Выбрать главу

« Que ferez-vous quand le Cairhien achètera de nouveau du blé ? dit froidement Rand. D’ailleurs, le Cairhien est-il le seul pays qui a besoin de blé ? » Pourquoi Élayne avait-elle parlé de cette façon ? Qu’attendait-elle de lui ? De l’affection, avait-elle dit. Les femmes savaient jouer avec les mots comme les Aes Sedai. Entendait-elle par là qu’elle l’aimait d’amour ? Non, c’était de la pure stupidité. De la superbe au plus haut degré.

« Mon Seigneur Dragon, déclara Meilan, mi-obséquieux mi-condescendant comme s’il expliquait quelque chose à un enfant, si les guerres civiles cessaient aujourd’hui, le Cairhien ne pourrait pas encore acheter plus que quelques cargaisons pendant deux ou même trois ans. Nous avons toujours vendu nos céréales au Cairhien. »

Toujours – c’est-à-dire les vingt ans qui s’étaient écoulés depuis la Guerre des Aiels. Ils étaient tellement attachés à ce qu’ils avaient toujours fait qu’ils ne voyaient pas ce qui était si simple. Ou ne voulaient pas le voir. Quand les choux proliféraient comme de mauvaises herbes autour du Champ d’Emond, c’était presque certain que les mauvaises pluies ou que des larves de hanneton avaient ravagé la Tranchée-de-Deven ou la Colline-au-Guet. Quand la Colline-au-Guet avait surabondance de navets, le Champ d’Emond en manquait ou bien la Tranchée-de-Deven.

« Offrez-les à l’Illian », leur rétorqua-t-il. Qu’attend Élayne ? « Ou à l’Altara. » Il l’aimait bien, mais il aimait tout autant Min. Ou du moins il le pensait. Il lui était impossible de définir nettement ses sentiments pour l’une par rapport à l’autre. « Vous avez des navires de haute mer ainsi que des gabares et des barges pour le fleuve, et s’il vous en manque louez-en à Mayene. » Il aimait bien les deux jeunes femmes, mais au-delà de ça… Il avait passé presque toute sa vie à soupirer après Egwene ; il n’allait pas se replonger là-dedans sans être certain. Certain de quelque chose. Sûr et certain. Si l’on pouvait en croire les Relations avec MayeneArrête, s’ordonna-t-il. Concentre ton esprit sur ces fouines ou ils trouveront des fissures par où s’introduire et te mordre au passage. « Payez avec du blé ; je suis certain que la Première sera disposée favorablement, pour un bon prix. Et peut-être un accord signé, un traité… » Voilà un terme bien choisi ; du genre qu’ils utilisaient. « … garantissant de laisser Mayene en paix en échange de navires. » Il lui devait bien cela.

« Nous commerçons peu avec l’Ulian, mon Seigneur Dragon. Ce sont des vautours et des crapules. » Tedosian avait un ton scandalisé, et Meilan de même quand il déclara : « Nous avons toujours eu des relations de force avec Mayene, mon Seigneur Dragon. Jamais en pliant le genou. »

Rand prit une profonde aspiration. Les Puissants Seigneurs se raidirent. On en venait immanquablement là. Il essayait toujours de les raisonner et cela n’aboutissait jamais à rien. Thom décrétait que les Puissants Seigneurs avaient la tête aussi dure que la Pierre, et il ne se trompait pas. Qu’est-ce que je ressens pour elle ? J’en rêve. Elle est jolie, c’est indubitable. Il ne savait pas trop s’il se référait à Élayne ou à Min. Arrête ! Un baiser n’est qu’un baiser. Arrête ! Repoussant avec fermeté les femmes de ses pensées, il se mit en devoir d’expliquer à ces imbéciles à la cervelle pétrifiée ce qu’ils allaient faire. « D’abord, vous diminuerez des trois quarts les impôts sur les fermiers, et de moitié pour tous les autres. Ne discutez pas ! Contentez-vous de le faire ! Deuxièmement, vous irez trouver Berelain et lui demanderez ~ demanderez ! – son prix pour louer… »

Les Puissants Seigneurs écoutèrent avec des sourires faux et des grincements de dents, mais ils écoutèrent.

Egwene réfléchissait à Joiya et à Amico quand Mat la rejoignit, marchant à côté d’elle dans le couloir comme s’il se dirigeait par hasard vers le même endroit qu’elle. Il ruminait quelque chose d’un air sombre et ses cheveux réclamaient un coup de brosse, car il avait l’air d’y avoir fourragé avec ses doigts. Une ou deux fois, il lui jeta un coup d’œil mais ne dit rien. Les serviteurs qu’ils croisaient s’inclinaient ou exécutaient une révérence, de même que les Puissants Seigneurs et Dames rencontrés de temps en temps, encore qu’avec beaucoup moins d’enthousiasme. Les façons qu’avait Mat de dévisager ces nobles personnages avec un rictus auraient provoqué du grabuge si elle n’avait pas été là, ami du Seigneur Dragon ou pas.

Ce silence ne lui ressemblait pas, ne ressemblait pas au Mat qu’elle connaissait. À part son riche bliaud rouge – fripé comme s’il avait dormi avec – il ne différait pas du Mat de naguère, néanmoins ils étaient sûrement tous différents maintenant. Son mutisme était inquiétant. « Est-ce que la nuit dernière te préoccupe ? » finit-elle par demander.

Il trébucha. « Tu es au courant de ça ? Ah bah, comment n’y serais-tu pas, évidemment. Ça ne me tracasse pas. N’était pas grand-chose. C’est fini et bien fini, de toute façon. »

Elle feignit de le croire. « Nynaeve et moi, nous ne t’avons pas beaucoup vu. » Ce qui était une sous-estimation flagrante de la réalité.

« J’étais occupé », marmotta-t-il avec un haussement d’épaules gêné, regardant de nouveau partout sauf vers elle.

« À jouer aux dés ? questionna-t-elle avec dédain.

— Aux cartes. » Une servante rondelette, esquissant une révérence avec les bras pleins de serviettes pliées, examina brièvement Egwene et, croyant apparemment qu’elle ne s’intéressait pas à elle, adressa un clin d’œil à Mat. Il lui sourit de toutes ses dents. « J’ai été occupé à jouer aux cartes. »

Les sourcils d’Egwene se haussèrent brusquement. Cette femme avait bien dans les dix ans de plus que Nynaeve. « Je comprends. Cela doit absorber beaucoup de temps. Jouer aux cartes. Trop pour consacrer quelques instants à de vieux amis.

— La dernière fois que je vous ai consacré un moment, à Nynaeve et toi, vous m’avez ligoté avec le Pouvoir comme un goret destiné au marché pour farfouiller dans ma chambre. Des amis ne volent pas leurs amis. » Il eut une grimace. « D’ailleurs, tu es toujours en compagnie de cette Élayne avec son nez en l’air. Ou de Moiraine. Je n’aime pas… » S’éclaircissant la gorge, il lui glissa un regard en coin. « Je n’aime pas te déranger. Tu as fort à faire, à ce que j’ai entendu dire. Interroger des Amies du Ténébreux. Accomplir toutes sortes de choses importantes, j’imagine. Tu sais que ces gens de Tear te croient une Aes Sedai, hein ? »

Elle secoua la tête avec amertume. C’étaient les Aes Sedai qu’il n’aimait pas. Mat avait beau voir du pays, rien ne le changerait. « Ce n’est pas voler que reprendre ce qui était censé être un prêt, répliqua-t-elle.

— Je ne me rappelle pas qu’il ait été question de prêt. Aaah, à quoi me sert une lettre de l’Amyrlin ? Juste à m’attirer des ennuis. N’empêche, vous auriez pu demander. »

Elle se retint de souligner qu’elles l’avaient effectivement réclamée. Elle ne voulait ni d’une discussion ni d’un départ en boudant. Il ne l’aurait pas appelé comme ça, bien sûr. Cette fois-ci, elle le laisserait débiter sa version sans la réfuter. « Eh bien, je suis contente que tu veuilles encore me parler. Était-ce pour une raison particulière aujourd’hui ? »