C’était une question surprenante, venant de lui, mais elle connaissait ce qu’elle y répondrait. « Non. Même avec tout ce qui s’est produit, non. Et toi ?
— Je serais vraiment idiot, n’est-ce pas ? répliqua-t-il en riant. Ce sont les villes qui me plaisent et celle-ci fera l’affaire pour le moment. Celle-ci fera l’affaire. Egwene, tu ne parleras pas de ça à Moiraine, hein ? Tu ne lui diras pas que je t’ai demandé conseil et tout ?
— Pourquoi n’en parlerais-je pas ? » questionna-t-elle, soupçonneuse. Il était Mat, après tout.
Il eut un bref haussement d’épaules gêné. « Je l’ai évitée encore plus que… Bref, je me tiens à distance, en particulier quand elle veut déterrer ce que j’ai dans la tête. Elle penserait que je faiblis. Tu ne lui diras pas, hein ?
— D’accord, répliqua-t-elle, à condition que tu me promettes de ne pas t’approcher de ce ter’angreal sans lui en demander la permission. Je n’aurais même pas dû te parler de ça.
— Je promets. » Il sourit de toutes ses dents. « Je ne m’approcherai pas de ce machin à moins que ma vie n’en dépende. Je le jure. » Il acheva sa phrase avec une feinte solennité.
Egwene secoua la tête. Quels que soient les changements subis par ailleurs, Mat demeurerait toujours le même.
9
Décisions
Passèrent trois jours d’une chaleur et d’une humidité qui minèrent même les forces des natifs de Tear. La cité réduisit sa marche à un train léthargique, la Pierre à une lenteur de reptation ; la majhere s’en arracha de frustration l’enroulement de ses tresses, mais même elle ne put trouver l’énergie de taper sur des jointures ou de décocher sur une oreille une chiquenaude d’un doigt dur. Les Défenseurs de la Pierre s’affaissaient à leur poste comme des chandelles à demi fondues et les officiers témoignaient plus d’intérêt pour du vin rafraîchi que pour les rondes qu’ils avaient à faire. Les Puissants Seigneurs demeuraient une bonne partie du temps dans leurs appartements, dormant pendant les moments les plus torrides de la journée, et quelques-uns abandonnèrent complètement la Pierre pour la fraîcheur relative de domaines loin à l’est, sur les pentes de l’Échine du Monde. Curieusement, seuls les étrangers, qui souffraient le plus de la température, continuaient à mener leur vie aussi activement, sinon même davantage. Pour eux, la chaleur lourde ne pesait guère autant que les heures qui fuyaient si vite.
Mat ne tarda pas à découvrir qu’il avait vu juste à propos des petits seigneurs qui avaient assisté à la tentative de meurtre des cartes à jouer sur sa personne. Non seulement ils l’évitaient mais encore ils propageaient la nouvelle parmi leurs amis, souvent déformée ; personne dans la Pierre en possession de deux pièces d’argent ne répliquait plus que des excuses précipitées tout en partant à reculons. Les rumeurs s’étaient répandues au-delà des petits seigneurs. Plus d’une servante qui avait pris plaisir à un flirt refusait maintenant aussi et deux expliquèrent avec gêne avoir entendu dire qu’être seule avec lui était dangereux. Perrin était apparemment absorbé par ses propres soucis et Thom avait l’air de disparaître par un tour de prestidigitation ; Mat n’avait aucune idée de ce qui occupait le ménestrel, mais il était rarement là, le jour ou la nuit. Par contre, Moiraine, la seule personne que Mat souhaitait voir se désintéresser de lui, semblait être présente chaque fois qu’il se retournait ; elle passait par là, ou traversait plus loin le couloir, mais chaque fois son regard croisait le sien avec une expression laissant entendre qu’elle savait ce qu’il pensait et ce qu’il voulait, savait comment elle allait lui imposer de faire à la place exactement ce qu’elle voulait, elle. Rien de tout cela ne changeait la situation dans un de ses aspects ; il réussissait toujours à trouver des prétextes pour repousser son départ encore d’un autre jour. Selon sa façon d’envisager les choses, il n’avait pas promis à Egwene qu’il resterait. Néanmoins, il restait.
Une fois, il était descendu avec une lampe dans les entrailles de la Pierre, à ce qu’on appelait la Grande Réserve, jusqu’au seuil de la porte rongée de pourriture sèche à l’extrémité de l’étroit couloir. Quelques minutes passées à scruter dans l’intérieur ténébreux des formes indistinctes couvertes de toiles poussiéreuses, des caisses et des tonneaux entassés sans soin, leurs côtés plats utilisés comme étagères pour un méli-mélo de figurines, de sculptures et de bizarres objets en cristal, verre et métal – quelques minutes de ça et il s’était dépêché de repartir, murmurant entre ses dents : « Il faudrait que je sois le plus bête des maudits imbéciles de ce maudit monde entier ! »
Cependant, rien ne l’empêchait de se rendre dans la ville et il n’y avait aucun risque de rencontrer Moiraine dans les tavernes des docks du Maule, le quartier du port, ou dans les auberges du Chalm, où étaient situés les entrepôts, lieux mal éclairés, souvent crasseux, exigus, fournisseurs de vin équivalant à de la piquette, de bière de mauvaise qualité, de bagarres de temps en temps et de parties de dés qui n’en finissaient pas. Les paris dans les jeux de dés étaient minimes, comparés à ceux auxquels il s’était habitué, mais ce n’est pas pour cette raison qu’il se retrouvait toujours de retour dans la Pierre au bout de quelques heures. Il s’efforçait de ne pas penser à ce qui le ramenait perpétuellement là, à proximité de Rand.
Perrin aperçut quelquefois Mat dans les tavernes des quais, buvant trop de piquette, pariant comme s’il ne se souciait pas de gagner ou de perdre, une fois brandissant subitement un poignard quand un matelot bâti en armoire à glace le china sur la fréquence avec laquelle il gagnait. Cela ne ressemblait pas à Mat d’être si irritable, mais Perrin l’évita au lieu d’essayer de découvrir ce qui le tracassait. Perrin n’était là ni pour le vin ni pour les dés, et les hommes qui songeaient à la bagarre changeaient d’avis après un coup d’œil évaluateur à sa carrure… et à ses yeux. Il paya toutefois de l’aie à des marins en large pantalon de cuir et à des commis de négociant avec de fines chaînes d’argent en travers de leurs tuniques, à n’importe quel homme qui paraissait venir d’un pays lointain. C’étaient des rumeurs qu’il recherchait, des nouvelles qui puissent attirer Faile loin de Tear. Loin de lui.
Il était sûr que s’il trouvait une aventure pour elle, quelque chose qui laisse entrevoir une chance que son nom figure dans les contes, elle partirait. Elle prétendait comprendre pourquoi il était obligé de rester mais, de temps en temps, elle suggérait encore à mots couverts qu’elle voulait partir et espérait qu’il l’accompagnerait. Il était certain que le bon appât l’attirerait, sans lui.
En la plupart des rumeurs, elle reconnaîtrait des déformations périmées de la vérité, tout comme lui. La guerre qui enflammait la côte de l’océan d’Aryth était dite l’œuvre d’un peuple dont personne n’avait encore jamais entendu parler, les Sawchins – ou quelque chose d’approchant – il avait entendu une foule de variations dans la bouche de nombreux narrateurs – des gens bizarres qui pouvaient être les armées d’Artur Aile-de-Faucon de retour après un millier d’années. Un bonhomme, un natif du Tarabon avec un chapeau rond rouge et une moustache aussi épaisse que des cornes de taureau, l’informa solennellement qu’Aile-de-Faucon lui-même conduisait ces gens, sa légendaire Épée Justice à la main. Il existait des rumeurs que le fabuleux Cor de Valère, censé rappeler de la tombe les héros morts pour combattre lors de l’Ultime Bataille, avait été découvert. Dans le Ghealdan, des émeutes avaient éclaté dans l’ensemble du pays ; l’Illian souffrait d’explosions de folie collective ; dans le Cairhien, la famine ralentissait les tueries ; quelque part dans les Marches, les raids trollocs augmentaient. Perrin ne pouvait envoyer Faile nulle part par là, pas même pour qu’elle quitte Tear.