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« Vous avez toujours été entêté, murmura-t-elle entre ses dents. Je ne vous emmènerai pas, cette fois-ci. Je veux que vous veniez à moi de votre plein gré. Et je l’obtiendrai. Que se passe-t-il ? Vous vous êtes assombri. »

Un homme se glissant entre les battants de la porte avec un couteau ; ses yeux avaient effleuré le personnage pratiquement sans le voir. D’un geste instinctif, il écarta Lanfear pour atteindre la Vraie Source ; le bouclier qui s’interposait disparut quand il atteignit la Source et son épée fut dans ses mains comme une flamme d’or rouge. L’homme fonça sur lui, le couteau tenu bas la pointe levée pour un coup mortel. Même ainsi, c’était difficile de garder les yeux sur lui, mais Rand pivota d’un mouvement souple et Le Vent-souffle-par-dessus-le-Rempart trancha la main tenant le couteau et finit sa course en pénétrant dans le cœur de son assaillant. Pendant un instant, Rand plongea le regard dans des yeux ternes – sans vie alors que ce cœur battait encore – puis dégagea sa lame.

« Un Homme Gris. » Rand aspira ce qui sembla être son premier souffle depuis des heures. Le cadavre à ses pieds était une masse souillée, saignant sur le tapis tissé de volutes, mais fixer le regard sur lui ne présentait plus de difficulté à présent. Il en était toujours ainsi avec les assassins de l’Ombre ; quand on les remarquait, c’était généralement trop tard. « Cela n’a pas de sens. Vous auriez pu facilement me tuer. Pourquoi détourner mon attention pour qu’un Homme Gris me surprenne ? »

Lanfear l’observait avec méfiance. « Je n’utilise pas les Sans Âme. Je vous ai dit qu’il y avait… des différences parmi les Élus. Apparemment, j’ai eu un jour de retard dans mes conclusions, mais il est encore temps que vous veniez avec moi. Pour apprendre. Pour vivre. Cette épée », continua-t-elle sur un ton très proche du mépris. « Vous ne faites pas la dixième partie de ce que vous pourriez faire. Venez avec moi et apprenez. Ou avez-vous l’intention d’essayer de me tuer, maintenant ? Je vous ai libéré pour que vous vous défendiez. »

Sa voix, sa pose disaient qu’elle s. ‘attendait à une attaque, ou tout au moins qu’elle était préparée à se défendre, pourtant ce n’était pas ce qui arrêtait Rand, pas plus que le geste de le libérer de ses liens. Elle était une des Réprouvés ; elle avait servi le mal si longtemps qu’auprès d’elle une Sœur Noire semblait aussi innocente qu’un nouveau-né. Néanmoins, il voyait en elle une femme. Il se traita de triple imbécile, sans pour autant se décider à agir. Peut-être si elle tentait de le tuer. Peut-être. Mais elle se contenta de demeurer là, à l’observer, à rester sur la défensive.

Prête sans nul doute, s’il essayait de la maîtriser, à faire avec le Pouvoir des choses dont il ignorait même qu’elles étaient réalisables. Il avait réussi à bloquer Élayne et Egwene, mais c’était un de ces résultats qu’il obtenait sans réfléchir, la manière d’y parvenir enfouie quelque part dans sa tête. Il pouvait seulement se rappeler qu’il l’avait fait, pas comment. En tout cas, il avait une prise ferme sur le Saidin ; elle ne le surprendrait pas de nouveau sur ce plan-là. La souillure nauséeuse n’était rien ; le Saidin était la vie, peut-être dans plus d’un sens.

Une pensée jaillit soudain dans son cerveau comme un geyser. Les Aiels. Même un Homme Gris aurait dû trouver impossible de se faufiler par des portes que surveillaient une demi-douzaine d’Aiels.

« Que leur avez-vous fait ? » Sa voix grinçait tandis qu’il reculait vers la porte, sans la quitter des yeux. Si elle se servait du Pouvoir, il avait une petite chance d’en être averti. « Qu’avez-vous fait aux Aiels là, dehors ?

— Rien, répliqua-t-elle froidement. Ne sortez pas. Il se peut que ce ne soit qu’un test pour voir jusqu’à quel point vous êtes vulnérable, mais même une épreuve risque de vous tuer si vous êtes stupide. »

Il ouvrit d’un seul coup le battant gauche de la porte sur une scène de folie.

10

La Pierre tient bon

Des Aiels morts gisaient aux pieds de Rand, enchevêtrés avec les cadavres de trois hommes très ordinaires en casaque et chausses passe-partout. Des hommes quelconques, si ce n’est que six Aiels, l’entière équipe de garde, avaient été massacrés, certains manifestement avant de comprendre ce qui arrivait, et chacun de ces hommes banals avait au moins deux lances aielles plantées dans le corps.

C’était pourtant loin de s’arrêter là. Dès qu’il eut ouvert la porte, un grondement de bataille l’avait assailli : cris, hurlements, cliquetis de l’acier contre l’acier parmi les colonnes de grès rouge. Les Défenseurs dans le vestibule luttaient pour leur vie sous les lampes dorées, contre des formes massives revêtues de cottes de mailles noires les dépassant de la tête et des épaules, des formes faisant penser à des hommes géants mais avec des têtes et des faces dénaturées par des cornes ou des plumes, par des mufles ou des becs à la place normale de la bouche et du nez. Des Trollocs. Ils se déplaçaient à grandes enjambées sur des pattes ou des sabots aussi souvent que sur des pieds bottés, taillant les hommes en pièces avec des haches d’armes à pointe curieuse, avec des lances munies de croc et des épées dessinées à la façon d’une faux mais inversées. Et, les accompagnant, un Myrddraal, comme un homme aux mouvements souples, à la peau d’une blancheur de ver de viande en armure noire, telle la mort faite chair exsangue.

Quelque part dans la Pierre, un gong d’alarme résonna, puis s’interrompit avec une soudaineté létale. Un autre prit la relève, puis un autre encore, coups après coups aux résonances d’airain.

Les Défenseurs se battaient et ils l’emportaient encore en nombre sur les Trollocs, mais il y avait à terre plus d’humains que de Trollocs. À l’instant même où les yeux de Rand se posaient sur eux, le Myrddraal arracha d’une main nue la moitié du visage du capitaine du détachement tandis que de l’autre main il plongeait une mortelle lame noire dans la gorge d’un Défenseur, évitant les coups de lance de ces soldats avec des esquives de serpent. Ces hommes d’armes affrontaient ce qu’ils avaient cru être seulement des contes de voyageurs pour effrayer les petits enfants ; leurs nerfs à vif étaient près de craquer. L’un d’eux qui avait perdu son casque à rebord abandonna sa lance et essaya de fuir, seulement pour avoir la tête fendue comme un melon par la lourde hache d’un Trolloc. Un autre encore jeta un coup d’œil au Myrddraal et s’enfuit en hurlant-Le Myrddraal s’élança dans une course sinueuse pour l’intercepter. D’ici un moment, les humains partiraient tous à la débandade.

« Évanescent ! cria Rand. À moi, Évanescent ! » Le Myrddraal s’immobilisa comme s’il n’avait jamais bougé, son visage blême sans yeux se tournant vers lui. La peur se précipita en vaguelettes à travers Rand devant ce regard fixe qui glissait sur la bulle de calme froid qui l’enserrait quand il était en possession du Saidin ; dans les Marches, on disait : « Le regard des Sans Yeux instille la peur. » Naguère, il avait été persuadé que les Évanescents chevauchaient les ombres comme des chevaux et disparaissaient quand ils tournaient de côté. Ces anciennes croyances n’étaient pas tellement erronées.