Lan fut celui qui répondit. « Huit grandes gabares chargées de blé se sont amarrées aux quais de la Pierre tard dans l’après-midi. Apparemment, personne n’a pensé à demander pourquoi les barges bourrées de blé arrivaient en descendant le cours du fleuve » – sa voix était lourde de mépris – « ou pourquoi elles s’amarraient à la forteresse, ou pourquoi les hommes d’équipage ont laissé fermés les panneaux de déchargement presque jusqu’au crépuscule. Une caravane de chariots est venue aussi – depuis environ deux heures, maintenant – il y en avait trente, censés apporter de la campagne les affaires d’un seigneur ou l’autre qui retournait à la Pierre. Quand la bâche a été rejetée de côté, ces chariots étaient bourrés aussi de Demi-Hommes et de Trollocs. S’ils ont utilisé un autre moyen, je ne le connais pas pour l’instant. »
Rand hocha de nouveau la tête, et l’effort lui scia les genoux. Soudain Lan fut là, passant le bras de Rand sur son épaule pour le soutenir. Moiraine prit son visage entre ses mains. Un frisson le parcourut, pas l’ouragan de froid du Guérissage total, mais un refroidissement qui chassait la lassitude au fur et à mesure qu’il se répandait. La plupart de la lassitude. Il en resta une graine, comme s’il avait travaillé toute une journée à sarcler un champ de tabac. Il s’écarta du support dont il ne ressentait plus le besoin. Lan l’observait avec circonspection, pour voir s’il était réellement capable de se tenir debout seul, ou peut-être parce que le Lige se demandait à quel point il était dangereux, à quel point sain d’esprit.
« J’en ai laissé une partie à dessein, lui dit Moiraine. Tu as besoin de dormir, ce soir. »
Dormir. Il y avait trop à faire pour dormir, mais il acquiesça de nouveau d’un signe de tête. Il ne voulait pas qu’elle le surveille. Néanmoins, ce qu’il dit c’est : « Lanfear était ici. Elle n’est pour rien dans tout ceci. Elle t’a dit et je la crois. Vous n’avez pas l’air surprise, Moiraine. » L’offre de Lanfear la surprendrait-elle ?
Existait-il quoi que ce soit qui la surprenne ? « Lanfear était ici et je lui ai parlé. Elle n’a pas tenté de me tuer et je n’ai pas essayé de la tuer non plus. Et vous n’êtes pas étonnée.
— Je doute que tu réussisses à la tuer. Pour le moment. » Son coup d’œil vers Callandor fut le plus minime écart de ses yeux noirs. « Pas sans aide. Et je doute qu’elle veuille te tuer. Pour l’instant. Nous ne connaissons pas grand-chose sur les Réprouvés et moins encore sur Lanfear, mais nous avons la certitude qu’elle aimait Lews Therin Thelamon. Dire que tu n’as rien à craindre d’elle est certainement trop radical – sans aller jusqu’au meurtre elle peut te causer beaucoup de mal – mais je ne pense pas qu’elle essaiera de tuer tant qu’elle imagine possible de reconquérir Lews Therin. »
Lanfear le désirait. La Fille de la Nuit, dont les mères, qui n’ajoutaient qu’à demi foi à son existence, se servaient pour effrayer les enfants. Elle l’effrayait, sans contredit. C’en était presque risible. Il avait toujours éprouvé un sentiment de culpabilité quand il regardait une femme autre qu’Egwene et Egwene ne voulait pas de lui, mais la Fille-Héritière d’Andor désirait l’embrasser, à tout le moins, et l’une des Réprouvés prétendait l’aimer d’amour. Presque assez pour donner envie de rire, mais pas suffisamment quand même. Lanfear semblait jalouse d’Élayne ; cette blonde à la mie de pain, elle l’avait appelée. Aberrant. Complètement aberrant.
« Demain. » Il commença à se détourner de leur groupe.
« Demain ? questionna Moiraine.
— Demain, je vous dirai ce que je vais faire. » Pour partie, évidemment. L’idée de l’expression que prendrait le visage de Moiraine s’il lui expliquait tout l’amena au bord du rire. À condition qu’il connaisse pourtant tout lui-même. Lanfear lui avait fourni presque la dernière pièce du puzzle, sans s’en rendre compte. Un pas de plus, ce soir. La main qui tenait Callandor trembla. Avec cela, il pouvait réaliser n’importe quoi. Je ne suis pas déjà fou. Pas assez fou pour ça. « Demain. Bonne nuit à nous tous, la Lumière aidant. » Demain il commencerait à déchaîner une autre sorte d’éclair. Un autre trait de foudre qui pourrait le sauver. Ou le tuer. Il n’était pas encore fou.
11
Ce qui est caché
Vêtue de sa seule chemise, Egwene respira à fond et laissa l’anneau de pierre à côté d’un livre ouvert sur sa table de chevet. Tout en mouchetures et rayures de brun, de rouge et de bleu, il était légèrement trop large pour une bague et d’une forme qui ne convenait pas, aplatie et contournée de sorte qu’un doigt passé le long du bord tournait en cercle à l’intérieur et à l’extérieur avant de revenir à son point de départ. Il n’y avait qu’un seul côté, aussi impossible que cela paraisse. Elle ne laissait pas l’anneau là parce qu’elle risquait d’échouer sans lui, parce qu’elle désirait échouer. Elle voulait essayer sans l’anneau tôt ou tard, sinon elle ne réussirait jamais qu’à barboter dans une eau où elle rêvait de nager. Autant que ce soit maintenant. Voilà la raison. Voilà pourquoi.
L’épais livre relié en cuir était un Voyage au Tarabon, écrit par Eurian Romavni, de Kandor – cinquante-trois ans auparavant, d’après la date mentionnée par l’auteur à la première ligne, mais peu de changements importants avaient dû se produire dans Tanchico en ce bref laps de temps. D’autre part, c’était le seul volume contenant des dessins utiles qu’elle avait déniché. La plupart des livres ne comportaient que des portraits de rois ou des comptes rendus fantaisistes de batailles auxquelles ils n’avaient pas assisté.
L’obscurité emplissait les fenêtres, mais les lampes procuraient une clarté plus que suffisante. Une haute chandelle en cire d’abeille brûlait dans un chandelier doré sur la table de chevet. Elle était allée la chercher elle-même ; ce n’était pas la soirée où envoyer une servante chercher une chandelle. La plupart d’entre elles soignaient les blessés, pleuraient des êtres aimés ou étaient elles-mêmes soignées. Il y avait trop de gens mal en point pour Guérir davantage que ceux qui mourraient s’ils n’étaient pas traités.
Élayne et Nynaeve attendaient dans des fauteuils à haut dossier tirés de chaque côté du vaste lit avec ses colonnes hautes sculptées d’hirondelles ; elles s’efforçaient de masquer leur anxiété avec des degrés différents de succès. Élayne présentait un calme passablement plein de dignité, qu’elle ne gâtait qu’en fronçant les sourcils et mâchonnant sa lèvre inférieure quand elle pensait qu’Egwene ne la regardait pas. Nynaeve était toute assurance autoritaire, de la sorte qui vous réconforte quand elle vous borde dans votre lit de malade, mais Egwene reconnaissait la fixité de ses yeux ; ils disaient que Nynaeve avait peur.
Aviendha était assise en tailleur à côté de la porte, les bruns et les gris de ses vêtements ressortant nettement sur le bleu foncé du tapis. Cette fois, l’Aielle avait son long poignard suspendu à sa ceinture, un carquois hérissé de flèches suspendu de l’autre côté et quatre courtes lances en travers des genoux. Son bouclier rond en peau était à la portée de sa main, sur un arc en corne dans un étui de cuir repoussé avec des sangles permettant de le porter sur le dos. Après la nuit dernière, Egwene ne pouvait lui reprocher de rester armée. Elle-même souhaitait avoir sous la main un éclair prêt à frapper.
Ô Lumière, qu’est-ce donc qu’a fait Rand ? Qu’il soit réduit en braises, il m’a terrorisée presque autant que les Evanescents. Davantage peut-être. Ce n’est pas juste qu’il soit en mesure de réussir quelque chose comme ça sans que je puisse même voir les flots de Pouvoir.