La surprise fut qu’il l’interroge sur la manière de gouverner les nations et écoute ce qu’elle expliquait. Cela, elle aurait aimé que sa mère le voie. Plus d’une fois, Morgase avait ri, à demi de consternation, et lui avait dit qu’elle devait apprendre à se concentrer. Quels métiers protéger et comment, lesquels non et pourquoi, étaient des décisions arides mais aussi importantes que la manière de prendre soin des malades. C’était amusant d’amener un seigneur ou un marchand obtus à faire ce qu’il n’avait pas envie de faire en s’imaginant que l’idée venait de lui-même, ce pouvait être gratifiant de nourrir les affamés mais, si les affamés devaient être nourris, il était nécessaire de calculer combien il fallait pour cela de commis, de conducteurs de chariots et de chariots. D’autres étaient capables de prendre ces dispositions, mais alors on ne constatait que trop tard s’ils avaient fait des erreurs. Il l’écouta et suivit souvent son conseil. Elle songeait qu’elle l’aurait aimé rien que pour ces deux choses-là. Berelain ne mettait pas les pieds hors de ses appartements ; Rand avait commencé à sourire dès qu’il la voyait ; rien au monde n’aurait été aussi merveilleux. Sauf que les jours s’arrêtent de s’écouler.
Trois courtes journées glissant entre ses doigts comme de l’eau. Joiya et Amico seraient envoyées au nord et la raison pour rester dans Tear disparaîtrait ; il serait temps également qu’elle, Egwene et Nynaeve partent aussi. Elle s’en irait, quand ce moment viendrait ; elle n’avait jamais envisagé le contraire. Le savoir la rendait fière de se conduire en adulte, pas en gamine ; le savoir lui donnait envie de pleurer.
Et Rand ? Il recevait des Puissants Seigneurs dans ses appartements et donnait des ordres. Il les surprenait en survenant dans des réunions secrètes qu’avait détectées Thom, juste pour répéter un point précis de ses derniers ordres. Ils souriaient, s’inclinaient, transpiraient et se demandaient de quoi exactement il était au courant. Un exutoire pour leur énergie devait être trouvé avant que l’un d’eux décide que si Rand était impossible à manipuler il devait être tué. Quoi qu’il faille pour les en détourner, il ne déclencherait pas une guerre. S’il devait affronter Sammael, eh bien, soit ; mais il ne déclarerait pas de guerre.
La préparation de son plan d’action occupait la majeure partie des heures qu’il ne consacrait pas à harceler les Puissants Seigneurs. Les éléments en provenaient des brassées de livres qu’il disait aux bibliothécaires d’apporter dans son appartement, ainsi que de ses conversations avec Élayne. Les conseils d’Élayne lui étaient certes d’un grand secours en ce qui concernait les Puissants Seigneurs ; il les voyait réévaluer précipitamment leur opinion à son sujet quand il se révélait connaître des choses dont eux-mêmes ne soupçonnaient qu’à demi l’existence. Elle l’en empêcha quand il voulut lui en attribuer le mérite.
« Un dirigeant avisé prend conseil, lui expliqua-t-elle en souriant, mais ne devrait jamais être vu en train de le faire. Laissez-les croire que vous en savez davantage que dans la réalité. Cela ne leur nuira pas et cela vous aidera. » Toutefois, elle semblait contente qu’il l’ait suggéré.
Il n’était pas totalement sûr d’ajourner certaine décision, au moins, à cause d’elle. Trois jours de mise au point de ses projets, trois jours de recherches pour essayer de trouver ce qui manquait encore. Quelque chose manquait, effectivement. Il ne pouvait pas réagir aux Réprouvés ; il devait les inciter à réagir à lui. Trois jours et, le quatrième, elle partirait – de nouveau pour Tar Valon, il l’espérait – mais, une fois qu’il serait entré en action, il se doutait que même leurs brèves rencontres seraient finies. Trois jours de baisers volés, où il pouvait oublier qu’il était autre chose qu’un homme enlaçant une jeune femme. Il savait bien que c’était une raison ridicule, même si elle était vraie. Il était soulagé qu’Élayne n’ait pas l’air de souhaiter davantage que sa compagnie mais c’était dans ces seuls moments qu’il pouvait oublier les décisions, oublier le sort qui attendait le Dragon Réincarné. Puis d’une fois, il envisagea de lui demander de rester, mais ce ne serait pas juste de susciter des espérances chez elle quand il n’avait aucune idée de ce qu’il voulait d’elle en dehors de sa présence. Si elle nourrissait des espérances, évidemment. Bien mieux valait simplement penser à eux comme à un jeune homme et une jeune fille se promenant ensemble un soir de fête. Cela rendait les choses plus faciles ; quelquefois, il oubliait qu’elle était la Fille-Héritière et lui un berger. Pourtant il souhaitait qu’elle ne s’en aille pas. Trois jours. Il devait se décider. Il devait agir. Dans une direction que nul n’attendait.
Le soleil glissait lentement vers l’horizon au soir du troisième jour. Les rideaux à demi tirés de la chambre de Rand atténuaient l’éblouissante clarté d’or rougeâtre. Callandor scintillait comme le plus pur cristal sur son présentoir à l’ornementation ostentatoire.
Rand dévisagea Meilan et Sunamon, puis leur jeta l’épaisse liasse de feuillets en vélin. Un traité, soigneusement calligraphié, auquel ne manquaient que les signatures et les sceaux. Elle frappa Meilan en pleine poitrine et il l’attrapa par réflexe ; il s’inclina comme honoré, mais son sourire crispé laissa voir des dents serrées.
Sunamon oscillait d’un pied sur l’autre en se frottant machinalement les mains. « Tout est comme vous l’avez dit, mon Seigneur Dragon, déclara-t-il d’un ton anxieux. Des céréales en échange de navires…
— Et une levée de deux milles hommes, interjeta Rand. Pour veiller à la juste distribution du blé et protéger les intérêts du Tear. » Sa voix était comme de la glace, mais son estomac lui donnait l’impression de bouillir ; il tremblait presque du désir de marteler ces imbéciles à coups de poing. « Deux mille hommes. Sous le commandement de Torean !
— Le Puissant Seigneur Torean s’intéresse aux négociations avec Mayene, mon Seigneur Dragon, répliqua avec aisance Meilan.
— Son intérêt est d’imposer ses assiduités à une femme qui ne veut pas le regarder ! reprit Rand d’une voix tonnante. Du blé en échange de navires, j’ai dit ! Pas de soldats. Et certainement pas ce bougre de Torean ! Avez-vous même parlé à Berelain ? »
Ils le regardaient en clignant des paupières comme s’ils ne comprenaient pas les mots. C’en était trop. Il attira à lui le Saidin ; le vélin dans les bras de Meilan s’enflamma brusquement. Avec un cri aigu, Meilan projeta la liasse ardente dans l’âtre vide et brossa précipitamment les étincelles et les marques de roussi sur son bliaud de soie rouge. Sunamon contemplait bouche bée les feuillets en feu qui crépitaient et noircissaient.
« Vous irez trouver Berelain, leur ordonna-t-il, surpris du ton calme qu’il avait. Avant demain matin, vous lui aurez offert le traité que je veux ou demain au coucher du soleil je vous ferai pendre l’un et l’autre. Si je dois faire pendre des Puissants Seigneurs deux par deux chaque jour, je le ferai. Je vous enverrai jusqu’au dernier à la potence si vous ne m’obéissez pas. Maintenant, ôtez-vous de ma vue. »
Le ton mesuré eut apparemment plus d’effet que n’en avait eu son emportement. Même Meilan avait l’air mal à l’aise lorsqu’ils s’éloignèrent à reculons, s’inclinant tous les deux pas, murmurant des protestations d’indéfectible loyauté et de perpétuelle obéissance. Ils l’écœuraient.
« Sortez ! » cria-t-il avec colère et, abandonnant leur dignité, ils se battirent presque à qui ouvrirait la porte le premier. Ils s’enfuirent au pas accéléré. Un des gardes aiels passa la tête à l’intérieur pendant un instant, pour vérifier que Rand était sain et sauf, avant de refermer la porte.