Rand tremblait pour de bon. Ils le dégoûtaient presque autant qu’il se dégoûtait lui-même. Menacer de pendre des gens parce qu’ils ne lui obéissaient pas. Pire, en avoir réellement l’intention. Il se souvenait du temps où il ne se mettait pas en colère et, en tout cas, s’y mettait rarement et réussissait à se maîtriser.
Il traversa la pièce jusqu’à Callandor qui scintillait dans la lumière entrant à flots entre les rideaux. La lame avait l’air d’être en verre le plus beau, absolument transparent ; elle était comme de l’acier sous ses doigts, tranchante comme un rasoir. Il avait été bien près de l’empoigner, pour en finir avec Meilan et Sunamon. En l’utilisant comme une épée ou selon sa véritable destination, il l’ignorait. L’une ou l’autre possibilité l’horrifiait. Je ne suis pas encore fou. Seulement irrité. O Lumière, irrité à quel point !
Demain. Les Amies du Ténébreux seraient embarquées sur un vaisseau, demain. Élayne s’en irait. Et Egwene et Nynaeve, bien sûr. Pour retourner à Tar Valon, il en formait la prière ; Ajah Noire ou pas, la Tour Blanche devait être l’endroit le plus sûr actuellement.
Demain. Plus d’excuses pour repousser ce qu’il avait à faire. Plus, passé demain.
Il tourna ses mains, regardant le héron imprimé au feu dans chaque paume. Il les avait examinés si souvent qu’il en aurait dessiné de mémoire parfaitement chaque trait. Les Prophéties l’annonçaient.
Mais si les hérons « le bien désignaient », quel besoin des Dragons ? Quant à cela, qu’est-ce que c’était qu’un Dragon ? Le seul dont il avait jamais entendu parler était Lews Therin Telamon. Lews Therin Meurtrier-des-Siens avait été le Dragon ; le Dragon était le Meurtrier-des-Siens. À part qu’il y avait lui-même maintenant. Seulement il ne pouvait pas porter sa propre marque. Peut-être la forme sur la bannière était-elle un Dragon ; même les Aes Sedai ne connaissaient apparemment pas ce qu’était cette créature.
« Vous avez changé depuis la dernière fois que je vous ai vu. Plus fort. Plus dur. »
Il pivota sur ses talons, regardant avec stupeur la jeune femme debout près de la porte, claire de teint et sombre quant aux yeux et à la chevelure. Grande, vêtue tout en blanc et argent, elle examinait en haussant le sourcil les masses d’or et d’argent à moitié fondues sur le dessus de la cheminée. Il les avait laissées là pour se rappeler ce qui pouvait se produire quand il agissait sans réfléchir, quand il perdait sa maîtrise. Grand bien n’en était pas résulté.
« Séléné, s’exclama-t-il d’une voix étranglée en la rejoignant d’un pas vif. D’où venez-vous ? Comment êtes-vous arrivée ici ? Je vous croyais encore au Cairhien ou… » Les yeux baissés sur elle qui était plus petite que lui, il ne voulait pas dire qu’il avait craint qu’elle ne soit morte ou une réfugiée affamée.
Une ceinture en fils d’argent tissés scintillait autour de sa taille fine ; des peignes d’argent ornés d’étoiles et de croissants de lune brillaient dans ses cheveux qui tombaient sur ses épaules comme des cascades de nuit. Elle était toujours la plus belle femme jamais vue dans sa vie. Auprès d’elle, Élayne et Egwene n’étaient que jolies.
N’empêche, pour une raison quelconque, elle n’avait pas sur lui le même effet que naguère ; peut-être était-ce les longs mois depuis qu’il l’avait rencontrée pour la dernière fois, dans un Cairhien pas encore ravagé par la guerre civile.
« Je vais où je désire être. » Elle fronça les sourcils en examinant sa figure. « Vous avez été marqué, mais peu importe. Vous étiez mien et vous êtes mien. N’importe qui d’autre n’est pas plus qu’un intérimaire dont le temps est écoulé. Je vais revendiquer ouvertement maintenant ce qui est à moi. »
Il la regarda avec stupeur. Marqué ? Voulait-elle parler de ses mains ? Et qu’est-ce qu’elle sous-entendait en disant qu’il était sien ? « Séléné, déclara-t-il avec ménagement, nous avons vécu ensemble des jours plaisants – et des jours pénibles ; je n’oublierai jamais votre courage ou votre aide – mais il n’y a jamais rien eu entre nous de plus que de la camaraderie. Nous avons voyagé ensemble, mais cela s’est arrêté là. Vous resterez ici dans la Pierre, dans les plus beaux appartements, et quand la paix reviendra au Cairhien je veillerai à ce que vos biens vous soient restitués, si c’est en mon pouvoir.
— Vous avez effectivement été marqué. » Elle eut un sourire sardónique. « Des propriétés au Cairhien ? C’est possible que j’ai eu jadis des domaines dans ce pays. Cette terre a tellement changé que rien n’est ce qu’il était. Séléné n’est qu’un nom dont je me sers quelquefois, Lews Therin. Le nom que j’ai adopté pour mien est Lanfear. »
Rand eut un rire sec sans gaieté. « Une mauvaise plaisanterie, Séléné. J’aimerais autant imaginer des facéties sur le compte du Ténébreux que sur celui de l’une des Réprouvés. Et mon nom est Rand.
— Nous nous appelons les Élus, déclara-t-elle avec calme. Élus pour diriger le monde à jamais. Nous vivrons à jamais. Vous le pouvez aussi. »
Il la regarda d’un air sombre et soucieux. Elle pensait réellement qu’elle était… Ce qu’elle avait enduré pour arriver à Tear devait lui avoir dérangé l’esprit. Pourtant elle n’avait pas l’air folle. Elle était calme, maîtresse d’elle-même, assurée. Sans réfléchir, il s’aperçut qu’il recherchait le Saidin. Il le chercha – et heurta une paroi qu’il ne voyait ni ne sentait, mais qui l’empêchait d’atteindre la Source. « Impossible que vous le soyez. » Elle sourit. « Ô Lumière, dit-il dans un souffle. Vous êtes bien l’une d’entre eux. »
Avec lenteur, il s’éloigna d’elle à reculons. S’il parvenait jusqu’à Callandor, du moins aurait-il une arme.
Peut-être qu’elle ne jouerait pas le rôle d’angreal, mais elle ferait office d’épée. Pouvait-il employer une épée contre une femme, contre Séléné ? Non, contre Lanfear, contre une des Réprouvés.
Son dos heurta brutalement quelque chose et il se retourna pour voir ce que c’était. Il n’y avait rien là. Un mur de néant, et son dos pressé contre lui. Callandor scintillait à moins de trois pas – de l’autre côté. Il frappa du poing cette barrière dans sa frustration ; elle était aussi inébranlable que du roc.
« Je ne peux pas vous faire entièrement confiance, Lews Therin. Pas encore. » Elle se rapprocha, et il envisagea de la saisir simplement à bras-le-corps. Il était de loin plus grand et plus fort – et bloqué comme il l’était elle pouvait l’envelopper avec le Pouvoir comme un chaton entortillé dans un peloton de ficelle. « Pas avec cela, c’est certain, ajouta-t-elle avec une grimace vers Callandor. Il y en a encore deux plus puissants qu’un homme peut utiliser. Un du moins, je le sais, existe toujours. Non, Lews Therin. Je ne me fierai pas encore à vous avec ça en main.
— Cessez de m’appeler de cette façon. Mon nom est Rand. Rand al’Thor.
— Vous êtes Lews Therin Telamon. Oh, physiquement, rien n’est pareil à part votre taille, mais je reconnaîtrais qui est derrière ces yeux même si je vous avais trouvé dans votre berceau. » Elle éclata soudain de rire. « Comme tout aurait été plus facile si je vous avais découvert à cette époque-là. Si j’avais été libre de… » Le rire laissa la place à un regard fixe et coléreux. « Désirez-vous voir mon apparence véritable ?