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Quelques-uns de ses Défenseurs tombèrent pour ne plus se relever, mais des Aiels se joignirent à eux, doublant leur effectif. Des groupes d’hommes se déchaînèrent dans des engagements furieux qui s’éloignaient dans des cris et des ferraillements de forge prise de folie. D’autres se rassemblèrent derrière Rand, s’écartèrent, furent remplacés, tant et si bien qu’il n’y en eut plus aucun de ceux qui étaient partis avec lui au début. Quelquefois, il se battait seul ou suivait en courant un couloir, désert à part lui et les morts, en direction du fracas d’un combat dans le lointain.

Une fois, avec deux Défenseurs, dans une colonnade qui prenait jour au-dessus d’une longue salle aux nombreuses portes, il vit Moiraine et Lan encerclés par des Trollocs. L’Aes Sedai se dressait, tête haute comme quelque souveraine de légende, reine de batailles, et des formes bestiales s’enflammaient autour d’elle – mais seulement pour être remplacées par d’autres, surgissant de l’une ou l’autre des portes, par six ou huit à la fois. L’épée de Lan liquidait celles qui avaient échappé au feu de Moiraine. Le Lige avait du sang sur chaque côté de son visage, cependant il enchaînait les postures d’escrime avec autant de calme que s’il s’exerçait devant un miroir. Puis un Trolloc au museau de loup brandit une lance d’un guerrier de Tear en direction du dos de Moiraine. Lan se retourna d’un bond comme s’il avait des yeux derrière la tête, fauchant la jambe du Trolloc au ras du jarret. Le Trolloc tomba en hurlant, cependant réussit encore à pointer sa lance sur Lan juste au moment où un autre assommait maladroitement du plat de sa hache le Lige, qui fléchit les genoux.

Rand ne put rien faire car, à cet instant, cinq Trollocs se jetèrent sur lui et ses deux compagnons, tout museaux, défenses de sanglier et cornes de bélier, repoussant les humains hors de la galerie à colonnes par le seul poids de leur assaut. Cinq Trollocs auraient dû être capables de tuer sans trop de difficulté trois hommes, si ce n’est que l’un d’eux était Rand, avec une épée qui traitait leurs cottes de mailles comme de l’étoffe. Un des Défenseurs périt et l’autre disparut à la poursuite d’un Trolloc blessé, l’unique survivant des cinq. Quand Rand revint en hâte à la galerie, une puanteur de viande brûlée montait de la salle au-dessous et il y avait de grands cadavres calcinés sur le sol mais aucune trace de Moiraine ou de Lan.

Ainsi se déroula la lutte pour la Pierre. Ou la lutte pour la vie de Rand. Des batailles se déclenchaient et s’en allaient se poursuivre ailleurs que là où elles avaient commencé, ou bien s’achevaient quand une des parties succombait. Les hommes ne combattaient pas seulement des Trollocs et des Myrddraals. Les hommes se mesuraient à des hommes ; il y avait des Amis du Ténébreux qui se rangeaient du côté des Engeances de l’Ombre, des individus habillés de vêtements grossiers qui avaient l’air d’anciens soldats et de piliers de taverne bagarreurs. Ils paraissaient avoir aussi peur des Trollocs que les gens de Tear mais ils tuaient quand l’occasion s’en présentait sans plus de discrimination. Par deux fois, Rand vit de ses propres yeux des Trollocs se battre contre des Trollocs. Il ne put que supposer qu’ils s’étaient affranchis de la domination des Myrddraals et que leur soif de sang avait pris le dessus. S’ils voulaient s’entre-tuer, il ne les en empêcherait pas.

Puis, de nouveau seul et continuant sa quête, il aborda au pas de course le détour d’un couloir et se retrouva juste devant trois Trollocs, chacun deux fois plus large de carrure que lui et presque une fois et demie plus grand. L’un d’eux, avec un bec d’aigle saillant en croc d’une face par ailleurs humaine, détachait à coups de hache un bras du cadavre d’une noble dame de Tear, tandis que les deux autres regardaient avidement en se léchant le mufle. Les Trollocs mangeaient n’importe quoi, pour autant que c’était de la chair. Le choc de la surprise fut probablement égal des deux côtés, mais il fut le premier à se ressaisir.

Celui au bec d’aigle s’affaissa, les mailles du haubert et le ventre ouverts en travers. La séquence du maniement de l’épée appelée Lézard-dans-le-Buisson-d’Épines aurait suffi pour les deux autres, mais ce premier Trolloc abattu, qui remuait encore, lui donna un coup de pied qui déstabilisa à demi le sien de sorte qu’il chancela, sa lame n’incisant qu’une longueur dans la cotte de mailles de sa cible, et se trouva dans l’axe de la chute du deuxième Trolloc quand celui-ci tomba, sa gueule de loup happant le vide. Le Trolloc le précipita sur les dalles de pierre, l’écrasant de sa masse, immobilisant aussi bien l’épée que le bras qui le tenait. Le Trolloc encore debout brandit sa hache à dard, avec ce qui ressemblait à un sourire autant que le permettaient un boutoir et des défenses de sanglier. Rand se débattit pour se dégager, pour respirer.

Une épée incurvée comme une faux trancha la hure du sanglier jusqu’au cou.

Dégageant sa lame, un quatrième Trolloc découvrit des dents de bouc dans un rictus à l’adresse de Rand, ses oreilles frémissant entre ses cornes. Puis il s’éloigna comme une flèche, ses sabots pointus cliquetant sur les dalles.

À demi étourdi, Rand se hissa avec peine de dessous le poids mort du Trolloc. Un Trolloc m’a sauvé ? Un Trolloc ? Il était couvert de sang trolloc, épais et sombre. Au fin fond du couloir, du côté opposé où avait fui le Trolloc aux cornes de bouc, un éclair blanc-bleu se mit à luire comme apparaissaient deux Myrddraals. Se battant l’un contre l’autre, dans une continuité confuse de mouvements qui s’enchaînaient avec une souplesse évoquant quasiment l’absence d’ossature. L’un força l’autre à reculer dans un couloir transversal et la lumière étincelante s’évanouit hors de vue. Je suis fou. Voilà ce que c’est. Je suis fou et tout cela n’est qu’un rêve démentiel.

« Vous risquez n’importe quoi, à vous précipiter à droite et à gauche avec cette… cette épée. »

Rand se retourna et se retrouva face à Lanfear. Elle avait repris l’apparence d’une jeune femme, pas plus âgée que lui, peut-être plus jeune. Elle souleva sa jupe blanche pour enjamber le corps démembré de la dame de Tear ; à voir l’émotion dont témoignait son expression, ç’aurait aussi bien pu être une bûche.

« Vous bâtissez une cabane de brindilles, poursuivit-elle, alors que vous pourriez d’un claquement de doigt avoir des palais de marbre. Vous pourriez avoir leur vie et ce que les Trollocs possèdent d’âme sans grand effort et, au lieu de cela, ils ont failli vous tuer. Vous devez apprendre. Associez-vous à moi.

— Est-ce votre œuvre ? questionna-t-il impérieusement. Ce Trolloc qui m’a sauvé ? Ces Myrddraals ? C’était vous ? »

Elle le dévisagea un instant avant de secouer légèrement la tête à regret. « Si j’en revendique le mérite, vous vous y attendrez de nouveau, et cela risquerait d’être fatal. Aucun des autres n’est réellement certain de ma position et cela me convient à merveille. N’espérez aucun soutien déclaré de ma part.

— Espérer votre soutien ? grommela-t-il. Vous voulez que je me voue à l’Ombre. Vous ne me ferez pas oublier avec de belles paroles ce que vous êtes. » Il canalisa et elle heurta une tapisserie avec assez de violence pour émettre un cri étouffé. Il la maintint là, plaquée sur une scène de chasse, les pieds au-dessus du sol et sa robe neigeuse étalée et aplatie. Comment avait-il bloqué Egwene et Élayne ? Il avait besoin de s’en souvenir.

Brusquement, il vola en travers du couloir pour aller heurter l’autre mur, en face de Lanfear, pressé là comme un insecte par quelque chose qui lui permettait tout juste de reprendre son souffle.