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Têtes dures

Élayne n’aurait pas affirmé que Rand se rendait compte qu’elle était encore dans la pièce, à la façon dont il suivait Egwene des yeux avec une expression presque désorientée. De temps en temps, il secouait la tête comme s’il discutait intérieurement ou essayait de s’éclaircir les idées. Elle fut contente d’attendre qu’il en ait fini. Peu importait pour autant que le moment était encore repoussé. Elle s’appliqua à conserver un extérieur plein de sang-froid, dos droit et tête haute, un calme sur le visage qui aurait rivalisé avec ce que Moiraine offrait de mieux. Son estomac en révolution semblait abriter les gambades de papillons gros comme des hérissons.

Pas par peur qu’il canalise. Il avait laissé aller le Saidin dès qu’Egwene s’était levée pour s’en aller. Elle désirait lui faire confiance et elle y était obligée. C’était ce qu’elle voulait qui arrive qui lui causait ces palpitations intérieures. Elle devait se concentrer pour ne pas tripoter son collier ou jouer avec le fil de saphirs dans ses cheveux. Son parfum était-il trop fort ? Non. Egwene disait qu’il aimait l’odeur des roses. La robe. Elle avait envie de remonter l’encolure, mais…

Il se retourna – le léger boitillement dans sa démarche provoqua un pincement pensif des lèvres d’Élayne –, la vit assise dans son fauteuil et sursauta, les prunelles dilatées par ce qui ressemblait fort à de la panique. Le constater lui donna une certaine satisfaction ; l’effort de maintenir la sérénité de son propre visage avait décuplé dès que le regard de Rand l’avait effleurée. Il avait maintenant les yeux bleus, comme le ciel d’un matin brumeux.

Il se ressaisit aussitôt et s’inclina dans un salut nullement nécessaire, s’essuyant les mains une fois avec nervosité sur sa tunique. « Je ne m’étais pas rendu compte que vous étiez encore… » Il rougit, s’interrompit ; oublier sa présence risquait d’être pris comme une insulte. « Je veux dire… je n’avais pas… C’est que je… » Il respira à fond et recommença. « Je ne suis pas aussi bête qu’il y paraît, ma dame. Ce n’est pas tous les jours que quelqu’un vous déclare ne pas vous aimer, ma dame. »

Elle adopta un ton de feinte sévérité. « Si vous m’appelez encore de cette façon, je vous appellerai mon Seigneur Dragon. Et exécuterai une révérence. Même la Reine d’Andor plierait le genou devant vous, et je ne suis que Fille-Héritière.

— Ô Lumière ! Ne faites pas ça. » Il semblait éprouver une gêne sans commune mesure avec la menace.

« Je m’abstiendrai, Rand, reprit-elle d’une voix plus sérieuse, si vous m’appelez par mon nom. Élayne. Dites-le.

— Élayne. » Il le prononça gauchement, pourtant avec allégresse aussi comme s’il savourait ce nom.

« Bien. » En éprouver un tel contentement était absurde ; somme toute, il s’était borné à dire son nom. Il y avait quelque chose qu’elle avait besoin de connaître avant de pouvoir continuer. « Est-ce que cela vous a été très douloureux ? » Cela pouvait s’interpréter de deux façons, elle s’en aperçut. « Ce qu’Egwene vous a annoncé, j’entends.

— Non. Si. Un peu. Je ne sais pas. En somme, il faut être juste. » Son petit sourire estompa légèrement sa défiance. « J’ai de nouveau l’air stupide, n’est-ce pas ?

— Non. Pas à mes yeux.

— Je lui ai dit la pure vérité, mais je ne pense pas qu’elle m’a cru. Je suppose que je n’avais pas envie non plus de la croire. Pas foncièrement. Si ce n’est pas grotesque, je me demande ce que c’est.

— Répétez encore une fois que vous êtes ridicule et je vais commencer à m’en convaincre. » Il ne tentera pas de se cramponner à elle ; je n’aurai pas cela à combattre. Elle avait une voix calme avec un ton assez léger pour qu’il comprenne qu’elle ne parlait pas sérieusement. « J’ai vu le bouffon d’un seigneur du Cairhien, un jour, un homme habillé d’une drôle de casaque rayée, trop grande pour lui, où étaient cousus des grelots. Vous auriez l’air ridicule avec des grelots.

— Oui, j’imagine, répliqua-t-il d’un ton désabusé. Je m’en souviendrai. » Son lent sourire s’élargit, illuminant tout son visage.

Les ailes de papillon la fustigèrent pour qu’elle se hâte, mais elle s’affaira à lisser sa jupe. Elle devait procéder avec lenteur, et prudence. Sinon, il jugera que je ne suis qu’une tête à l’évent. Et il aura raison. Les papillons dans son ventre battaient maintenant des timbales.

« Aimeriez-vous une fleur ? » questionna-t-il brusquement, et elle cligna des paupières, interdite.

« Une fleur ?

— Oui. » Se dirigeant à grands pas vers le lit, il ramassa une double poignée de plumes dans le matelas en lambeaux et les lui tendit. « J’en ai fait une pour la majhere hier soir. On aurait dit que je lui avais donné la Pierre. Mais la vôtre sera beaucoup plus jolie, ajouta-t-il précipitamment. Beaucoup plus jolie. Je le promets.

— Rand, je…

— J’irai avec précaution. Cela ne demande qu’un mince filet du Pouvoir. Un simple fil, et je me montrerai très prudent. »

Avoir confiance. Elle devait se fier à lui. Ce lui fut une légère surprise de se rendre compte qu’effectivement elle avait foi en lui. « J’en serais enchantée, Rand. »

Pendant de longues minutes, il regarda fixement les monticules duveteux dans ses mains, un froncement de sourcils s’amorçant sur son visage. Soudain, il laissa choir les plumes, s’épousseta les paumes. « Des fleurs, dit-il. Ce n’est pas un cadeau digne de vous. » Elle sentit son cœur se gonfler de pitié pour lui ; manifestement, il avait tenté d’embrasser le Saidin et avait échoué. Masquant sa déception par l’action, il se dirigea rapidement en boitant vers l’étoffe métallique et commença à la draper sur son bras. « Voilà qui est un cadeau adéquat pour la Fille-Héritière d’Andor. Vous pourriez dire à une couturière… » Il s’embourba dans les considérations de ce qu’une couturière pouvait tirer d’une étoffe d’or et d’argent longue de dix pas et large de moins de deux pieds.

« Je suis sûre qu’une couturière aura des quantités d’idées », lui affirma-t-elle diplomatiquement. Tirant de sa manche un mouchoir elle s’agenouilla un instant pour rassembler dans le carré de soie bleu clair les plumes qu’il avait abandonnées à leur sort.

« Les servantes s’occuperont de ça, dit-il comme elle rangeait soigneusement le petit paquet dans l’aumônière qu’elle portait à la ceinture.

— Bah, c’est déjà ça de fait. » Comment pourrait-il comprendre qu’elle conserverait ces plumes parce qu’il avait voulu les transformer en fleur ? Il passa d’un pied sur l’autre, tenant les plis scintillants comme s’il en était fort embarrassé. « La majhere doit avoir des couturières, lui dit-elle. Je donnerai cela à l’une d’elles. » Il se rasséréna, souriant ; elle ne vit aucune raison de préciser qu’elle l’entendait « donner en cadeau ». Ces papillons furieux se refusaient à ce qu’elle atermoie plus longtemps. « Rand, est-ce que… vous avez de la sympathie pour moi ?

— De la sympathie ? répéta-t-il avec un froncement de sourcils. Bien sûr que j’en ai. Je vous aime beaucoup. »

Fallait-il qu’il ait l’air de ne rien comprendre à rien ? « J’ai de l’affection pour vous, Rand. » Elle fut surprise de l’avoir déclaré avec autant de calme ; son estomac semblait vouloir lui remonter dans la gorge en se tortillant et ses mains et ses pieds lui donnaient l’impression d’être glacés. « Plus que de l’affection. » C’était assez ; elle n’allait pas se rendre ridicule. Il doit dire « aimer » tout court d’abord. Elle faillit éclater d’un petit rire nerveux. Je veux rester maîtresse de moi. Je ne veux pas qu’il me voie me conduire comme une évaporée. Je ne veux pas.