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Lanfear ne paraissait avoir aucun mal à respirer. « Quoi que vous fassiez, Lews Therin, je peux le faire. Et mieux. » Clouée au mur comme elle l’était, elle ne paraissait nullement perturbée. Le vacarme d’un combat monta soudain quelque part tout près, puis diminua à mesure que la bataille s’éloignait. « Vous utilisez à moitié la plus petite fraction de ce dont vous êtes capable et vous vous détournez de ce qui vous permettrait d’écraser tous ceux qui marchent contre vous. Où est Callandor, Lews Therin ? Toujours là-haut dans votre chambre comme un quelconque ornement bon à rien ? Croyez-vous que votre main est la seule à pouvoir la brandir, maintenant que vous l’avez libérée ? Si Sammael est ici, il s’en emparera et s’en servira contre vous. Même Moghedien s’en saisirait pour vous en dénier l’usage ; elle pourrait gagner beaucoup en la négociant comme monnaie d’échange auprès de n’importe quel Élu. »

Il se débattit contre ce qui le retenait ; rien ne bougea à part sa tête qui se rejetait d’un côté à l’autre. Callandor entre les mains d’un Réprouvé. Cette idée le rendait à demi fou de peur et de frustration. Il canalisa, tenta de mouvoir ce qui l’assujettissait, mais il y aurait aussi bien pu ne rien avoir à desserrer. Et, subitement, cela disparut ; il s’éloigna du mur en titubant, se débattant encore, avant de se rendre compte qu’il était libre. Et sans qu’il y soit pour quoi que ce soit.

Il regarda Lanfear. Elle était toujours suspendue là-bas, avec une mine aussi satisfaite que si elle jouissait du bon air au bord d’un ruisseau. Elle tentait de l’amadouer, de le berner pour le radoucir à son égard. Il hésita à propos des flots qui la fixaient. S’il les nouait et la laissait, elle serait capable de provoquer l’écroulement de la moitié de la Pierre en essayant de se libérer – à moins qu’un Trolloc passant par là ne la tue, croyant qu’elle était l’un des habitants de la forteresse. Cela n’aurait pas dû l’arrêter – pas la mort d’une Réprouvée – mais l’idée de laisser une femme, ou n’importe qui, sans possibilité de se défendre face à des Trollocs lui inspirait de la répulsion. Un coup d’œil à son calme insouciant le débarrassa de ce scrupule. Personne, rien, dans la Pierre ne l’atteindrait tant qu’elle serait en mesure de canaliser. S’il pouvait trouver Moiraine pour la bloquer…

Une fois de plus, Lanfear lui vola la décision. Il tressauta sous l’impact de flots rompus, et elle descendit sur le sol avec légèreté. Il la regarda avec stupeur s’éloigner du mur en lissant tranquillement sa jupe. « Vous ne pouvez pas faire ça », dit-il bêtement, et elle sourit.

« Je n’ai pas besoin de voir un flot pour le dénouer, si je sais ce qu’il est et où il est. Vous le constatez, vous avez beaucoup à apprendre. Vous me plaisez tel que vous êtes. Vous étiez toujours trop intraitable et sûr de vous pour que ce soit agréable. C’était toujours mieux quand vous vous demandiez sur quel pied danser. Eh bien, oubliez-vous Callandor ? »

Il hésitait encore. Une Réprouvée se tenait là. Et il n’avait absolument aucune parade à sa disposition là contre. Tournant les talons, il courut chercher Callandor. Le rire de Lanfear sembla le suivre.

Cette fois, il ne se détourna pas pour combattre des Trollocs ou des Myrddraals, il ne ralentit pas sa folle montée dans la Pierre sauf s’ils lui barraient la route. Alors son épée forgée dans le feu taillait une voie pour lui. Il aperçut Perrin et Faile, lui une hache en main, elle protégeant ses arrières avec ses poignards ; les Trollocs paraissaient aussi peu disposés à affronter les yeux dorés de Perrin que le tranchant de sa hache. Rand les laissa derrière lui sans un second coup d’œil. Si l’un des Réprouvés s’emparait de Callandor, aucun d’eux ne vivrait pour voir le soleil se lever.

Hors d’haleine, il traversa précipitamment le vestibule à colonnes sautant par-dessus les morts qui gisaient encore là, Défenseurs et Trollocs de même, dans sa hâte d’atteindre Callandor. Il ouvrit d’un geste brusque les deux battants de la porte. L’Épée qui n’est pas une Épée reposait sur son présentoir doré incrusté de pierres précieuses, brillant dans la lumière du soleil couchant. L’attendant.

Maintenant qu’il l’avait sous ses yeux, en sécurité, il répugnait presque à y toucher. Une fois, il s’était servi de Callandor selon l’usage auquel elle était réellement destinée. Une seule fois. Il savait ce qui l’attendait quand il la reprendrait, l’utiliserait pour puiser à la Vraie Source bien au-delà de ce qu’un être humain pouvait contenir sans assistance. Lâcher l’épée d’or rouge semblait au-dessus de ses forces ; quand elle disparut, il faillit la rappeler à lui.

Tramant les pieds, il contourna le cadavre de l’Homme Gris et posa ses mains avec lenteur sur la garde de Callandor. Elle était froide, comme du cristal resté longtemps dans le noir, mais elle n’était pas si lisse qu’elle lui glisse des doigts.

Quelque chose l’incita à lever les yeux. Un Évanescent était arrêté sur le seuil, hésitant, son regard sans yeux dans son visage blême fixé sur Callandor.

Rand attira à lui le Saidin. À travers Callandor. L’Épée qui n’est pas une Épée flamboya dans ses mains comme s’il tenait le jour à midi. Le Pouvoir l’envahit, martelant tel un tonnerre continu. La souillure s’engouffra en lui dans un raz de marée de noirceur. Du roc fondu circulait dans ses veines en pulsations rythmées ; en lui, le froid aurait congelé le soleil. Il devait s’en servir ou, sinon, éclater comme un melon pourri.

Le Myrddraal se détourna pour fuir et, soudain, armure et vêtements noirs s’affaissèrent en tas sur le sol, laissant des atomes de poussière huileux flottant dans l’air.

Rand ne s’était même pas rendu compte qu’il avait canalisé jusqu’à ce que ce soit fini ; sa vie en aurait-elle dépendu qu’il n’aurait pas su dire ce qu’il avait fait. Mais rien ne pouvait menacer sa vie tant qu’il tenait Callandor. Le Pouvoir palpitait en lui comme le battement de cœur du monde. Avec Callandor entre ses mains, il pouvait accomplir n’importe quoi. Le Pouvoir le martelait, un marteau de force à fendre les montagnes. Un fil canalisé emporta à toute vitesse dans le vestibule les restes épars du Myrddraal, ainsi que ses habits et son armure ; un flot réduit à un filet incinéra le tout. Il sortit à grands pas pour prendre en chasse ceux qui étaient venus le traquer.

Certains d’entre eux s’étaient avancés jusqu’au vestibule. Un autre Évanescent et un groupe de Trollocs peureusement agglutinés se tenaient devant les colonnes à l’autre bout, les yeux fixés sur des cendres qui s’éparpillaient dans l’air, les derniers restes du Myrddraal et de tout son équipement. À la vue de Rand avec Callandor qui flamboyait dans ses mains, les Trollocs hurlèrent comme des bêtes. L’Évanescent était paralysé de saisissement. Rand ne leur laissa pas une chance de s’enfuir. Continuant de se diriger vers eux de son allure régulière, il canalisa et des flammes jaillirent des dalles de marbre noir nu sous l’Engeance de l’Ombre, si brûlantes qu’il leva précipitamment la main pour s’en protéger. Quand Rand arriva près d’eux, les flammes avaient disparu ; rien ne restait à part des cercles sombres sur le marbre.

Puis le voilà redescendant dans la Forteresse et chaque Trolloc, chaque Myrddraal qu’il aperçut mourait environné de feu. Il les brûla alors qu’ils se battaient contre des Aiels ou des hommes de Tear et massacraient des serviteurs qui tentaient de se défendre avec des lances ou des épées récupérées sur des cadavres. Il les brûla en train de courir soit sur les traces d’autres victimes soit fuyant devant lui. Il se mit à presser l’allure, du pas de charge au pas de course, passant devant les blessés, souvent gisant abandonnés, passant devant les morts. Ce n’était pas assez ; il ne pouvait pas agir assez vite. Pendant qu’il tuait des Trollocs par poignées, d’autres assassinaient encore, ne serait-ce que pour s’échapper.