Tout à coup, il s’arrêta, environné de morts, dans un vaste couloir. Il devait faire quelque chose – quelque chose de plus. Le Pouvoir glissait le long de ses os, pure essence de feu. Faire davantage. Le Pouvoir lui gelait la moelle. Quelque chose qui les tue tous ; tous à la fois. La souillure du Saidin déferla sur lui, une montagne de corruption pourrissante qui menaçait d’ensevelir son âme. Dressant haut Callandor, il aspira la Vraie Source, aspira jusqu’à ce qu’il eût l’impression qu’il allait pousser des hurlements de flamme gelée. Il était obligé de les tuer tous.
Au ras du plafond, juste au-dessus de sa tête, l’air se mit à tourner, tourbillonnant de plus en plus vite, gravitant en masses d’éclairs en sillons rouges, noirs et argent. Il se resserra et se replia sur lui-même, bouillonnant plus fort, gémissant tandis qu’il tournoyait et rapetissait toujours.
La sueur coulait sur le visage de Rand qui levait la tête vers lui. Il n’avait aucune idée de ce que c’était, il savait seulement qu’un surgissement de flots innombrables le reliait à cette masse. Cela avait de la masse ; un poids grandissant à mesure que la chose se concentrait en elle-même. Callandor flamboyait de plus en plus brillamment, trop éclatante pour être regardée ; il ferma les yeux et la clarté parut le brûler à travers ses paupières. Le Pouvoir fonçait à travers lui, torrent furieux qui menaçait d’emporter tout ce qui était lui, Rand, dans ce tourbillon. Il devait le laisser aller. Il le fallait. Il se força à ouvrir les yeux, et ce fut comme de contempler tous les orages du monde réduits à la dimension d’une tête de Trolloc. Il devait… devait… devait…
Maintenant. Cette pensée rôda comme un ricanement à la lisière de sa conscience. Il trancha les flots qui jaillissaient de lui, laissant la chose toujours tournoyante, grinçant comme un foret dans un os. Maintenant.
Et les éclairs jaillirent, filant à droite et à gauche le long du plafond comme des torrents argentés. Un Myrddraal sortit d’un couloir latéral et il n’eut pas le temps d’achever un deuxième pas qu’une demi-douzaine de zébrures éblouissantes piquaient vers lui, qui explosa sous l’impact de la foudre. Les autres ruisseaux continuaient à se répandre, se divisant à chaque embranchement du couloir, remplacés par d’autres et d’autres encore surgissant à chaque seconde.
Rand n’avait aucune idée de ce qu’il avait fait, ou de la façon dont cela se produisait. Il ne pouvait que rester là, vibrant du Pouvoir qui l’avait envahi avec le besoin de l’utiliser. Même s’il y succombait. Il sentait mourir les Trollocs et les Myrddraals, sentait les éclairs frapper et tuer. Il pouvait les tuer partout, partout dans le monde. Il le savait. Avec Callandor, il était en mesure d’accomplir n’importe quoi. Et il savait qu’essayer le tuerait lui-même aussi sûrement.
Les éclairs pâlirent et moururent avec le dernier représentant de l’Engeance de l’Ombre ; la masse tournoyante implosa avec un claquement sonore d’arrivée d’air. Pourtant Callandor brillait encore comme le soleil ; Rand tremblait sous l’effet du Pouvoir.
Moiraine était là, à une douzaine de pas de lui, le regardant avec attention. Sa robe était impeccable, chaque pli de soie bleue en place, mais des mèches folles s’échappaient de sa coiffure. Elle semblait lasse – et bouleversée. « Comment… ? Ce que tu as fait, je ne l’aurais pas cru possible. » Lan survint, presque au pas de course dans le couloir, l’épée au poing, le visage ensanglanté, sa tunique déchirée. Sans quitter Rand des yeux, Moiraine étendit brusquement la main, arrêtant le Lige avant qu’il l’atteigne. Bien avant qu’il atteigne Rand. Comme s’il était trop dangereux pour que même Lan l’approche. « Te sens-tu… bien, Rand ? »
Rand détacha d’elle son regard, qui tomba sur le corps d’une jeune fille brune, à peine sortie de l’enfance. Elle gisait couchée sur le dos, les yeux vides tournés vers le plafond, du sang noircissant le corsage de sa robe. Étreint de tristesse, il se pencha pour écarter les mèches de cheveux lui barrant la figure. Ô Lumière, elle n’est qu’une enfant. Je m’y suis pris trop tard. Pourquoi n’ai-je pas agi plus tôt ? Une enfant !
« Je veillerai à ce que quelqu’un s’occupe d’elle, Rand, dit Moiraine avec douceur. Tu ne peux rien pour elle maintenant. »
Sa main tremblait tellement sur la garde de Callandor qu’il avait de la peine à la tenir. « Avec ceci, je peux faire n’importe quoi. » Sa voix résonna à ses propres oreilles avec un accent âpre. « N’importe quoi !
— Rand ! » insista Moiraine.
Il ne voulut pas l’écouter. Le Pouvoir était en lui. Callandor resplendissait et il était le Pouvoir. Il canalisa, dirigeant les flots dans le corps de l’enfant, cherchant, essayant, tâtonnant ; elle se dressa en chancelant, les bras et les jambes raides se mouvant par saccades.
« Rand, tu ne peux pas réussir cela. Pas cela ! »
Respire. Elle devait respirer. La poitrine de la toute jeune fille se souleva et s’abaissa. Le cœur. Il faut qu’il batte. Un sang déjà épais et noirâtre suinta de la blessure dans sa poitrine. Vis. Vis, que la Lumière te brûle ! Je n’avais pas eu l’intention d’agir trop tard. Ses yeux étaient fixés sur lui, voilés. Sans vie. Des larmes coulèrent sans qu’il s’en aperçoive le long de ses joues, « Il faut qu’elle vive ! Guérissez-la, Moiraine. Je ne sais pas le faire !
— La mort ne peut pas être Guérie, Rand. Tu n’es pas le Créateur. »
Sans détacher le regard de ces yeux morts, Rand retira lentement les flots. Le corps tomba d’un bloc. Le cadavre. Il rejeta la tête en arrière et hurla, aussi sauvagement qu’un Trolloc. Des tresses de feu grésillèrent dans les murs et le plafond dont il les avait cinglés dans sa frustration et son chagrin.
Se détendant, il relâcha le Saidin, le repoussa ; c’était comme de pousser un rocher, comme de repousser la vie. Sa force s’écoula de lui avec le Pouvoir. Par contre, la souillure demeura, une souillure pesant de sa noirceur sur lui. Il dut planter Callandor sur les dalles et s’appuyer dessus pour rester debout.
« Les autres. » C’était dur de parler ; il avait la gorge douloureuse. « Élayne, Perrin, les autres ? Suis-je arrivé trop tard aussi pour eux ?
— Tu n’es pas arrivé trop tard », répliqua calmement Moiraine. Toutefois, elle ne s’était pas rapprochée, et Lan paraissait prêt à s’élancer entre elle et Rand. « Il ne faut pas que tu…
— Sont-ils encore vivants ? cria Rand.
— Ils le sont », lui assura-t-elle.
Il hocha la tête avec lassitude, soulagé. Il ne tenta pas de regarder le cadavre de l’enfant. Trois jours d’attente, pour qu’il puisse profiter de quelques baisers volés. S’il avait agi trois jours plus tôt… Cependant, il avait appris des choses pendant ces trois jours, des choses dont il pourrait se servir s’il était en mesure de les relier. Si. Pas trop tard pour ses amis, du moins. Pas trop tard pour eux. « Comment les Trollocs sont-ils entrés ? Je ne pense pas qu’ils ont escaladé les parois comme les Aiels, pas alors qu’il y avait toujours du soleil. Fait-il encore jour ? » Il secoua la tête pour dissiper un peu du brouillard de son esprit. « Peu importe. Les Trollocs. Comment ? »