, comme l’Air et l’Eau chez les Femmes ; l’Esprit était également réparti. Egwene n’avait pratiquement pas besoin de réfléchir, lorsqu’elle avait appris comment opérer. Cependant cette constatation ne les avançait à rien.

Cette fois, c’est Élayne qui le poussa dans ses retranchements. « Savez-vous comment vous l’avez éteint ? Vous avez paru réfléchir avant que le feu s’éteigne.

— Ça, je m’en souviens, parce que je ne crois pas l’avoir jamais fait jusqu’ici. J’ai ôté la chaleur des tables et je l’ai dispersée sur la pierre de l’âtre ; une cheminée ne s’apercevrait pas d’une telle quantité de chaleur. »

Élayne eut un hoquet de surprise et enveloppa machinalement d’une main protectrice son bras gauche pendant quelques secondes, et Egwene eut une grimace de solidarité. Elle se rappelait quand ce bras avait été une masse de phlyctènes parce que la Fille-Héritière avait fait ce que Rand venait de décrire, et seulement avec la lampe de sa chambre. Sheriam avait menacé de laisser les cloques se guérir d’elles-mêmes ; elle n’avait pas mis la menace à exécution mais elle l’avait proférée. C’était un des avertissements qui étaient prodigués aux novices : ne jamais attirer le feu à l’intérieur. Une flamme pouvait être éteinte à l’aide de l’Air ou de l’Eau, mais utiliser le Feu pour écarter sa chaleur ardente était courir au désastre avec une flamme de n’importe quelle dimension. Ce n’était pas une question de force, Sheriam l’avait dit ; une fois amassée à l’intérieur, la chaleur ne pouvait pas être expulsée, pas même par la femme la plus forte jamais sortie de la Tour Blanche. Des femmes s’étaient effectivement enflammées de cette façon. Des femmes avaient explosé en flammes. Egwene aspira péniblement une bouffée d’air.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Rand.

— Je crois que tu viens de me donner la preuve de la différence. » Elle soupira.

« Oh. Cela signifie-t-il que tu es prête à renoncer ?

— Non ! » Elle s’efforça d’adoucir le ton de sa voix. Elle n’était pas en colère contre lui. Pas précisément. Elle ne savait pas très bien à qui allait son irritation. « Mes professeurs avaient peut-être raison, mais il doit y avoir un moyen. Une méthode quelconque. Seulement rien ne me vient à l’idée, juste maintenant.

— Vous avez essayé, dit-il simplement. Je vous en remercie. Ce n’est pas votre faute si cela n’a pas marché.

— Il doit y avoir un moyen », marmonna Egwene, et Élayne murmura : « Nous le trouverons. Certes oui.

— Bien sûr que vous le trouverez, acquiesça-t-il avec un entrain forcé. Seulement pas aujourd’hui. » Il hésita. « Je suppose que vous allez donc partir. » Il paraissait le regretter à demi et en être à demi content. « Il me faut absolument donner des indications aux Puissants Seigneurs sur les impôts, ce matin. Ils s’imaginent apparemment qu’ils peuvent prélever sur un fermier autant d’impôts dans une mauvaise année que dans une bonne sans le réduire à la mendicité. Et je suppose que vous devez retourner interroger ces Amies du Ténébreux. » Il fronça les sourcils.

Il n’avait rien dit, mais Egwene était sûre qu’il aimerait les tenir le plus éloignées possible de l’Ajah Noire. Elle était un peu étonnée qu’il n’ait pas déjà tenté de les renvoyer à la Tour. Peut-être savait-il qu’elle et Nynaeve lui sonneraient les cloches à le rendre sourd jusqu’à la Saint Glinglin s’il s’y essayait.

« Nous irons, répliqua-t-elle d’un ton ferme, mais pas tout de suite. Rand… » Le moment était venu de donner sa deuxième raison pour être ici, mais cela semblait encore plus difficile qu’elle ne s’y était attendue. Cela le blesserait ; ces yeux tristes, méfiants, qu’il avait l’en avaient convaincue. Pourtant force était d’en venir là. Elle se serra frileusement dans l’écharpe ; laquelle l’enveloppait des épaules à la taille. « Rand, je ne peux pas t’épouser.

— Je sais », dit-il.

Elle cligna des paupières. Il ne le prenait pas aussi mal qu’elle s’y attendait. Elle se dit que c’était parfait. « Je ne veux pas te causer de chagrin – franchement, non – mais je ne veux pas me marier avec toi.

— Je comprends, Egwene. Je sais ce que je suis. Aucune femme ne pourrait…

— Espèce d’idiot ! s’exclama-t-elle. Cela n’a rien à voir avec ton canalisage. Je ne t’aime pas ! Du moins pas dans le sens où j’aurais envie de t’épouser. »

Rand en fut bouche bée. « Tu ne… m’aimes pas ? » Il avait dans la voix autant de surprise que dans l’expression. Et de la peine aussi.

« Je t’en prie, tâche de comprendre, reprit-elle d’un ton plus doux. Les gens changent, Rand. Les sentiments changent. Quand les gens sont séparés, parfois ils évoluent différemment. Je t’aime comme un frère, peut-être davantage qu’un frère, mais pas pour t’épouser. Peux-tu le comprendre ? »

Il esquissa un sourire mélancolique. « Je suis vraiment stupide. Je ne pensais pas au fond de moi que tu pourrais changer aussi, Egwene. Je ne tiens pas non plus à me marier avec toi. Je ne voulais pas changer, je n’ai pas cherché à changer, mais c’est arrivé. Si tu savais combien cela compte pour moi. Ne pas avoir à feindre. Ne pas redouter d’être cause que tu souffres. Je n’ai jamais voulu cela, Egwene. Jamais voulu te blesser. »

Pour un peu, elle aurait souri. Il avait si bonne contenance ; il était presque convaincant. « Je suis contente que tu le prennes aussi bien, lui dit-elle avec douceur. Je ne voulais pas non plus te peiner. Et maintenant il faut vraiment que je m’en aille. » Quittant son siège, elle s’approcha et déposa un baiser rapide sur sa joue. « Tu trouveras quelqu’un d’autre.

— Naturellement, dit-il en se levant, le ton de sa voix trahissant ouvertement son mensonge.

— Mais oui. »

Elle se glissa dehors avec un sentiment de satisfaction et traversa d’un pas pressé le vestibule, laissant aller la Saidar tandis qu’elle ôtait l’écharpe de ses épaules. Ce machin était abominablement chaud.

Rand était prêt pour qu’Élayne le recueille comme un chiot perdu si elle le manœuvrait selon la méthode dont elles avaient discuté. Elle pensait qu’Élayne saurait comment en venir à bout maintenant et plus tard. Pour le temps qu’elles auraient après. Il fallait faire quelque chose concernant la maîtrise du pouvoir par Rand. Elle voulait bien admettre que ce qui lui avait été dit était vrai – aucune femme n’était en mesure de le lui enseigner ; les poissons et les oiseaux – mais ce n’était pas la même chose que de renoncer. Il y avait quelque chose à faire, donc il fallait trouver un moyen de le faire. Cette horrible blessure et la folie étaient des problèmes à résoudre par la suite, pourtant ils finiraient par être résolus. D’une manière ou d’une autre. Tout le monde disait que les hommes des Deux Rivières étaient obstinés, mais ce n’était rien en comparaison des femmes des Deux Rivières.